Les industries culturelles et le numérhic

Avant-hier soir étaient rendus publics les résultats du conclave sur la culture et le numérique, qui s’était tenu une dizaine de jours auparavant et dans lequel Palpatine s’était incrusté. Je ne savais même pas ce qu’était un conclave, et les ors et moulures, cela n’a jamais été pour me mettre à l’aise, alors m’inscrire à une journée de réflexion en huis-clos dans les bâtiments de la République, où il faudrait prendre la parole devant divers représentants des industries culturelles, il ne fallait pas y penser. J’ai encore failli reculer hier à l’entrée et c’est en petite souris que me suis glissée, en retard, au fond de la salle. Au fur et à mesure que les propositions d’actions étaient énoncées et que des objections me venaient en tête, relativisant ces doctes propos, j’ai remarqué qu’on avait sué dans son costume : les grandes idées transpiraient les bons sentiments.

Voilà le problème du concave : les papes des industries culturelles élisent un plan d’action sans se demander s’il inscrit dans les modes de consommation actuels. Lorsqu’un membre de l’assistance s’étonne que le consommateur n’apparaisse nulle part dans les 27 propositions, on le corrige : usager, usager, pas consommateur. Ah ?

Au lieu de se demander comment vendre leurs produits, ce qui est le but de toute entreprise, culturelle ou non, ils s’entretiennent pudiquement de réseau de pépinières, de respect de la création et de droits de la personne sur Internet. Si l’on veut promouvoir la culture, alors oui, créons des fonds de “contenus culturels diversifiés, inédits, indisponibles” : c’est l’usager qui va être content ! Et c’est la culture… du libre. Si l’on veut vendre ses produits dans une société gagnée par celle-ci, il faut se demander quels services inventer autour ou quelle valeur ajoutée est susceptible de faire mettre la main au porte-monnaie.

Cela implique de se remettre en question. D’aller jusqu’à considérer que, peut-être, on n’a plus sa place dans la société culturelle qui se dessine. Trop angoissées à l’idée de disparaître, les industries culturelles ne veulent pas l’envisager, et c’est bien dommage car c’est un préalable à l’innovation qui pourrait les sauver. Comment s’adapter, en effet, si l’on ne s’est pas d’abord confronté à son inadéquation ? Tout se passe comme si ces industries avaient peur de disparaître en changeant, alors que c’est précisément en ne changeant pas qu’elles disparaîtront.

La peur entraîne une crispation, bien compréhensible mais contre-productive, et les propositions fondées sur la répression ou la contrainte se multiplient : lutter contre les pratiques illégales, “affiner les sanctions”, “contrôler légalement les pratiques et les règles de fonctionnement des moteurs de recherche” ou encore, ma préférée, “négocier pour prohiber les liens et le référencement avec les sites illégaux”. Bah oui, demandons à Google de refaire ses algorithmes ou de filtrer manuellement les sites illégaux, la géant américain va adorer. Et nous rire au nez. Tout au plus réussira-t-on à polir notre réputation de petit pays arrogant.

Le problème du piratage ne se réglera pas (ou pas uniquement) avec des lois nationales qui, de toutes façons, seront contournées d’une manière ou d’une autre sur l’espace international qu’est Internet. L’usager, ça l’emmerde. Alors autant s’adresser directement, bien franchement, au consommateur. Je ne prétends pas avoir la solution miracle, mais enfin regardons l’exemple d’Amazon (l’édition est la grande absente de ces industries culturelles qui semblent se borner à la musique et à l’audovisuel – les arts plastiques peuvent également aller se rhabiller -, mais c’est ce que je connais le mieux) : l’usager est client avant tout, et il est roi. On lui envoie son colis chez lui rapido presto, et s’il y a un problème, on le rembourse. Après, le numérique risque de poser problème, notamment avec le passage de la distribution à la publication, et la constitution progressive d’un monopole. Le danger est réel. Mais qu’on ne brandisse pas la carte culture parce que la réussite de ce monstre empiète sur nos plates-bandes : la longue traîne, c’est sur Amazon qu’on la trouve, pas chez son libraire de quartier (tant mieux pour vous si vous êtes thésard et que votre libraire de quartier est spécialisé dans votre sujet, c’est une chance inouïe – le libraire, pas la thèse). Le client d’Amazon est incontestablement un consommateur : plutôt que de se voiler la face en parlant d’usager, la firme américaine a simplement valorisé le statut de consommateur en se mettant à son service. Et elle vend à des clients contents d’acheter.

Chers éditeurs musicaux, il est temps d’écouter ceux qui écoutent votre musique (la formule sonne moins bien pour les éditeurs tout court et les distributeurs de films, mais elles est tout autant valable).

2 réflexions sur « Les industries culturelles et le numérhic »

  1. D’habitude, je suis plus pour utiliser un terme “neutre” comme usager plutôt que consommateur, mais vous avez raison : la démarche décomplexée et orientée “consommateurs” d’Amazon (et d’Apple auparavant concernant la musique) donne au final de bien meilleurs résultats pour les nous, même d’un poin,t de vue d’usager…

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