L’airelle sur le gâteau

Hier soir, reprise du « marathon culturel » (© Melendili) : premier concert de la saison, à Pleyel. Pour la peine, j’ai étrenné ma robe d’anniversaire, lequel était bien en août ; il y a eu quelques rebondissements dans les retouches, trop large (c’est ça de ne pas avoir beaucoup de poitrine) puis trop serré (c’est ça d’avoir un dos relativement large), avant de découvrir que la partie à incriminer n’était ni ma poitrine ni mon dos, mais tout simplement la longueur de buste, déplaçant la taille de la robe aux hanches ; il a suffit du regard expert de la responsable du magasin et d’un centimètre de bretelle en plus pour qu’elle tombe divinement bien. Toute guillerette, j’ai décidé de mettre cette robe d’été nonobstant les nuages : après avoir couru à la danse et chez le kiné, j’étais plutôt réchauffé – le froid s’est chargé ce matin d’achever de me transformer en poulette.

Je vous entends râler contre mon caquetage, elle annonce un concert et parle chiffons. D’abord, que j’vous f’rais dire, c’est point une bonne idée de me chiffonner en en parlant de la sorte, et ensuite, j’y viens, au concert ; je ne ferais pas l’impasse, il m’a moult plu.

 

C’était le premier de la saison pour moi mais aussi pour le chef d’orchestre, qui a un umlaut dans son nom, comme Arvo Pärt, qu’il a d’ailleurs programmé, c’est dire si c’est de bon augure. Paavo Järvi, donc. Posture rigide et bras déliés, il me fait penser à un homme un peu guindé de la bonne société, qui serait néanmoins bon danseur (de valse, évidemment). Pas de gestuelle extravertie, ce n’est donc pas lui que je regarde. Et non, avant qu’un esprit malin ne le suggère, je ne reluque personne, moi (certes, c’est un peu facile, il n’y a pas d’équivalent masculin à Lolaaaaa). Je regrette un peu d’être si près que les cordes cachent tout le reste de l’orchestre (pratique pour attribuer chaque son au bon instrument – bah quoi, je ne suis pas douée mais je me soigne), du coup je laisse mon regard balloter au gré des archets : le premier violon a une expression sympathique, on dirait qu’il sourit sans bouger les lèvres (il est également très possible que mes lunettes ne soient plus assez fortes), et j’ai retrouvé le contrebassiste qui me faisait penser au poète de Spitzeg, mais maintenant, j’hésite avec Speedy Gonzales, rapport à l’embonpoint où vient s’inscrire une moustache peut-être mexicaine après tout. Heureusement, mon œil et mon oreille n’évoluent pas toujours en synesthésie : aucune maracas n’est venue troubler l’ostinato des contrebasses. J’adore ce gros instrument ; avec une pulsation régulière, on dirait presque des battements de cœur, un afflux sourd qui mettrait en mouvement le tronc et donnerait son intention à la danse que les bras et jambes exécuteraient sur les ornementations déliées des cordes.

 

Je suis repartie dans la danse, mais (pour une fois) ce n’est pas ma faute : La Péri de Paul Dukas est un « poème dansé pour orchestre ». La lecture de l’argument suffit à mettre l’imagination en branle. Un prince (toujours des princes – ne pourraient-ils pas se contenter d’être des héros ? – je suis sûre que Figaro serait d’accord avec moi, en plus) découvre dans le giron d’une Péri (une fée, pas une péripatéticienne) la fleur censée lui accorder l’immortalité et s’en empare ; lorsqu’elle se réveille, celle-ci se met à danser-supplier sensuellement jusqu’à ce que le prince lui rende sa fleur, grâce à laquelle elle peut retourner d’où elle vient. Immédiatement, la forêt d’archets devient une forêt de conte, mi-hantée (inquiétants ostinati des cordes – si c’est bien comme cela que l’on dit) mi-enchantée (pépiement des cuivres), où je ferais danser la fée et le prince pieds nus (je me suis peut-être laissée influencée par la mention des ballets russes dans le programme – qui n’ont en réalité pas dansé à cause d’une querelle d’artistes).

Sans rien imaginer de ce qu’Ivan Clustine a bien pu faire avec ce ballet, je me suis demandée comment on pourrait bien chorégraphier la fin, lorsque la Péri disparaît et que la musique s’évanouit . Je la verrais bien traîner sur le côté, lorsque la musique fait entendre qu’elle ne va plus nulle part, et glisser en coulisse au moment où elle cesse. Ou alors qu’elle finisse par se tourner de dos en quatrième pointée derrière, le regard au-dessus de son épaule droite. Ou alors réserver cette deuxième pose au prince qui, sans la fleur d’immortalité, va lui aussi disparaître dans un sens malheureusement plus métaphorique. Le programme le dit bien mieux sans délire chorégraphique : « Alors que le thème de la péri, saturé de lumière, se dissout dans l’éther, celui du prince, plombé par une longue descente chromatique des violons, est irrémédiablement gagné par les ténèbres. » (On plongerait le prince dans l’obscurité tandis qu’une poursuite faiblissante laisserait la trace de l’absence de la péri – bah, quoi, je peux bien me raconter des histoires, d’abord j’ai le droit, j’emploie le conditionnel – et chorégraphier au conditionnel, cela ne mange pas de pain.) « Le violon solo, enfin, plane au-dessus d’un décor déjà refermé, tel un écho lointain des charmes évanouis. » Pourquoi n’a-t-on pas en danse de pareils programmes, qui dégagent la cohérence de l’œuvre en accompagnant son développement ? Loin de toute pédanterie mélomane, les termes techniques sont si étroitement liés à la signification qu’on devine presque ceux-ci en comprenant celle-là.

 

Pour sûr, on ne dansera pas sur Kullervo de Sibelius, pas même dans la campagne finnoise en sabots, qui s’accorderaient de toutes façons assez mal au rythme épique de la chevauchée du héros éponyme. On ne fera néanmoins pas connaissance tout de suite, il y a d’abord tout une partie orchestrale que je trouve un brin déroutante, avec son patchwork de mélodies décousu de blancs. Selon les programmes, « les silences, de plus en plus prégnants, renforcent l’impression de délitement et d’énergie trop tôt consumée ». Pourquoi pas, je veux bien adopter l’interprétation. Il n’empêche que c’est le troisième mouvement qui me tire de ma léthargie mollement intriguée.

Là, cela devient dément.

Non pas que Kullervo me fasse rêver avec ses bas bleus et ses cheveux blonds, mais sa course (en théorie pour collecter l’impôt, ce dont on ne pipe mot ; en pratique pour courir la pucelle) est rendue haletante par le chœur, composé uniquement d’hommes (Estoniens – un argument de plus pour Mimi dont je ne serais pas surprise de croiser un pull jacquart au cours de la saison, vu la programmation). Je ne sais pas si les voix gravement viriles donnent chœur aux pulsions du jeune homme ou réveillent les miennes, mais c’est prenant. Au point que Kullvero, n’y tenant plus, prend la troisième pucelle qu’il rencontre. Le viol est passé sous silence mais non pas éludé, puisqu’il constitue l’abîme de toute l’histoire : le retour à un passage uniquement orchestral qui contient en germe le drame souligne que l’acte n’a rien d’anodin. Lorsque les voix reviennent, c’est d’abord sous la forme individualisée de Kullervo et de Sisar, l’ex-pucelle, qui s’avère être… sa soeur. Autant le viol ne sembl
ait pas outre mesure source de tourment, autant l’inceste est immédiatement condamné comme l’horreur absolue d’un crime contre nature : la sœur est désespérée de n’avoir pu

« devenir un savoureux fruit des champs,
Comme une airelle aux lèvres rouges, [c’est très nordique, comme comparaison]
Sans avoir vécu l’horreur,
Sans être souillée par l’outrage ! » ;

et après un assez long cheminement orchestral (pas d’emportement terrible, c’est plutôt mitigé et d’autant plus insoutenable) au terme duquel le frère revient sur le lieu de son crime (l’assassin y revient toujours, paraît-il – ah oui, la jeune fille s’est suicidée entre-temps), c’est la nature qui l’accuse : plus de fleurs et de gazon où s’ébattre,

« L’herbe reste blottie en terre,
La fleur des prés ne s’épanouit plus,

Sur le lieu du forfait funeste,
Rien ne pousse à l’endroit
Où le fils a outragé sa sœur
Et souillé le fruit de sa mère. »

En passant par la mère (rapide remake d’Œdipe), la formule insiste davantage sur l’inceste (que sur le viol) et rappelle que le crime est contre les lois de la société comme de la nature. Il semblerait d’ailleurs que ce soit cette dernière qui se venge lors du suicide de Kullervo, puisqu’il a fiché dans le sol l’épée sur laquelle il s’empale :

« Le jeune garçon aux bas bleus,
Planta la garde dans le champ,
Enfonça le pommeau dans la lande,

Tournant la pointe vers sa gorge,
Il se jeta sur la pointe. »

 

Orchestre, chœur, voix solistes… la pièce se clôt dans le sens inverse : les voix sont peu à peu noyées sous la puissance de l’orchestre et la conclusion du chœur puis l’orchestre se renferment sur la tragédie. C’était terrible. Surtout à cause de ou grâce au (tout dépend du sens donné à « terrible ») le choeur d’hommes, qui prend en charge la narration comme dans les tragédies antiques. Plus ça va, plus j’en viens à cette évidence enfantine : j’adore qu’on me raconte des histoires.

(Je ne suis pas la seule à avoir aimé : Palpatine est sorti comme un voleur pour aller acheter le CD)

 

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