Imitation Game

Sous ses allures de biopic chronologique bien rodé, Imitation Game est une petite machine de guerre – narrative, s’entend. Il faut un certain savoir-faire pour concevoir un scénario de film sur Alan Turing, le mathématicien qui a cracké le code Enigma des Allemands durant la guerre froide et, pour ce faire, a créé une machine qui est l’ancêtre des ordinateurs. Chiffres et logique ne sont pas a priori des ingrédients très propices à l’instauration d’une tension dramatique. C’est pourtant ce qu’a réussi la scénariste Graham Moore, qui raconte s’être inspiré de Sir Conan Doyle. Si vous le voulez bien, regardons d’un peu plus près cette belle mécanique.

 

Première scène, dans une salle d’interrogatoire. Une voix met en garde son interlocuteur : ce qu’on va lui raconter est une affaire classée top secret ; s’il veut l’écouter, c’est à lui d’en assumer la responsabilité. On ne voit pas très bien qui parle à qui, si bien que la voix s’adresse avant tout à nous, spectateur. Nous voilà prévenus, nous voilà inclus. La narration commence des années après les faits qui motivent la réalisation d’un biopic sur Alan Turing. Encadrer l’histoire, confiée à une tierce personne qui matérialise à l’intérieur du récit le lecteur/spectateur, est un processus narratif classique pour impliquer ce dernier ; on verra un peu plus loin la pertinence toute particulière qu’il revêt ici. L’épisode du décodage du code Enigma est donc narré en flash-back à partir d’un futur incertain – on sait seulement que le mathématicien, victime d’un cambriolage, est entendu par la police. L’inspecteur a flairé un truc pas clair et, en faisant des recherches, s’est heurté à un dossier classé top secret. La curiosité est éveillée.

Première partie du récit : comment un mathématicien qui ne parle pas un mot d’allemand devient-il membre d’un programme militaire top secret pour décoder les messages ennemis ? On ne sait pas – la tête du recruteur en atteste – comment Alan Turing a su que le poste auquel il posait sa candidature concernait Enigma. Cela fait partie du mystère qui entoure le personnage et le caractérise : c’est un homme qui sait – qui sait ce que nous ne savons pas, soit que nous ne sommes pas assez informés, soit que nous ne sommes pas assez savants. Qu’il bluffe ou qu’il ait réellement un coup d’avance, on ne peut pas le savoir ; on constate seulement l’écart entre son savoir et notre ignorance. Pour nous faire admettre le génie du personnage, sans que nous nous vexions (cela peut être un peu vexant de voir l’autre promu au rang de génie simplement parce que nous ne pouvons pas comprendre ce que lui comprend – servir de faire-valoir au génie nous renvoie à notre médiocrité), le scénariste s’assure de nos bonnes grâces par le rire. Alors que nous devrions nous identifier aux interlocuteurs d’Alan, largués par son intelligence, le rire dont ils sont l’objet nous font passer aux côté du héros – car jamais on ne voudra s’identifier à celui qui perd la face. En tant que spectateurs, nous ne sommes pas beaucoup plus matures qu’un gamin de 15 ans mal assuré, heureux d’avoir été accepté dans la bande populaire à laquelle il n’aurait jamais espéré appartenir, et qui s’empresse de rire aux blagues de sa figure tutélaire, même lorsqu’il n’en comprend pas forcément les tenants et aboutissants. Pour faire simple : dans cette première partie, Alan est le Dr House des mathématiques – même assurance, même arrogance, mêmes visages décontenancés ou énervés en face de lui. Et surtout : mêmes piques divines.

Seulement voilà, si on veut intéresser le spectateur à l’enjeu qu’est le décodage d’Enigma et instaurer un suspens à partir de là, il va falloir que ledit spectateur y comprenne quelque chose. Casse-tête pour le scénariste : comment mettre à la portée du public sans lui donner l’impression de mépriser son intelligence ? Graham Moore refuse le In english, please des séries policières, cette phrase que l’on entend toujours après que le médecin légiste ait débité son jargon-qui-le-rend-crédible (alors qu’on devrait pourtant savoir depuis Le Malade imaginaire, que c’est davantage le signe de notre crédulité que de sa crédibilité). C’est là qu’intervient dea ex machina Joan Clarke, recrutée par mots-croisés, sur une idée d’Alan, et qui a complété la grille en moins de temps qu’il n’en a fallu au génie lui-même. Nous avons donc une nouvelle arrivante, qu’il faut mettre au parfum, et dont l’intelligence est établie comme étant de nature à pouvoir rivaliser avec celle de notre génie : nous entrons tout naturellement dans la confidence, charmés par ce que les conventions du cinéma nous incitent à considérer comme une idylle naissante. Il s’agit – on comprendra vite pourquoi – d’une amitié, à la faveur de laquelle le héros dévoile sa fragilité. Si nous rions depuis tant d’épisodes avec le Dr House alors qu’il est infect avec tout le monde, c’est d’abord parce qu’il nous autorise à rire à ses côtés, mais aussi et surtout parce qu’il nous fournit de quoi excuser son comportement : il souffre. Alan souffre lui aussi. De solitude. De ne pas réussir à communiquer avec ses semblables. Ce que l’on prenait pour de l’arrogance était en réalité une totale incompréhension des rapports humains : la diplomatie et l’implicite sont terra incognita pour le mathématicien, bien plus à l’aise avec les vérités binaires (true or false). Ce retournement est illustré par une délicieuse scène où un des membres de l’équipe demande qui a faim : moi, répond Alan, qui jamais ne mange avec les autres ; étonné, l’autre lui demande s’il veut venir manger avec eux, et Alan de refuser : on a demandé qui avait faim, pas qui voulait aller déjeuner. On le voit mieux dans le film, le caractère autiste du génie ne fait pas disparaître le rire, il le change de direction. On ne rit plus des interlocuteurs d’Alan avec lui, mais on rit gentiment de lui : à l’admiration s’est mêlée la compassion.

Cette fois, c’est bon, le lien est bien établi avec le personnage, et Hugh Alexander se charge de le réintégrer dans les bonnes grâces du groupe. On respire, on tremble et on espère à l’unisson de l’équipe, désormais soudée au point que tous menacent de démissionner si on empêche Alan de poursuivre ses recherches avec la machine qu’il construit. Le bruit des rouages vaut battement de tambour : le code va-t-il être cassé d’ici minuit ? Tous les soirs, les Allemands modifient les paramètres d’Enigma et le travail de la journée est perdu. La machine mouline à l’aveuglette jusqu’à ce que… Une sténographe chargée de transcrire les messages codés interceptés, draguée par un membre de l’équipe, raconte qu’un soldat commence chacun de ses messages par la même adresse à sa fiancée et Alan, agité, se met à courir vers le hangar où se trouve la machine : tous les matins, les Allemands envoient un bulletin météo se terminant par Heil Hitler ; c’est sur ces quelques mots qu’il faut régler la machine pour orienter le décodage. Heil Hitler : c’est tout l’allemand qu’il fallait connaître pour casser le code Enigma. Cet Eurêka n’est pas le cri d’un chercheur solitaire qui tombe comme un cheveu sur la soupe : c’est la congruence soudaine d’éléments qui étaient là, qui nous ont été exposés mais que nous n’avions pas rapprochés. L’étymologie de l’intelligence ne ment pas, il s’agit bien de faire des liens.

“Doyle’s great discovery is that intelligence is not about the accumulation of data — it’s about deciding what that data means. Holmes has the same tools at his disposal that you do; he almost never possesses information that you don’t. It’s only that he looks at the shared information and sees things that you never could.”

Graham Moore, How to Write About Characters Who Are Smarter Than You

Comment maintenir l’attention une fois passée l’acmé, une fois le code déchiffré ? Au suspens succèdent les dilemmes moraux. Si l’armée agit de telle sorte que les Allemands comprennent que leur code a été déchiffré, ils en changeront et tous les efforts de l’équipe auront été vain. Il leur faut donc utiliser les renseignements avec parcimonie et discernement, c’est-à-dire faire des choix stratégiques et décider quelles vies sacrifier pour en sauver beaucoup d’autres. La prise de conscience passe par une crise qui met immédiatement fin à l’euphorie de la découverte : le frère d’un membre de l’équipe est à bord du navire que l’ennemi projette de torpiller. Il est encore temps de prévenir le bateau, mais trop tard pour inventer une stratégie qui justifie le changement de trajectoire ; si le bateau vire de bord, les ennemis comprendront. Alan arrache le combiné des mains de son camarade, malgré son désespoir. C’est à cette réaction de sang-froid que le responsable militaire reconnaît en Alan l’homme qu’il fallait. Non pas un homme qui oublie la réalité des vies derrière les chiffres dans le traitement statistiques qu’il met en place, mais un homme qui accepte de prendre des décisions qui transfère la responsabilité de la guerre sur lui. Sans lui, des hommes seraient quand même morts, et en plus grand nombre, mais ses calculs et les décisions qui sont prises en conséquence condamnent : ils désignent ceux que l’on abandonne sciemment à la mort. Placé dans la position d’un dieu qui décide qui sacrifier et qui épargner, Alan aurait pu trouver refuge dans l’hybris pour se soulager de sa lourde responsabilité ; il l’assume, au contraire, et refuse de trancher sur ce que la situation a fait de lui, monstre ou sauveur. On retrouve là, de manière troublante, la réflexion au cœur d’American Sniper : qu’est-ce qu’être un héros ? Ne serait-ce pas, au final, endosser la responsabilité pour en décharger les autres ? Absorber l’ambiguïté morale pour la paix des consciences ?

On ne veut pas savoir ce que vit un héros ; il est là pour nous permettre de refouler. La narration suit d’autant mieux ce mouvement de refoulement que sa construction lui permet d’éluder : un simple écran noir passe les années (lourdes en termes de conscience et creuses d’un point de vue dramaturgique) sous ellipse ; on sort de l’abyme en bouclant directement sur l’interrogatoire du début. On ré-entend la même phrase, la même mise en garde sur la responsabilité qu’il y a à écouter ses confessions, mais cette fois, la scène est filmée dans son ensemble, la voix d’Alan s’adresse bien à l’inspecteur. Ces confessions ne serviront à rien, sinon à renforcer la dimension tragique d’une existence : la procédure est déjà engagée pour le faire condamner pour homosexualité – et le condamner tout court, le traitement par castration chimique le poussant au suicide. Tout une époque… qui n’était pas prête au retour du refoulé. L’opération Enigma a été si bien tenue secrète qu’elle n’a pas pu sauver un homme qui avait lui-même sauvé des centaines de vie en y participant – paradoxe tuant.

Mit Palpatine
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