Qui est Gabrielle Filteau-Chiba ?
ferait sembler de demander une journaliste pour mieux y répondre
et n’y répondrait pas par ses mots à elle,
elle « une réfugiée de campagne
qui préfère à la ville
la forêt estuaire
ses caps secrets »
qui vit dans un « sanctuaire
de froid dur
et doux »
une cabane au Canada
dans laquelle elle a écrit Encabanée
un court roman sans lequel je n’aurai jamais lu sa poésie
pleine de nature invoquée
aux noms qui ne m’évoquent ni image ni définition
mais il y a quelque chose de dur
de doux, répète Cécile Coulon en préface
et me revoilà dans cette cabane de fiction
à ne pas trop savoir ce que je fais là
hébétée d’un froid, de conditions que je ne supporterais pas
est-ce la peur qui me cloue là
en automne, c’est la première section du recueil
où je cueille cueillette sauvage comme à mon habitude
je crie
pour ne pas qu’on entende
trembler ma voix
j’essaie de faire ma forte
en même temps
j’ai peur à l’infini
dites-moi
pourquoi la survie de l’espèce
ne prime-t-elle paséclairez-moi
[…]
pourquoi on se plie aux lobbys
si l’argent ne se mange pasle crime doit être commis
on dédommage après coup
inondation d’argent liquide
une poussière s’élève
dans le vent frisquet
comme un air de Chopin
comme une odeur d’enfance
là tout de suite
je vois la fin du film
la poussière sur le chemin
musique générique de fin
voilà-t-il pas Chopin au fonds des bois
là ça me parle
indécrottable incrottée citadine
fantasme de caravanes
[…]
d’épopées sans soucis
de tisanes mi-figue mi-raisinmes neiges éternelles
qui fondent de me revoir
ne m’attendront pas toujourssuis-je sur le bon rivage
[…]j’aurai au moins des bouquets
de médecines douces et d’épices
à en combler le grenier
de mes doutes
je voudrais mettre en pots
des réserves de pluie
[…]je pourrais mettre en mots
mon instinct de survie
et tout l’espoir
en moi
Puis vient l’hiver
pour réchauffer mon cachot je brûle
tout ce qui m’est désormais
inutilemon corset mes diplômes
mes pancartes de manifs
mes brouillons trop noirs
mes cartons-destinations sur le pouceet livre mes paumes impatientes
au grand dieu du soulagement
ici je crois me retrouver dans le jardin de Christian Bobin
la dernière baie qu’elle gobe
parmi les défenses cristallines
de l’églantier
m’éblouitcomme ses traces toutes fines
deltas de persévérance
boréale
deltas de persévérance
on les voit, là,
dans la neige
petites traces de pattes
la solitude est un art
pour le moins divinatoire
entre patience et révélations
à voir le sourire dans mes rides
je touche du bois
bois sa sève
et prieprie d’avoir moi aussi
la force de résister
je touche du bois ou du contreplaqué
n’ai pas racheté de sirop d’érable
Puis vient le printemps et l’unique poème que je vole en entier
carpe diem
une femme
m’a lu les paumesm’a avoué désolée
que mes lignes de vie
étaient bien courtesje la remercie
chaque jour
j’ai su j’en suis fière
enfiler les hivers
gardant vivants en moi
d’invincibles soleils
suffit de savoir
guetter les formes de feuillages
les signatures denteléesvisibles pour qui veut voir
Google Image, shazam-moi le bon goût des jardiniers du parc Barbieux
je m’attendais à ce que les saisons passent
comme les pages
les unes après les autres
sans intrigue
quand soudain
un café partagé avec du sirop dedans
des violettes sur le pare-brise (une voiture ici ?)
l’homme-ville
on s’est regardés
San Francisco et moije lui ai avoué que j’étais certaine
comme la lunepleine
plus grillée qu’un refus de champagne ou de sushis
j’aurai pour l’enfant
iris épargnésépanouis
la fleur ou les yeux ou les deux
Puis vient l’été, neuf mois ellipsés
la chassé-croisé sans mois d’août de la naissance et de la grand-mère qui n’y assistera pas
suis tes marées
laisse ton chagrin monter