Quelques pounds d’art dans un monde de brutes

The true mystery of the world is the visible, not the invisible.
Oscar Wilde

 

De Turner, je n’ai jamais vu que le mouvement, dans les peintures à l’huile, et la transparence, dans les aquarelles. Jamais je n’avais trop fait attention à la brutalité du coup de pinceau – l’absence de contours signifiait pour moi légèreté. Forcément, la surprise a été vive de découvrir le peintre incarné par Queudver. La bestiole, flanquée de rouflaquettes et d’un sacré tour de taille, plisse les yeux comme une taupe et grogne comme un ours. Il grogne tout le temps : pour remercier la servante qui attend d’être troussée, pour accueillir son vieux père qui lui prépare ses toiles, pour ne pas émettre son plus désagréable envers la caquetante mère d’une progéniture qu’il se refuse à reconnaître, pour accueillir un compliment, artistique ou badin, ou encore pour éloigner l’amateur d’art qui croit l’honorer de sa pédanterie. Analyse de la composition ? Il devient tout à coup urgent de se débarrasser des mouches mortes. Doctrine esthétique ? Disputons plutôt goûts culinaires.

Mr. Turner peint comme il respire : sans se poser de question, dans un perpétuel effort pour s’éclaircir les bronches. Si ses voies respiratoires restent encombrées, celle de son œuvre se dégage franchement de l’académisme, éloignant peu à peu l’artiste de ses pairs. Tandis que ceux-ci, surpris par une modernité radicale dont on s’étonne qu’elles ne les ait pas dérangés dès le début, la mettent sur le compte d’une vision déclinante, le spectateur d’aujourd’hui est surpris, en sens inverse, par le continuum de l’histoire de l’art à la faveur duquel les tableaux de Turner sont désignés comme des marines et exposés en même temps que ceux de Constable1. Pourtant parfaitement chronologique, ce cheminement, qui part du présent de l’artiste pour se rapprocher de la postérité qu’on lui connaît, nous prend à rebrousse-poil. Parce que nous avons appris à la voir (ou parce qu’elle nous a appris à voir comme elle), nous percevons la modernité avant la tradition face à laquelle elle se pose à la fois en continuité et rupture – de la même manière qu’éduqués à la sensibilité de l’œuvre, nous percevons sa finesse avant la brutalité avec laquelle nous la recevons pourtant (d’où la tentation d’imaginer une carcasse vide pour incarner l’artiste et la difficulté à le reconnaître dans l’ours qu’on nous présente).

Mr. Turner repose ainsi essentiellement sur la performance de Timothy Spall, qui donne corps à une vision, avec bien plus de poids que les quelques ciels reconstitués en technicolor. Moins inspirés que copiés des tableaux, ils font apprécier que le film soit pour l’essentiel composé de scènes d’intérieurs : les pièces et les personnages qui s’y meuvent reçoivent la lumière de l’extérieur comme les toiles la peinture, et tout le film se trouve infusé de cette lumière, que l’on dirait émise par les tableaux eux-mêmes. Quand presque toutes les peintures du maître sont des paysages, ce parti-pris de rester en intérieur se révèle une manière intelligente d’investir l’extériorité de l’œuvre, sans chercher à la paraphraser ni à l’expliquer, en en soulignant seulement la force et la luminosité. Le film se termine ainsi, à la mort du peintre, par une double image : la femme avec laquelle le peintre a vécu la fin de sa vie et qui le savait a man of fine vision sourit doucement au soleil en essuyant ses carreaux, tandis que la servante erre, abattue, dans un atelier abandonné où n’entre plus aucune lumière. L’art : la lumière. 

 

1 Turner le nargue d’ailleurs joyeusement : alors que Constable n’en finit pas d’apposer d’invisibles retouches à son tableau, Turner écrase un pinceau rouge sur sa propre toile, s’en va, puis revient quelques minutes plus tard transformer la grosse tache en bouée – olé.

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