Ma vie avec Liberace

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Scott : l’attention de l’amant ou de l’aide-soignant.
Liberace : le narcissisme de la star ou de l’indifférent. 
 

La bande-annonce m’avait un peu échaudée (et la souris, comme le chat, craint l’eau froide). Je ne savais pas si je pourrais résister à tant de paillettes, de bagouses et de costumes kitsch. Mais c’est précisément là que réside l’intelligence du film : avoir créé un décor qui empêche de croire que Scott, le type un peu rustique qui vit dans un ranch avec ses parents adoptifs et les chiens qu’il dresse pour les plateaux de tournage, ne devient le gigolo de Liberace que pour mener le même train de vie. Personne ne rêve de devenir un pianiste à candélabre que l’on admire davantage pour ses tenues extravagantes et son bagou d’animateur que pour son talent – si peu pianiste qu’il a cessé de jouer hors show. Et il faut une sacrée dose d’humilité pour se laisser relooker en grande folle quand on est gay à la Brokeback Moutain (humilité aussi de Matt Damon, terrible avec sa moumoute blonde). Admiratif devant la performance de Liberace, Scott ne cherche pas pour autant à l’approcher ; la rencontre n’a lieu que parce que l’ami qui l’accompagne l’entraîne en coulisses. Difficile de prendre ce jeune homme modeste et effacé pour un opportuniste. Difficile de le croire ébloui par un miroir aux alouettes. Sa fascination pour Liberace est d’un autre ordre, concentrée sur le personnage puis sur l’homme qu’il abrite – comme s’il en pressentait la fragilité.

Lorsque Scott, devenu l’homme à tout faire (tout mais surtout l’amour) de Liberace, le croise à la sortie de la douche, bedonnant, sans perruque, le spectateur est lui aussi interdit : comment un beau jeune homme peut-il réussir à désirer cet autre, vieil et sans glamour ? C’est à ce moment-là que je commence à soupçonner son amour de se nourrir de pitié – sentiments opposés mais qui sont tous deux en continuum avec l’empathie, sur le spectre duquel ils occupent chacun une extrémité. Une bien dangereuse pitié. Non pas comme dans le roman de Zweig, où la confusion des sentiments mène à leur perte une jeune fille handicapée, qui se croit à tort courtisée, et un homme dont la politesse et l’empathie compromettent la réputation : il n’y a pas de méprise entre Scott et Liberace sur la nature de leur relation, seulement une emprise grandissante de celui-ci sur celui-là. Liberace se veut tout pour Scott : ami, amant, frère et père. Il l’adopte, au propre comme au figuré, en échange de quoi Scott accepte d’être isolé de sa famille adoptive et de ne plus sortir (de sa prison dorée) pour ne se consacrer qu’à Liberace.

La nature exacte du sentiment qui les a unis n’a plus d’importance après plusieurs années à faire de l’autre le dépositaire de sa propre vie. Mais lorsque chacun présente à l’autre un miroir dans lequel se retrouver, il suffit que l’un se détourne pour que l’autre soit perdu. Liberace l’a comme anticipé ; il sait que Scott tendra un jour son miroir vers quelqu’un d’autre et, afin ne pas perdre son image, recourt à la chirurgie esthétique pour faire de Scott lui-même son reflet. Ce faisant, il lui offre moins cette opération qu’il ne lui prend son visage. Fatigué de donner, donner toujours, Liberace ne s’aperçoit pas qu’il prend avant d’avoir pu recevoir quoi que ce soit de tous ses prétendants ces prétendus ingrats. Lorsque Scott s’en aperçoit enfin, il est trop tard : Liberace s’est tourné vers un autre amant, plus jeune, et sans lui, Scott ne se reconnaît plus dans le miroir. Le regard qui l’a vu jeune, moins jeune, vieillir un peu, grossir aussi, comme un coq en pâte (le pop-corn comme petit plat de la vie à deux) puis se gonfler sous la muscu et les amphétamines, se déformer lors de l’opération esthétique et enfin se dégrader peu à peu sous l’effet de la drogue, ce regard s’est détourné. Privé de (quelqu’un qui connaisse) son histoire, en manque, Scott est condamné à répéter les mêmes gestes de toxicomane, jusqu’à ce qu’il guérisse de son addiction – à la drogue, à Liberace.

Celui-ci, des années plus tard, atteint du sida, reconnaîtra que, malgré son narcissisme, ils se sont aimés. Je t’aime pour ce que tu fais de moi et pour ce que je suis quand je suis avec toi : la déclaration d’amour quelque peu hallucinante d’égocentrisme, faite par Liberace à Scott dans le jacuzzi au début de leur relation, est reprise au générique, poignante de vérité. Oui, on aime aussi quelqu’un pour ce qu’il fait de nous, pour ce qu’il nous rend vivant. Et tout ce kitsch, qui masquait cet aussi, signifiait simplement : je ne veux pas mourir.

À lire aussi : la chronique de Mélanie Klein
qui s’approprie le pronom possessif du titre. 

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