Faust pas

Gounod m’est quasiment inconnu, je n’ai pas lu Goethe, ni même le synopsis de l’opéra avant de me rendre à la générale de Faust, sur l’invitation du Petit rat. Je ne m’attendais à rien et pourtant j’ai été surprise.

 

Par les décors, d’abord. Car, par Merlin, Johan Engels est diabolique ! Le rideau de scène en impose, avec la mort qui trône au sommet d’une planète plombée et pourtant lunaire. L’éclairage en filigrane l’y laisse, lors même qu’apparaît une immense bibliothèque, qui tient tout à la fois du temple et de la cale, et dont le tour penché et la forme circulaire me fait penser au Colisée. Les lumières de Fabrice Kebbour y font merveille ; l’éclairage blanc, aveuglant, à contre-jour, fait des livres des ombres menaçantes ; l’enfer des bibliothèques est bien plus diabolique que les forges rougeoyantes de Satan. J’adore. J’adore moins la décoration d’intérieur, baroque d’accumulation à défaut de style : babioles sphériques en tout genre, grand Christ sur sa croix dorée et… un rhinocéros qui porte l’obélisque de la Concorde sur son dos. Et là, on touche à la mise en scène un brin…

Show (off). La mise en scène, comment dire, est un peu… too much. On sent que Jean-Louis Martinoty s’est fait plaisir. Il hésitait entre le squelette christique couronné de roses sans épines et décoré de bandelettes dans La Fille mal gardée, la croix-pont levis et l’apparition cristallisée en 3D avec rayons laser dans un morceau de quartz : il a pris les trois. Du coup, la carapace dorée qui transforme Faust en Power Ranger et que Roberto Alagna arrache comme s’il avait un torse de chippendale ne dénote presque pas dans cet opéra son et lumières. Le ténor un peu plus, qui fait manifestement son show. Ce doit être le prénom qui veut ça : Roberto Alagna est à la musique ce que Roberto Bolle est à la danse – une icône sur laquelle je préfère ne pas cliquer. Je lui préfère de loin Méphistophélès, Paul Gay, aux allures de dandy-boxeur et à la voix basse comme sortant des entrailles de la terre ; et Marguerite, Inva Mula, qui me rend toute chose lorsque, assise au lavoir (où il y a vraiment de l’eau), elle chante doucement une histoire de roi nordique, sans grand intérêt mais claire et cristalline.

Dernière surprise, et non des moindres : l’intrigue qui s’éloigne rapidement de l’hybris du savant. Le savoir livresque n’a pas suffi à étancher la soif de connaissance de Faust qui passe un pacte avec le diable pour enfin connaître la vie. Seulement dans la mise en scène, la connaissance des plaisirs a perdu tout lien avec le plaisir de la connaissance. On dirait que, de dépit, Faust a renoncé a rien savoir et se vautre dans l’enfer de la médiocrité : dans une bacchanale de kermesse, les muses sont devenues des miss, écharpes au corps, et Roberto à l’agneau au veau d’or se prélasse au milieu d’elles comme un chanteur dans un clip de R’n’B. La mise en scène tire vers le bas (c’est là qu’est l’enfer, me direz-vous), si bien que l’histoire d’amour de Faust et Marguerite tombe comme un cheveu sur la soupe. La structure de l’opéra suggérerait plutôt que Faust ne renonce pas à la connaissance (et l’autre en est un sujet de choix), seulement aux moyens qu’il avait jusque là employés. De fait, Méphistophélès n’est pas tant diabolique parce qu’il pousse Faust au vice (les filles et les chansons à boire sont bien mignonnes) mais parce qu’il le pousse vers la vertu par le vice. Il est bien plus pervers de perdre la pure Marguerite (merci pour le drap taché de rouge, c’est bon, on a compris) que de folâtrer avec une démone de la luxure. Ce vice l’est si peu d’ailleurs qu’il est besoin que Marguerite tue son enfant pour qu’elle soit vraiment maudite et Faust, damné. La scène de la cathédrale a ainsi quelque grandeur, en grande partie grâce à J. Engels qui clôt la bibliothèque-nef par deux grandes grilles blanches. L’image est saisissante : Marguerite enfermée dehors, méprisée par l’espèce de pape d’autant plus terrible qu’il n’est pas sans rappeler le démon de papier crépon de la kermesse. Que le ridicule ait tant de pouvoir…

La fin est un peu précipitée – cascade désynchronisée d’effets encore à régler, générale oblige – et la vertu triomphe : Christ est ressuscité et Marguerite, plus ou moins sanctifiée – il aura juste fallu mourir pour cela (précisément ce à quoi s’est refusé Faust).

Au final, le parti pris de la mise en scène tient tout entier dans la sculpture en néon de Jean-Michel Alberola, qui reste allumée pendant toute la pièce. On pourrait gloser sur ce « rien » qui fait toute la tête de mort, comme la désinvolture de Méphistophélès fait tout le mal, mais devant l’enseigne de ce néon rose, on se dit surtout que la vanité a supplanté les vanités.

Et les photographes d’entériner par une salve obturateurs lorsque Méphistophélès dépose un écrin pour séduire Marguerite : je ne sais pas si les bijoux attirent les pies mais les photographes, assurément. De toutes façons, ils shootent tout ce qui bouge, dans un cliquetis continu comme en font de trop gros et trop nombreux bijoux, à tel point qu’on se demande s’ils n’appuient pas sur la gâchette seulement parce qu’ils ont entendu celle du voisin et s’empressent de prendre ce qu’ils n’ont pas vu. Vanité, c’est entendu.  

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