Professional asshole

Steve Wozniak, rapporte Vikram Chandra, aurait qualifié Steve Jobs de rugged bastard. Dans le film de Danny Boyle, c’est asshole. Et, ma foi, l’un comme l’autre sont un assez bon résumé du personnage fort déplaisant qui nous est montré. Asshole envers Lisa qu’il refuse de reconnaître comme sa fille, asshole envers la mère de celle-ci, à qui il se contente d’écrire des chèques, asshole envers ses collaborateurs et notamment l’équipe de l’Apple, dont il refuse de saluer le travail, et asshole envers l’autre Steve, donc, qui a tout de même fait tout le boulot technique – tout le boulot tout court ? C’est quand même là le mystère à l’origine de la fascination pour cet asshole : il ne fait rien, et pourtant, sans lui, il n’y a rien. Que fait-il au juste ? lui demande Steve Wozniak dans la fosse d’orchestre du War Memorial Opera House, quelques minutes avant la présentation sur scène d’un nouveau produit. I play the orchestra. Réponse géniale. Comme le chef d’orchestre, on ne sait pas s’il sert toujours à quelque chose, mais sa place est là, inamovible. Son rôle est d’incarner Apple. Ou NeXT, l’ordinateur sans OS qu’il présente après s’être fait virer de sa propre boîte. Car Steve Jobs y croit. En lui, en ses produits, en ses coups de bluff. C’est en cela qu’il a su se rendre indispensable : il est là pour y croire, y croire tellement fort que l’on ne peut pas, à son tour, s’empêcher d’y croire – il est toujours plus facile d’être convaincu par quelqu’un qui est lui-même convaincu. Steve Jobs est une illusion, qui persiste alors même que l’on sait que c’est une illusion. Son assistante flippe lorsqu’elle comprend qu’il bluffe, que c’est un produit imaginaire qu’ils vont présenter, dans l’unique but de se faire racheter et de réintégrer Apple ; elle flippe, mais elle veut y croire, et reste – alors même que, de son propre aveu, elle pourrait se faire embaucher n’importe où sur l’instant. D’une manière générale, les gens qu’il a envoyé bouler ne cessent de revenir à l’attaque,  d’essayer de le faire revenir à la raison, de lui trouver des excuses. Le film insiste particulièrement sur le sentiment de rejet qui lui viendrait d’avoir été adopté. Mais comprendre n’est pas excuser, et le film a beau finir – l’espoir est humain – sur une inflexion de son comportement, il n’en demeure pas moins, tel que représenté, un asshole. Un brillant asshole certes, mais un asshole. It’s not binary, lui lance Steve Wosniak, you can be decent AND gifted at the same time. AND confondu avec XOR : on renverra Steve Jobs réviser ses tables de vérité. 

Reste que Steve Jobs réussit un tour de force similaire à celui de son personnage éponyme. Une fois les one man shows retranchés (filmés, ils ne permettent pas à la fiction de s’y immiscer et d’instaurer une distance nécessaire à la construction d’un portrait), il n’y a pour ainsi dire rien à montrer. Et pourtant, le scénariste réussit à instaurer une tension dramatique à partir d’une matière assez peu cinégénique, en concentrant le film en trois scènes, sur les instants précédents les présentations de lancement du Mac, du NeXt et de l’iMac. À chaque fois, retour des mêmes personnages, des mêmes schémas et des mêmes tensions exacerbées par la fébrilité des préparatifs ; à chaque fois, on creuse davantage, on s’interroge, on constate : Kate Winslet est parfaite en assistante qui n’en dit pas trop mais n’en pense pas moins, aux côtés de Michael Fassbender qui, comme toujours méconnaissable, incarne l’énigme d’un asshole devenu une icône pour des millions de fidèles consommateurs. 

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