L’Hermine

Lorsqu’il s’agit de représenter un procès, la fiction est souvent partisane : que l’on suive le point de vue de la victime ou de l’accusé, que l’on sache ce dernier coupable ou innocent, peu importe, il y a toujours un enjeu narratif. En adoptant le point de vue du président de la cour d’assises, L’Hermine aborde l’espace du tribunal comme un théâtre humain et suspend le jugement. L’accusé, jugé pour le meurtre de son enfant en bas âge, est un mec paumé qui, en guise de réponse, s’obstine à dire « J’ai pas tué Melissa ». La mère de l’enfant, en grand pull informe et leggings, le nez rouge, les yeux hagards, shootée par les médicaments, offre un contraste frappant avec l’avocate qui se tient à ses côtés, jeune femme pimpante d’un niveau d’études et de classe manifestement supérieurs. Sans atteindre ces extrêmes ni répondre à des clichés qu’on aurait cochés les uns après les autres comme gages de diversité, les jurés sont extrêmement dépareillés, avec entre autres une grande gueule qu’on verrait bien pilier de bar, une jeune femme voilée qui n’en mène pas large et une infirmière qui, de la bourgeoisie, a au moins l’élégance. Il y a manifestement quelque chose entre elle et le président de la cour ; un bruit de couloir nous fait supposer qu’il s’agit d’une liaison adultère, mais cela s’avérera plus subtil, à l’image de l’ensemble du film.

Luchini interroge tout ce petit monde-là, et nous interroge aussi, parce qu’il n’y a pas d’interrogatoire – seulement la volonté patiente de dépiauter les aspirations de chacun de sa diction singulièrement articulée, où les mots se détachent comme des peaux de pistache qu’on manipulerait longuement, distraitement presque, rendu perplexe par la conversation. C’est une tâche ingrate, vouée à un échec dont la relativité définira le succès, y compris dans la vie ordinaire : Michel, le président, perd ainsi l’attention de la fille de l’infirmière1, pour qui il était pourtant un sujet de curiosité, apparemment moindre que ce qu’une amie doit soudain lui raconter au téléphone. Il y a toujours un échec à se raconter. Le procès l’illustre de manière hyperbolique par l’absence de cohérence dans le témoignage de l’accusé qui non seulement se reprend et se contredit, mais ne parvient pas à établir des liens de causalité ni même à exprimer des affects en lien avec les événements. Cela m’a fait penser à l’Amante anglaise : le Nouveau Roman, avec sa surenchère d’artifice érudit, est finalement beaucoup plus proche de la réalité du témoignage et de sa pauvreté que le procès verbal dans lequel les policiers tentent de remettre un semblant de cohérence – de cohérence ou de supputation, comme le fait remarquer l’avocat de la victime, qui ironise sur l’emploi du subjonctif, que son client ne maîtrise pas le moins du monde (curieux monde de procédure où l’on se gausse de l’ignorance crasse d’un homme pour mieux le défendre).

Le président, dont la grippe n’est manifestement pas la seule raison d’être fatigué, persévère patiemment dans sa tâche. Il ne s’emporte pas, réfrénant Luchini dans sa tentation de faire du Luchini – qui nous offre ainsi un jeu tout en nuances. L’humanité et partant la beauté de son personnage de président de cour est peut-être la plus limpide lorsqu’il fait son petit laïus aux jurés avant qu’il ne délibèrent : peut-être que l’accusé est coupable, peut-être qu’il est innocent ; peut-être ne connaîtra-t-on jamais la vérité, mais il ne faut surtout pas en concevoir de frustration. Ne pas concevoir de frustration de l’absence de vérité. C’est beau, non ? La perte des absolus ne le détourne pas de son rôle ; au contraire, c’est ce rôle qu’il s’attache à remplir, modestement, le rôle de la justice étant de rappeler les lois, rappeler ce qu’il est permis de faire et ce qu’il n’est pas permis de faire, et de sanctionner en conséquence – de manière presque annexe, à l’entendre.

Il explique cela avec des mots simples que peuvent comprendre tous les jurés, sans pour autant donner l’impression de condescendance qui accompagne ces mêmes explications chez ses collègues. On aurait du mal à comprendre qu’il puisse être mal-aimé de tout le palais, n’était son intransigeance professionnelle et son abord revêche. En suivant le personnage, on ne peut plus trouver cela qu’à peine irritant : agaçant – à l’image de l’écharpe agressivement rouge qu’il porte en toutes circonstances sur ses vêtements sombres. Lorsque l’infirmière lui reproche ce tic vestimentaire, il fait valoir que c’est en quelque sorte une excuse de ne pas savoir s’habiller, et un moyen de ne pas se faire remarquer : c’est l’écharpe que l’on remarque, pas lui ; il disparaît derrière. J’ai trouvé cela très juste pour l’avoir souvent expérimenté avec mes tenues colorées – repensant à chaque fois à ce film policier où le tueur en série, pour ne pas se faire identifier, arbore un béret rouge et un pansement sur le nez : ces éléments attirent tant l’attention que ce sont les seuls que les témoins sont ensuite capables de signaler.

« Vous êtes heureux ? » demande au président une jeune collègue à l’issue du procès. « Heureux, heureux, je ne suis si pas si ambitieux ! » Dans sa tâche de Sisyphe dérisoire, dans l’éparpillement des passions et des déraisons humaines, le bonheur prendrait la forme d’un soulagement, un répit offert par un peu de beauté et d’empathie : ici par le visage serein et rayonnant de l’infirmière, qui se réverbère un instant sur celui du président, juste avant que le nouveau procès démarre et que la caméra soit coupée.


1
 Prénommée Ditte dans le film. Je ne peux pas m’empêcher d’entendre dans ces deux syllabes un « Dites » claudiquant, hésitant à se dire.

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