La part des anges

Le téléphone dans une main, l’autre sur la souris pour scroller les films à l’affiche sur Allociné.
– Faut aller voir Ken Loach.
– Il est où ? Je ne le trouve pas…
– Ce n’est pas le nom du film, c’est le réalisateur.
– Mais, le film, il s’appelle comment ?
– Je ne sais pas.
– …
– Mais faut aller le voir, parce que c’est Ken Loach.
– *scroll, scroll*
– …
– Ah, La Part des anges, ça s’appelle… *lecture en diagonale* … Tu sais que c’est un film sur le whisky, là, ton Ken Loach ?
– Mais c’est un Ken Loach.

OK. Il y a des fois, comme ça, où on ne peut pas lutter. Où il ne faut pas lutter. Tu fais Gandhi et là… un ange passe. Naïvement, je croyais que les anges ne buvaient que les paroles de l’amour et de la sagesse. Que dalle. Les anges, ça boit du whisky, et ça invoque l’évaporation de l’alcool pour ne pas être soupçonnés d’avoir vidé le fût. Après avoir vu les anges sous cet angle, forcément on hésite : on aurait bien dit que la bande de bras cassés (casseurs de gueule), qui a écopé de travaux d’intérêts généraux, ne sont pas des anges, mais comme ce sont presque tous des alcooliques notoires…

 


Quand on est bourré, on a la tête dans l’cul, logique.

 

Le film, fidèle à son sujet, commence par un pas de côté : alors qu’un train est à l’approche, la voix du haut-parleur essaye de faire reculer un gus aussi bête que bourré. Il finit par reculer… sur les rails, dont il s’échappe juste à temps, sauvé par la grâce divine du haut-parleur : “C’est Dieu qui te parle… remonte sur le quai, putain d’abruti !” Le ton est donné : pas de misérabilisme pour raconter le gâchis de jeunes à qui l’on ne cesse de répéter qu’ils sont de la merde, ni d’angélisme pour ce qui est d’endiguer la violence dont ils sont capables. Enfin si… enfin non… un ange, même bourré, même défoncé à la coke, ne tabasse pas un mec jusqu’à lui décoller la rétine. Ici, on rit jaune, ou ambré, selon qu’on tienne sa gueule de bois d’un fût en chêne américain ou d’un pin écossais.

Pour Robbie, presque beau-gosse balafré aux oreilles décollées, sortir de prison est une chose ; sortir de la violence dans laquelle il baigne en est une autre. Surtout quand la famille de celle qu’il a mise enceinte promet de lui faire la peau s’il s’approche de son fils. Quand Léonie, la jeune mère, rapporte à Robbie que la moitié du cerveau du bébé est développé et l’autre, “ça dépend de nous, ses parents”, on a envie de dire : Luke, may the force be with you. Ce n’est pas gagné, et c’est même carrément mal barré, jusqu’au jour où Robbie, qui a toujours vécu sa vie au pif, découvre qu’il a un nez. C’est tout de même un beau pied-de-nez à l’alcoolisme ambiant que de se découvrir un don pour goûter le whisky. A l’image du breuvage à l’odeur de merde (la tourbe), qui a pour Robbie le goût du “gâteau de Noël” que sa grand-mère lui faisait quand il était enfant, le petit merdeux se révèle un papa-gâteau. Aidé et initié par un éducateur qui emmène ses ouailles visiter une raffinerie (on vous avait bien dit que les anges, gardiens ou pas, sont alcooliques), Robbie embarque ensuite ses amis bien imbibés (genre baba au rhum) ou kleptomanes (la nana s’est fait pincée en train de voler un perroquet, je vous prie) dans la quête du Malt Mill, le Graal des whiskies – l’occasion de tituber de rire.

 

La fine équipe : la kleptomane, le benoît bigleux, Robbie et un grand roux pour faire bonne mesure, parce qu’on est en Ecosse, Jésus-Christ ! (J’ai cru au début que les personnages étaient immigrés et imitaient l’accent roumain ou autre langue que je n’ai jamais entendue.)

 

Pour le plaisir, une petite dégustation, sans origine certifiée.

– …c’est un peu comme si t’avais Mona Lisa accrochée dans ta chambre.
– Mona qui ?
– Mona Lisa.
– …
– LA Mona Lisa.
– …
– ?
– Je demandais juste.
[…]– T’es Einstein !
– Qui ?
– Albert Einstein.
– …
– Laisse tomber, c’est un pote à Mona.

– On ne peut pas mettre un costume, on aurait l’air d’aller au tribunal.
Du coup, ils se retrouvent en kilt, et le sporran (l’espèce de gourde qui se porte dessus) de l’un lui casse les couilles au sens propre :
– Tu m’étonnes que les Highlands soient déserts…

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