Et l’amour et la mort ont l’amor en partage

Dimanche dernier, lors de la matinée Roland Petit à Garnier, on s’est aimé à en mourir, d’ennui. Si je me laisse entraîner à quelques propos acerbes, il ne faudra pas en déduire que c’était mauvais, mais décevant – quoique, c’est peut-être pire : avec une princesse-citron givrée, on n’est pas surpris de finir avec un petit goût d’amertume, mais Roland Petit, c’est Notre-Dame de Paris, c’est Carmen, c’est l’Arlésienne, quoi ! Ce n’était pas mauvais, mais c’était plutôt petit que Petit (d’accord, là c’était bas). L’impression d’avoir été flouée par un chorégraphe que j’aime bien, mais dont je ne connais au fond pas grand-chose ; même chose que pour la soirée Béjart à Garnier, en somme.

 

On ne peut pas dire que le Rendez-vous ait été manqué, mais on ne peut pas dire non plus que cela ait été une réussite, et pas seulement parce que la Plus belle fille du monde a finit par trancher la gorge au Jeune homme qui le lui avait donné. La pièce est déséquilibrée : la première scène plante l’ambiance sans l’intrigue qui se déploiera à la troisième scène, après avoir occupée la deuxième.

On a déjà connu Jacques Prévert plus inspiré, même si les photographies de Brassaï agrandies pour former le décor de chaque scène rendent bien le même Paris d’après-guerre. Après avoir poussé la chansonnette et fait dansé un couple d’écoliers à pas serrés et cheveux nattés, le jeune homme, en vadrouille avec le bossu (titi parisien cabossé, Hugo Vigliotti aux singeries épatantes – à proprement parler : il semble singer des morceaux classiques), rencontre le Destin, mélancolique Pierrot noir qui n’a conservé de blanc que sa collerette surannée (l’usure de son pantalon pourrait peut-être finir par le blanchir). Benjamin Pech n’est plus l’homme, même jeune, de la situation ; lorsqu’il s’éloigne de la lame de barbier du Destin, les limites d’un cercle invisible l’empêchent de couper les liens qui en font sa marionnette, et le frère de la Prisonnière. On voit dans d’impressionnants mouvements saccadés-torturés que le jeune homme ne peut pas résister au vouloir quasi-magnétique de la présence noire qu’est Michaël Denard, presque effacé à force d’être hiératique.

On devrait avoir retenu la leçon depuis Œdipe, nul n’échappe à son destin : on ne s’en éloigne que pour mieux y tomber, et la grâce que le jeune homme a obtenue en plaidant un rendez-vous (des mains qui dessinent des courbes, pour mouvements de manche) avec la plus belle fille du monde (Eleonora Abbagnato, on ne peut pas lui donner tort) n’est en réalité qu’un sursis. Voilà le vrai rendez-vous : pour moi, il s’agit du retour de la danseuse après une année sabbatique ; pour le jeune homme, il n’y a pas de quoi se réjouir, il s’agit de la mort. Doublement mortelle, Eleonora Abbagnato est affreusement sexy avec sa mise en pli blonde des années trente et sa jupe légère au-dessus d’un simple justaucorps bleu qui transpire l’assurance et la séduction. Après un duo qui tiendrait plus du duel que du pas de deux, où la fille au superlatif attire le jeune homme de ses grandes jambes sur talons aiguilles, qu’elle développe et qu’il doit replier devant elle, elle fait basculer la petite mort dans la grande d’un coup de lame.

 

Alors qu’on était enfin mis en train à la fin de ce crescendo pianissimo par lequel le ballet sortait de l’anodin, voilà que le Loup n’y est pas. J’avais gardé un souvenir autrement satirique et joyeusement grinçant des fables animalières d’Anouilh. L’argument serait plutôt nouille : à peine marié à la Jeune fille en voile, le Jeune homme file avec une bohémienne qui, reprenant un tour de bonimenteur, s’arrange pour faire croire à la naïve (Emilie Cozette, qui débarque) que son tendre et cher (éphémère Yann Saïz) a été transformé en loup (Stéphane Bullion, avec les mains crochues d’un gamin crispé par toutes ses croches sur son piano). Chaque couple part de son côté, le premier dans les fourrés, le second dans la forêt – pas de deux en petite tenue rose ourlée façon toile d’araignée (mais nooon, le loup la lui a déchiré de façon stylisée). Quand la bohémienne a finit son affaire, elle va pour rendre son mari à l’ex-vierge effarouchée qui n’en veut plus : elle a vu le loup et y a pris goût. Tant et si bien qu’elle finit par se planter au bout de la fourchette des paysans qui ne l’entendent pas de cette oreille ; pas d’animalité si elle n’est pas officialisée en mairie. Je charge un peu le loup la mule, mais ajoutez à cela des décors et costumes criards type ballets russes dans ses moins heureuses trouvailles, une Emilie Cozette fade, et un Stéphane Bullion qui ressemble plus à un agneau (enfin, à un mouton, pas comestible), et vous vous trouverez heureux de vous sauver avec Sabrina Mallem en belle bohémienne, et la musique de Dutilleux.

 

Pas le meilleur de Roland Petit, soupiré-je à l’entracte. Palpatine soulagé reconnaît s’être ennuyé. Je comprends mieux à présent pourquoi dans son autobiographie, Karen Kain dénie à Roland Petit le statut de grand chorégraphe ; pour elle, c’est un magicien. Quand cela opère, le résultat est magique, sinon, on fait illusion, comme c’est la cas des deux premières pièces. Heureusement, le Jeune homme et la Mort appartient à la première catégorie. Le jeune homme est visité par une femme fatale qui le pousse au suicide ; l’argument est à la limite du thème, on reconnaît là le trait épuré de Cocteau. J’aurais eu tendance à dire que la danse tire toute son intensité de la passacaille de Bach, mais ce serait plutôt de la violence qui lui est faite, s’il est vrai que le ballet a été chorégraphié sans musique précise, sur des airs de jazz, avant de trouver le morceau qui fasse véritablement l’affaire. Musique et mouvements ne sont pas sans rapports, comme on aurait pu le craindre, mais ceux-ci ne collent pas non plus à celle-là, et c’est ce qui fait décoller la chorégraphie, célèbre pour les sauts du jeune homme.

Jérémie Bélingard y est bond, même si je ne suis pas fan de sa danse et que son interprétation fait pâle figue à côté de celle de Nicolas Leriche, que j’avais vu aux côtés d’Eleonora Abbagnato (ça, c’était une tuerie, jeune homme). Ceci dit, Alice Renavand fait une entrée fracassante, diablement sexy dans sa robe jaune frémissante sous les piétinés sur pointes en grand plié seconde. La perruque noire violente son visage tout mignon et la rend plus impitoyable encore d’avoir pu sembler douce un instant. Même si parfois sa cruauté flanche un peu du côté de la brutalité, Alice Renavand mène indubitablement la danse, et rehausse ainsi la prestation de Jérémie Bélingard, dont le côté suiveur est repris par le rôle. Juste, le regard exorbité de possédé lorsque la mort pointe du doigt la corde, c’était un peu too much (ou alors le troisième torturé dans l’âme était celui de trop – pourtant, contrairement aux deux autres qui me sont indifférents, j’aime bien Benjamin Pech) ; un chouilla moins, cela fait parfois tellement plus…

La mort s’esquive pour laisser le jeune homme se pendre, comme si mourir était un acte de volonté (déjà, dans le Rendez-vous, le Destin avait glissé la lame dans la poche du jeune homme). La descente de croix de poutre et l’ascension sur les toits de Paris dans des décors magnifiques font de la fin du ballet une apothéose (c’était presque la première fois qu’on construisait en dur pour le théâtre et il fallait au début près de trois quart d’heures pour monter le décor – heureusement que les entractes étaient mondains). Cette fois-ci, il n’y a que sur scène que l’on a regardé sa montre.

 

9 réflexions sur « Et l’amour et la mort ont l’amor en partage »

  1. Ennuyée ? Dis donc, on n’a pas vu la même soirée. C’est vrai que j’ai eu Le Riche dans Le Rendez-vous… Mais même sans lui, j’ai été charmée par la poésie du ballet, même si ce dernier n’est pas un chef-d’oeuvre absolu.

    Même chose pour Le Loup. Au contraire, j’ai bien aimé ces multiples références aux ballets russes. Même si le couple n’est pas le mieux assorti (svp, donnez des cours de comédie à E.Cozette, c’est urgent), j’ai trouvé intéressante la version timide de Bullion.

    On se rejoint sur Le Jeune Homme par contre.

    1. Très vite… Je ne sais pas, l’impression que Palpatine & vous étiez d’humeur critique ce soir-là… non ?
      Je n’ai pas vu toutes les distributions en scène, et je ne les verrai pas, ou alors sous un angle particulier. Je peux juste dire que je trouve cette soirée festive, fort bien construite, et ni petite ni minuscule. Et pourtant : je n’arrive pas à rentrer vraiment dans l’univers du “loup”, je comprends bien l’intention, les codes, etc, mais sur moi ça ne fonctionne pas bien, voilà tout ; ça arrive. Ceci étant je ne regarde pas ma montre, 33 minutes… really ? 😉 En revanche je me régale, tant dans la poésie surrannée du RV que dans la violence terrible du Jeune Homme… (et j’adore Belingard dans ce rôle…forcément) Même si, pour des raisons toutes personnelles, ce dernier ballet, chéri entre tous, me fait soudainement du mal. Anyway : Je serai une seconde fois spectatrice, pour un RV autre que celui du couple fusionnel et sublimissime – oui, sublimissime – que forment Le Riche & Ciaravola (courez-y…) et un autre loup, aussi. Curieuse, donc, de découvrir. (Et le Jeune Homme que je veux absolument voir, je ne vous dis pas qui c’est, inutile, n’est-ce-pas ?) Bref j’essaierai de penser à vous raconter… Encore que, les mots, parfois, … 😉

    2. Amélie >> L’amour des jeux de mots me fait aller un peu trop loin, il est vrai. L’ennui n’a pointé le bout de son nez que dans Le Loup, que j’ai jugulé en essayant d’apprécier la gestuelle de l’animal, épaules contractées. Le Rendez-vous m’a fascinée mais laissée sur ma faim ; il manque si peu de choses pour que ce soit génial (le pas de deux l’est) que j’ai du mal à lui pardonner ce petit écart.

      Anne D >> Heureusement que vous êtes là pour apporter la nuance ! J’étais de fort piteuse humeur en ressortant et j’ai cru que c’était l’effet d’un moment bon sans plus, dont j’attendais plus ; peut-être n’était-ce finalement que la cause de mon humeur critique. Tout est là, je crois : les ballets n’étaient pas décevants en eux-mêmes, mais j’ai été déçue (je ressors toujours enthousiaste de l’opéra, normalement) de ce que cela n’ait pas fonctionné pour moi, comme vous le dites si bien – si mes propos se sont peut-être teintés de méchanceté, c’est par dépit (amoureux – de la danse ; type ‘je t’aime, je te hais’ si tu ne me donnes pas tout ce que tu peux offrir). Et quoique j’en ai eu la tentation un instant durant le Loup, je n’aurais pas songé une seconde à regarder ma montre pendant le Rendez-vous. Bref, peut-être faut-il que je retente.

    3. Je ne vois jamais de méchanceté dans vos propos… Peut-être que j’étais déçue que vous soyez autant déçue ? 😉 Retentez, et vraiment, voyez ce RV d’anthologie, je vais être tout à fait sincère : autant pour Ciaravola que pour Le Riche, les deux époustouflants. Ou alors, encore mieux, les deux ne faisant qu’un…

    4. Pour le moment, dans Le Jeune Homme et la Mort, j’ai vu Bélingard/Renavand et Bullion/Abbagnato. J’ai trouvé Jérémie Bélingard assez convaincant dans ce rôle (j’attends encore d’y voir Nicolas Le Riche !), et Stéphane Bullion moins à l’aise que dans le rôle du Loup. Dans cet autre ballet (dont j’adore la musique de Dutilleux), É. Cozette n’était pas catastrophique, mais quand même moins émotionnellement impliquée que Laëtitia Pujol qui a fait un beau couple avec Benjamin Pech.
      Pour le reste, globalement, je n’ai pas trop accroché au Rendez-vous ; j’aime bien l’atmosphère, mais pas tellement la chorégraphie, mis à part le pas de deux Le Riche/Ciaravola.

    5. Anne D >> Ne vous inquiétez pas, j’ai un souvenir de Nicolas Leriche et d’Eleonora Abbagnato (sa danse me prend beaucoup plus que celle d’Isabelle Ciaravola) à tomber raide (mort).

      Joël >> Cela se recoupe avec ce que me disait Amélie (Danses avec la plume) hier, à Garnier… C’est amusant de finir par connaître à peu près les goûts des blogueurs : on peut ainsi faire abstraction des tocades personnelles lorsqu’elles ne sont pas également nôtres et savoir ainsi si la distribution nous plairait.

    6. Pour avoir vu la soirée trois fois, et du coup toutes les distributions (ou presque!), j’ai trouvé qu’il y avait un vrai travail d’interprétation dans cette soirée. La narration de chaque ballet n’a pas empêché chacun de se raconter sa propre histoire. Ces trois ballets ont chacun une couleur différente, on monte en intensité au fur et à mesure de la soirée. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé Nicolas Le Riche dans le Rendez vous, à la fois naïf et désespéré face à son destin, la sensualité d’Alice Renavand dans le Rendez vous et dans le jeune homme. J’ai trouvé Bullion extraordinaire dans le Loup, entre la première et la dernière du ballet, il y a eu du chemin et le ballet s’en trouve transformé. Moi qui ne suis pas fan d’Emilie Cozette, elle a trouvé dans ce rôle de jeune mariée une douceur, une légèreté que j’ai rarement vue chez elle. Quant au jeune homme et la mort, les deux couples que j’ai vus (Le Riche/Abbagnato, Bélingard/Renavand), ont proposé quelque chose de complètement différent, mais j’en redemande et signe! J’y serai bien allée une quatrième fois…

    7. J’ai eu la chance d’apprécier le 1er octobre des distributions de choix ! Que dire de Nicolas Le Riche et d’Isabelle Ciaravola dans le Rendez-Vous ? Je garde un souvenir absolument ému (sans trouver de mot juste…) pour le Jeune homme de Stéphane Bullion… Un “vrai” Jeune peintre !

      Certes, ces trois ballets de Roland Petits ne sont pas les plus “brillants” ne serait-ce que par leur thème. Pour moi, de toute façon, il eut fallut faire suivre le premier et le troisième… Idiot d’intercaler Le Loup qu’on aurait pu déplacer après l’entre-acte… Bah, question de décors dirons nous… peut-être…

      J’ai retrouvé des témoignages des artistes de l’époque, essayé de reconstituer la “petite histoire” autour de ces ballets d’après guerre (Le Rendez-vous et Le Jeune Homme Et La mort)… Je crois qu’il faut un peu la connaître pour apprécier et comprendre la génèse de la jeunesse chorégraphique… Car n’oublions pas que Roland Petit faisait là ses débuts !

    8. Je suis allée me plonger dans un bouquin sur Roland Petit, mais ses débuts n’en demeurent pas moins inégaux. Le Jeune homme et la Mort est d’une telle intensité qu’il faut bien le placer après l’entracte pour que les autres ne souffrent pas terriblement de la comparaison. A la limite, pour respecter le crescendo de la soirée composée, il aurait fallu attaquer avec le Loup…

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