Girl

Voir le film de Lukas Dhont lorsqu’on fait de la danse, c’est s’exposer à avoir quelques réactions inappropriées telles que : grimacer devant la couture des rubans, qui ne tiendront probablement aux pointes ; lever les yeux au ciel lors des gros plans sur les pieds ensanglantés (faut investir dans des protections en silicone avant de se la jouer martyr, les gars) ou encore écrasés contre les barreaux du lit (c’est une bande élastique qu’il faut pour le cou de pied !) ; trouver dommage de saborder son avenir dans la danse (ce ne sont pas les mêmes quotas de compétition pour les filles et les garçons) ; se désespérer de la raideur de buste de l’acteur (pourtant danseur dans une école prestigieuse) ; râler que Sidi Larbi Cherkaoui ne s’est pas foulé avec sa choré de déboulés ; et se réjouir quand même, avant tout, de tous ces chignons en trame de fond.

Pour autant, Girl n’est pas un film sur la danse. À peine davantage sur le changement de sexe d’un jeune garçon en jeune fille. On se fixe là-dessus, mais l’essentiel semble ailleurs, en-dedans de l’organe génital sur lequel on se focalise à tort, tous : les camarades de danse, qui exigent de voir sa “troisième jambe”, dans un instant de cruauté retardé ; la principale intéressée, qui se mutile à coup de scotch pour que rien ne transparaisse sous le justaucorps ; et nous, les spectateurs, qui ne pouvons nous empêcher de voir un film sur la transidentité avant de suivre l’histoire personnelle de Lara. Avant la danse, le changement de sexe, il y a au coeur de ce film une histoire d’adolescence et de mal être, universel, profond. Lara se focalise sur son corps, de la poitrine au sexe, mais c’est sur son visage que s’attarde la caméra – à l’extrême : le réalisateur joue un peu trop de l’équivalence artificielle entre durée et profondeur, et abuse parfois de cet effet qu’en quelques secondes supplémentaires, on attribue davantage de profondeur à un visage qui n’a pourtant pas changé d’expression.

Je ne sais pas si percevoir le changement de sexe comme second dans ce film revient à minorer la problématique transexuelle ou au contraire à l’accueillir sereinement, la transexualité devenant une composante de l’individu et non plus le centre à partir duquel on ne cesse de le définir. Quelque part, on adopte le point de vue de Lara, pour laquelle son identité va se soi : elle est une fille, sûre de vouloir son opération, qu’elle envisage comme une libération. Il n’y a manifestement rien à comprendre, c’est comme ça ; on ne devine rien, en tant que spectateur chez qui sexe et genre coïncident, de ce qui permet de percevoir leur non-coïncidence. Comment se sent-on une fille ?  Probablement parce que je le suis de base, je ne me suis jamais sentie fille (femme si, ou non, dans le regard des autres) ; j’ai fait avec ce que la nature m’a donné – un vagin, un cou de pied potable et une ouverture de hanches médiocre. Je perçois le genre comme une construction sociale, et ai le plus grand mal à l’imaginer comme une intuition sensible, quelque chose que l’on sent, que l’on se sent être.

L’évidence pour la protagoniste trans équivaut mystère pour le spectateur cis. On n’a plus qu’à respecter cela, et c’est ce que l’on fait, de concert avec son entourage :  pour son père, sa famille, ses professeurs de danse, son médecin et le spectateur, elle est une fille. On l’admet comme on admet n’importe quelle convention narrative et on y croit si bien qu’on ne comprend bientôt plus la fixation de Lara sur son corps, sachant que le traitement hormonal est entamé, l’opération à la clé. La sensation de se savoir d’un autre genre que celui généralement associé à son sexe nous échappe ; on ne nous donne à comprendre que la douleur de se sentir piégé dans un corps qui ne correspond pas à qui l’on se sait être, que l’on se met alors à envisager comme un cas particulier du mal-être adolescent. Je n’ai aucune idée de si cette assimilation représente un échec ou une réussite pour la communauté transexuelle (il m’a semblé voir passer de hauts cris sur Twitter). Tout ce que je sais, c’est que cela fait de Girl un plutôt bon film sur l’adolescence, avec de très beaux dialogues entre père et fille, tout en incompréhension et empathie. Comme lorsqu’il lui dit qu’il voit une fille lorsqu’il la regarde, qu’elle est trop pressée, voudrait être une femme avant d’être une fille, mais que ce n’est pas comme cela que cela marche, qu’il faut laisser le temps au temps. (Il a  décidément commencé à passer pour moi, qui crushe à présent sur les pères… non mais le regard d’Arieh Worthalter, ces yeux, ces fossettes…)

Mit Palpatine

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