Le Cœur régulier

Le début du film paraîtrait presque mal joué. Mais c’est peut-être simplement que nous sommes mauvais acteurs de notre vie. Un mari, deux enfants, une baraque d’archi, un boulot : tout est générique chez Alice (Isabelle Carré) – éteinte, dixit son frère Nathan (Niels Schneider) pour qui, hop-là, il faut que ça saute (les crêpes à la place du dîner entre collègues), mais qui est tout aussi générique dans son désir d’unicité : des tatouages, des clopes, des mèches à la Louis Garrel, un sac de baroudeur et une moto.

Sans casque. C’est le détail qui fait tout basculer et expédie Alice sur les traces de son frère, au Japon, où il a trouvé l’amour mais surtout, avant cela, un homme qui a su l’écouter et l’a renvoyé vers la vie. J’ai failli écrire : l’a remis sur les rails. Mais c’est tout le contraire. Les rails, la route, c’est le « pessimisme ferroviaire1 » dont Alice s’est, sans sans rendre compte, rendue prisonnière : on la voit sans cesse immobile dans le mouvement, dans la voiture que son mari conduit, derrière la moto de son frère et encore, après l’avion, dans le métro tokyoïte puis le bus qui la conduit plus loin encore. C’est lassant (quel intérêt d’aller aussi loin pour montrer ce non-lieu qu’est le métro ?), jusqu’à ce que le contraste se lève : on s’aperçoit à son arrivée dans les îles Oki que l’on n’avait pour ainsi dire vu Alice marcher jusque là. Elle grimpe vers les immenses falaises de Tojinbo, tristement célèbres : on vient de tout le Japon pour… s’en jeter. Quand on voit la vue, on se dit effectivement que cela doit être tentant de vouloir faire un instant parti du tout (le ciel, la falaise, l’océan) avant de n’être plus rien.

Un homme, Daïsuke (Jun Kunimura), ancien flic qui a passé sa vie à arriver trop tard, s’est donné pour mission d’empêcher les gens de sauter. Alice le rencontre là où il a rencontré Nathan, sur la falaise, et, bien qu’il ait deviné qu’elle n’allait pas sauter, sans rien dire ou presque, la ramène chez lui, auprès de ses « pensionnaires » : un jeune homme qui crayonne sans mot dire, sous perfusion musicale, et une jeune femme d’une immobilité parfaite, parfaitement fantomatique (sans mouvement, le temps n’est pas long : il ne passe pas – et on n’est pas). Ils dînent : rideau de cheveux, crayon métronomique, baguettes fonctionnelles. Dans le silence du repas, Daïsuke serein, les pensionnaires mutiques, Alice gigote et étouffe un rire nerveux – tout l’Occident mal à l’aise, gêné par un Orient qui ne se laisse pas orientaliser. À la place du sage que l’on attendait se trouve un homme pragmatique, un peu taciturne2. Quelle a bien pu être la révélation de Nathan à ses côtés ?

Alice navigue à vue, entre ce trio étrange, la collégienne croquignolette qui l’a conduite à l’auberge de sa mère lors de son arrivée sur l’île, et un homme qui travaille sur le port et ne parle que japonais3. On la voit dans les chemins, ruelles, hésiter, s’arrêter, s’asseoir sur place ; elle ne sait pas trop où elle va, mais elle n’est pas perdue : pour cela, justement, il faudrait vouloir aller quelque part – et ne pas y arriver. Peu à peu, elle va prendre conscience de cela, jusqu’à ce que l’errance d’une quête dont elle ne connaissait pas l’objet se transforme en marche, en promenade, presque. Il ne s’est rien passé – que le temps. Voilà pourquoi le sage qui n’en est pas un l’est : la révélation, c’est qu’il n’y en a pas. There’s no sense ; there’s just life4. Le soleil, le vent, les sourires, les épaules soutenues et d’autres, dénudées5. Plus de sens, plus d’absurde. Oubliée l’eschatologie occidentale, le temps oriental a cessé d’être long ; le film devient vraiment bon et, quelque part, il est meilleur de ne pas l’avoir été tout du long.


1
Expression de Ludovic Hary dans Sous la vitesse.
2 Daïsuke est inspiré d’un homme que l’a réalisatrice a rencontré : « La rencontre avec le vrai Yukio Shige a d’ailleurs été très inspirante pour concevoir le personnage, car, contre toute attente, c’est un homme plutôt rustre. Rien à voir avec l’image du moine bouddhiste que l’on pourrait se faire. Au contraire, c’est un type pragmatique qui fait ce qu’il a à faire, par utilité et par devoir. »
3 Ou plutôt trois mots d’anglais, qui donnent lieu à ce dialogue drôle et triste :
« Love ? », demande-t-il en pointant le menton vers elle.
Alice secoue la tête de droite et gauche, hésite et ajoute : « Husband ».
4 La « pulpe », comme l’appelle Ludovic Hary.
5 Ohlala, ce dos, ces épaules, ces envies de caresses…

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