Le [formidable] Château de Barbe-Bleue et de Bartók

J’aime décidément cette rentrée symphonique : troisième concert, troisième invitation, par une généreuse anonyme cette fois-ci. Et une soirée qui pourrait prétendre au titre de concert de la saison grâce à sa seconde partie. Oubliez l’Espagne pour construire des châteaux : c’est en Hongrie qu’il faut aller.


La symphonie italienne et dispensable de Mendelssohn

Cette symphonie est anti-synesthésique au possible – une musique sans image, sans nature ni lutin, où les flûtes ne sont que des flûtes. Pour le chef, qui y est plongé, c’est OK, fait-il de la main ; et je crois voir une ombre chinoise cancaner en basson.

J’essaye alors des images de campagne puis de salons luxueux, comme face au miroir on porte devant soi une robe en la tenant par le cintre. Mais je vois au premier coup d’oeil que cela n’ira pas ; je repose mes images sur le portant et passe le reste en revue sans conviction, en sachant d’avance que l’ensemble de la collection n’est pas dans le ton. Les lustres et les fauteuils en velours sont beaucoup trop étincelants et solennels pour ce morceau. La marche que l’on entend est trop légère pour des militaires, même d’apparat, mais elle n’a pas non plus l’allant d’une virée campagnarde qui envoie valdinguer les petits cailloux du chemin de terre. Du paysan, elle n’a que la simplicité, pas la robustesse ni la bonhommie.

C’est une musique d’honnête homme, voilà. Pas de désir, même à réprimer : une simple ligne de conduite à angles droits, comme le tracé d’une architecture sans fioritures. Et lorsque l’on s’emporte, c’est en bon père de famille un peu bourru, qui s’adoucira à la fin, au retour du fils prodigue. Lequel a fait son tour d’Italie, faut-il croire à la lecture du programme que je n’avais pas eu et qui me livre un titre aux antipodes (européens, certes) de mon imagination. Drôle d’Italie que ces paysages au rayonnement mesuré, sans éclat ni aplat, aussi exubérants que des croquis aux pastels de ses ruines. 


Bartók, Balázs et Le Château de Barbe-Bleue,
investi par Elena Zhidkova et Matthias Goerne

Après ce drame bourgeois bien policé, celui de Barbe-Bleue a une tout autre allure. Bien étrange si l’on considère que ce n’est plus le personnage éponyme mais son château qui en est au centre. Barbe-Bleue semble s’y retrancher comme une bête dans sa tanière, sans que l’on comprenne au juste ce qu’il cherche à fuir. On s’attendrait plutôt à ce que cela soit sa nouvelle épouse qui cherche à prendre à fuite. Mais la porte d’entrée reste ouverte et malgré l’obscurité du château, elle ne songe guère à l’emprunter pour aller rejoindre celui, lumineux et orné de roses, d’un prince de conte de fées. C’est ici un conte humain et la nouvelle épouse, qui n’a été ravie à son fiancé que pour son propre ravissement, prend le risque qu’il ne soit que trop humain – inhumain. Elle n’est pas une jeune fille ingénue qui cède à la curiosité en l’absence de son nouveau mari ; Judith ne cède à rien et surtout pas à ce nouveau mari, que je ne peux m’empêcher d’imaginer un instant en Holopherne.

Judith. Ce prénom seul suffit à introduire le doute. Ce n’est plus Barbe-Bleue qui est terrible mais de ne plus être certain de savoir qui l’est. Le comte, bourru comme une bête blessée plus que féroce, semble chercher à se protéger tandis que l’autre conte, celui que l’on connaît, désigne la nouvelle épouse, inconsciente du danger qu’elle court, comme victime. Pourtant la poupée blonde glamour qui chante sous nos yeux a quelque chose de terrible dans le regard, inquiétant à force de fascination, et dans la voix, qui couvre sans problème l’orchestre. Judith obtient de son mari qu’il ouvre une à une les sept portes du hall. La deux premières confirment la barbarie attendue de Barbe-Bleue : la salle de torture et la salle d’arme sont toutes deux entachées du sang qui se trouvait originellement sur la clé confiée à la jeune femme. Judith se délecte de son épouvante, veut baiser de ses lèvres les murs qui saignent, le désirant d’autant plus que cela devrait la répugner. Elle aime Barbe-Bleue, jusque dans son ignominie, et le lui dit, comme un avertissement : cet amour qu’elle livre, par lequel elle se met à sa merci, est un aveu de force et non pas de faiblesse, car elle exige la même chose en retour. Elle n’aura de cesse de le vampiriser, aspirant son sang et celui qu’il a répandu avec la même avidité, le même délice, absorbant chaque recoin de son être jusqu’à fusionner avec lui.

Judith presse Barbe-Bleue d’ouvrir les autres portes, pour faire pénétrer la lumière dans le château. Cette volonté de percer à jour les secrets de son mari se répète après l’ouverture des trois portes suivantes et à chaque fois, cette demande s’accompagne d’une dissonance grandissante, comme si le danger venait justement de là, de la connaissance que l’on tient absolument à porter sur les parts d’ombre du château de Barbe-Bleue ; comme si la cruauté de ce dernier n’existait pas tant qu’on ne l’en soupçonnait pas. Tout à la fois délivré de ses ténèbres et livré au jour qui inonde la salle, il supplie sa femme d’en rester là – et les harpes ont quelque chose de céleste, quelque chose de pur, qui atténue la vague dissonante qui vient de déferler.

Le trésor aux cuivres scintillants, le jardin de fleurs et le domaine entier du comte, terre et lune comprises, qu’ont dévoilés respectivement les troisième, quatrième et cinquième portes auraient dû suffire à Judith comme preuves d’amour. Barbe-Bleue a offert tout ce qu’il pouvait à celle que son âme noire n’a pas repoussée. Mais Judith ne voit plus dans le trésor que les dépouilles de ses femmes précédentes, souillées de sang, de ce sang qui abreuve les fleurs du jardin secret et gorge le nuage dont l’ombre assombrit le tableau. Elle en veut plus, elle veut la vérité, elle veut que cet homme ait tué ses premières femmes, car tant de richesses et de générosité ne peut venir de lui seul. La septième porte ouvre alors sur un lac de larmes, mémoire des chagrins passés, qui n’a plus la douceur du « sang qui sourd des fraîches blessures ». Forcée, l’âme un instant lumineuse du comte se referme sur l’amertume de ce lac de larmes.

En le sommant de se livrer au moment même où il avait commencé à se confier, Judith l’a accusé et a rompu irrémédiablement la passerelle qui aurait pu les mener l’un à l’autre. Elle voulait la vérité et non la légende, la septième porte la lui révèle : Barbe-Bleue y cachait son amour pour toutes ses femmes, « vivantes toutes ! Toutes vivantes ! » Tout le sang qu’elle a vu, c’est elle qui l’a voulu, celui d’amours qu’elle aurait souhaité mortes et qui continuent d’irriguer le jardin secret de Barbe-Bleue, de le nourrir et de passer dans son sang, de s’y mêler. « Dis-moi, dis-moi Barbe-Bleue, qui avant moi tu as aimé ? » Quelles femmes a-t-il aimé, qu’elle doive encore tuer dans son cœur pour y régner sans partage, sans jamais être gênée par le fantôme d’une rivale ? En s’éprenant d’une brute sanguinaire comme d’un coureur de jupon, elle a pris le risque de finir comme les précédents numéros de la série pour être la seule à survivre, celle que l’on choisit et dont on ne sépare plus.

En répandant le sang dans ses visions, c’est Judith elle-même qui a commis les meurtres dont elle accusait Barbe-Bleue, parce qu’elle aurait secrètement voulu qu’il en soit l’auteur. En élimant ce qui le constituait, ce qui faisait partie de son histoire, elle l’a du même coup atteint et, en perçant à jour ses secrets, l’a blessé profondément. Sans rémission, sans retour en arrière possible. Il ne lui reste plus qu’à disparaître à son tour derrière la septième porte, déjà franchie à l’instant même où elle a voulu l’ouvrir, parée du manteau que Barbe-Bleue lui a installé sur les épaules. Elle pensait pouvoir endosser son passé, l’aider à porter le fardeau de son âme, mais il se révèle trop lourd, précisément à l’instant où elle n’a plus le loisir de le rendre. Ce poids qu’ils auraient pu porter tous deux, si Judith s’est résignée entre la troisième et la cinquième porte, elle le lui a arraché et il les a perdus. Elle doit vivre avec ce qui lui est insupportable pour n’avoir pas su l’aimer sans le comprendre – d’un amour aveugle qui se serait heurté à certains de ses secrets, demeurés étrangers, mais par lequel elle aurait pu le toucher. Elle ne peut plus vivre dans le château qu’elle a assiégé et mis à sac par des torrents de lumières. « Désormais, tout sera ténèbres, Ténèbres, ténèbres… » 

 

Dans les contacts avec les personnes qui ont la pudeur des sentiments, il faut savoir dissimuler : elles sont susceptibles d’une haine subite pour qui surprend chez elles un sentiment délicat, enthousiaste ou sublime, comme s’il avait vu leurs secrets.

Si on tient à leur être agréable en pareils instants, qu’on les fasse rire ou qu’on leur décoche quelque froide raillerie : leur émotion se glacera et elles se ressaisiront aussitôt.

Mais je donne ici la morale avant l’histoire.

Nous avons été un jour si proches l’un de l’autre dans la vie que rien ne semblait entraver notre amitié et notre fraternité, seul l’intervalle d’une passerelle nous séparait encore.
Et voici que tu étais sur le point de la franchir, quand je t’ai demandé : « Veux-tu me rejoindre par la passerelle ? »

Mais déjà tu ne le voulais plus, et à ma prière réitérée tu ne répondis rien.

Et depuis lors, des montagnes et des torrents impétueux, et tout ce qui sépare et rend étranger l’un à l’autre, se sont mis en travers, et quand bien même nous voudrions nous rejoindre, nous ne le pourrions plus.

Mais lorsque tu songes maintenant à cette petite passerelle, la parole te manque et tu n’es plus qu’étonnement et sanglots.

Nietzsche, Le Gai savoir.


 

Voilà le pourquoi de la dissonance assourdissante lorsque Judith réclame que lumière soit faite : il ne faut pas que Barbe-Bleue entende ce que sa pudeur veut taire. Lui sait d’instinct qu’il n’y a nul besoin de montrer ce qui est déjà là, et que Judith ne fera que rendre son passé trop encombrant en le plaçant en pleine lumière. Déjà, il pense à eux deux avec nostalgie – harpes et célesta.

 

Ils ont aussi tremblé : Palpatine, Klari, Joël, Hugo…

 

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