La choré de la graphie

Density 21.5

Une danseuse vêtue d’un académique asymétriquement recouvert de voile furète en avant-scène. Alors qu’elle ne décolle pour ainsi dire jamais du sol, l’image d’un colibri s’impose à moi et, une fois de plus, ce paradoxe se rappelle à moi : il faut être extrêmement ancré dans le sol pour paraître léger. Alors oui, la densité est sûrement la meilleure métaphore qui soit pour matérialiser la présence scénique.

Je ne pousse pas la réflexion plus loin : les huit minutes sont déjà écoulées. En même temps, la musique est de Varèse ; point trop n’en faut. (Au cas où vous vous demanderiez, 21.5 est la densité de la flûte en platine pour laquelle a été composé le morceau.)

 

Dialogue with Rothko

Je ne connais Rothko que de nom, mais ce nom ne me disait rien qui vaille. Depuis L’Anatomie de la Sensation, je doutais pouvoir apprécier un spectacle de danse inspiré d’un peintre qui ne me parle pas. C’était sans compter sur l’intelligence et la sensibilité de Carolyn Carlson, qui interroge le geste du peintre dans un univers visuel dépouillé. Sauf (vidéo)projections ponctuelles de quasi-monochromes noirs (et rouges, parfois, derrière le noir), les deux toiles disposées côté jardin et en fond de scène resteront blanches. Car c’est sur nous que Carolyn Carlson projette son mouvement. Une Pollock de la danse.

Les gestes de ses mains sont incroyables de vitesse et de précision : on croirait la voir signer en langue des signes, tracer un trait, retirer un gant, boutonner une veste jusqu’au menton, tracer, nettoyer, gommer, ajuster mille détails visibles d’elle seule, qu’on devine seulement à mesure que ses mains fébriles les révèlent, sans que l’on puisse tout à fait les suivre. Ce mouvement à la lisière de la pantomime n’en est pourtant pas : postuler un sens l’enfermerait dans un mystère indéchiffrable ; l’absence de sens ne le condamne pas à l’absurde, au contraire : il peut être poésie, résonance infinie et indéfinie de gestes qui sans cesse en invoquent et en évoquent d’autres, sans qu’ils puissent jamais être assignés à une signification définie.

Ce langage de signes me fascine car il interroge le mystère de la danse : comment le mouvement peut-il faire sens sans en avoir un ? Parce qu’il en a mille ? Il ne faudrait pourtant pas qu’un geste puisse tout dire, car alors, il ne dirait rien ; pris dans un réseau d’échos – une chorégraphie –, son spectre se réduit en même temps que l’ambiguïté demeure et éveille à son tour d’autres échos. Le sens se modifie par surimpression, comme le black over red. Pas noir. Pas rouge et noir. Rouge puis noir. Noir teinté de rouge. Geste teinté de celui qui précède. Black, Red over Black on Red. Les superpositions n’en finissent pas. Over: je n’avais jamais fait le lien entre ce qui recouvre (cover) et la fin, que l’on décrète alors (game over), peut-être un peu vite, et que l’artiste, lui, prend pour commencement. Ne se dévoile que ce qui a été recouvert…

« Je croyais qu’elle allait jouer avec la peinture.
– Mais elle a joué avec la peinture.
– Non mais pour de vrai. »

 

2 réflexions sur « La choré de la graphie »

  1. Rothko est mon artiste “cintre sur mur” par excellence, j’ai vu des dizaines de ses toiles et éprouve face à toutes d’entre elles une indifférence totale, même en saisissant sa démarche. Vu à quel point Carlson avait réussi à briser mon indifférence dans le spectacle que j’avais vu d’elle, je suis sûre que ce Dialogue m’aurait plu !

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