Semper Forsythe

Avec sa silhouette féminine en académique rouge au milieu de trois danseurs en noir1, ses mouvements désaxés et ses bribes de musique entrecoupées de silence, Steptext pourrait paraître aussi froid qu’un Balanchine ayant croisé Cunningham. Sauf que. Les coupures sonores font ressentir à un niveau méta le silence que Bach donne à entendre au sein même de la musique – un silence presque sensuel, comme le devient l’espace sculpté par les gestes des danseurs. C’est particulièrement frappant lorsque la simple résistance des bras fait visualiser une balle, manipulée par Istav Simon. Ce danseur possède une qualité de mouvement extraordinaire. Son passage dans Neue Suite était carrément électrisant – comme si les stimuli visuels provoqués par son corps se transformaient en impulsions électriques dans le vôtre, soudain à l’affût2. Un truc jouissif, parfaitement résumé par ma voisine de derrière à la fin de son (trop) court passage : oh putain ! Inutile de dire que je l’ai immédiatement ajouté à ma liste de danseurs à kidnapper.

Ce frisson que provoque parfois la technique lorsqu’elle se fait extrêmement sensuelle était malheureusement beaucoup moins perceptible dans In the Middle, Somewhat Elevated, où je l’attendais davantage. Il faut que l’on sente le danger, sans pour autant enfreindre la règle qui veut qu’on ne montre pas l’effort. L’équilibre est délicat : si les difficultés techniques sont évacuées, on glisse vers un lyrisme hors-sujet (Sangeun Lee, sorry) ; si elles sont affrontées uniquement comme telles, on bascule vers la performance athlétique. Soulignées par un brin d’effronterie, elles donnent à la pièce ce tranchant provocateur que j’avais adoré dansé par Laurène Lévy et compagnie à l’Opéra. Loin d’être incisifs et acérés, les danseurs de Dresde font montre d’une décontraction pour le moins déconcertante : les mouvements surgissent de nulle part pour y retourner l’instant suivant ; In the middle redevient une pièce parmi d’autres. Et je me souviens soudain de cette interview : « Vous allez voir In the Middle, Somewhat Elevated comme il doit être. Et comme on ne le voit pas forcément. Les danseurs ont tendance parfois à vouloir moderniser ma danse3… » C’est peut-être bien là le but : que cette pièce emblématique redevienne une pièce parmi d’autres pour que Forsythe ne reste pas uniquement dans les mémoires comme le-chorégraphe-d’In-the-Middle – mort et enterré comme chorégraphe d’aujourd’hui.

 

Le reste de l’interview permet de mieux comprendre le pourquoi de Neue Suite après une phase d’expérimentation plus radicale : « j’ai fait tellement de mouvements dans mes quarante ans de carrière, tellement de pas dans ma vie, que j’avais l’impression de ne pas pouvoir aller plus loin. Et j’ai pensé à cette façon d’entrevoir les ”archives” de ma danse. » « Je me demande toujours si ce genre de danse va disparaître. Enfin, un certain type de danse comme ce que je fais maintenant. » Sur YouTube : « Plutôt que de faire deux cents pièces que personne ne pourra voir en une seule vie, c’est une façon de partager votre travail. Il y a aussi des éléments perdus dans le temps… La question n’est plus simplement comment produire de nouvelles choses mais également comment vous débrouiller avec ce que vous avez. »

Que cela soit via la vidéo, l’enseignement ou la reprise de pièces passées, la question de l’héritage innerve toute l’interview – sans jamais être abordée de front. C’est que le chorégraphe, de moins en moins jeune, est encore loin d’être vieux et la politesse veut que l’on n’aborde pas l’âge. Il n’empêche : il est un âge où l’on se sait mortel et un âge où l’on se sent mortel. L’ombre de la mort, même plus étirée qu’une ombre hivernale, jette un froid, et l’on se demande soudain quelle sera la marque qu’on laissera. Le retour aux sources (néo)classiques du chorégraphe me semble relever au moins autant de ce souci de l’empreinte que de l’occasion commerciale et/ou narcissique – qui existe aussi : « Lorsque vous créez une pièce, vous le faites pour le public – qui vient parfois pour la première fois – et pour vos collègues aussi. Pourquoi le cacher ? » Attentionwhore, Forsythe ? Plutôt respectueux de son public : « L’artiste Richard Serra disait : ”J’ai toujours pensé que les spectateurs sont plus intelligents que moi.” Je le pense tout autant. » Ce n’est pas uniquement brosser la souris dans le sens du poil : l’épisode du Châtelet montre qu’il se soucie du bien-être du public (un Bob Wilson ne peut pas en dire autant) et le chorégraphe s’efface également devant ses danseurs (« La chorégraphie est au service des danseurs, j’en suis de plus en plus convaincu. »). La vérité, c’est qu’un ballet de Forsythe, c’est un peu comme du vin : on le goûtera d’autant plus volontiers que sa date est éloignée.

À moins que… Neue Suite. 2012. Pour ainsi dire un anachronisme dans la balletographie de Forsythe. Presque tout le monde a perçu cette succession de pas de deux sur des musiques allant de Haendel à Thom Willems comme une histoire de la danse (néo)classique en accéléré et, positiviste comme on est (Palpatine, sors de cette chroniquette), y a plaqué l’idée de progrès. Ni partisane du bon vieux temps ni alliée de mes fossoyeurs4, je l’ai davantage perçu comme des phases, des âges de la vie. Si l’on troque l’idée de progrès contre celle de maturité, le retour au néo n’est pas un retour en arrière : revendiquer de n’être pas si moderne qu’on le dit de vous, c’est aussi revendiquer la liberté de ne plus avoir à prouver sa place en faisant toujours plus moderne – revendiquer une liberté artistique qu’il faut une certaine maturité pour soutenir. Le titre même de Neue Suite l’indique : il ne s’agit pas de refaire ce qui existe déjà (quand bien même on utilise ce qui existe déjà) ou de reprendre de bonnes vieilles recettes (l’exploration à tout crin peut elle aussi être une recette), mais de créer, sans être prisonnier des avant-gardes ni céder aux goûts du public. Pour Kundera, seule la vieillesse permet une réelle liberté artistique5 : si dans un premier temps, l’approche de la mort, lente mais certaine, nous crispe dans la peur de l’oubli, elle peut dans un second temps nous libérer des contraintes dont on s’encombrait. Et si cette rétrospective automnale annonçait l’entrée du chorégraphe dans sa période la plus libérée et créative ?

 

1 Une couleur « lipstick-red » qui évoque le tango.

2 Collants noirs façon corsaire, il fallait bien qu’il pirate notre système nerveux.

3 Propos recueillis par Philippe Noisette. Idem pour les citations suivantes.

4 Kundera copyright. Issu de L’Immortalité.

5 « C’est seulement quand il est âgé que l’homme peut ignorer l’opinion du troupeau, l’opinion du public et de l’avenir. Il est seul avec sa mort prochaine, et la mort n’a ni yeux ni oreilles, il n’a pas besoin de lui plaire ; il peut faire et dire ce qu’il lui plaît à lui-même de faire et de dire. » Je n’ai pas retrouvé le contexte de cette citation (c’est le problème d’avoir parcouru une œuvre en long, en large et en travers : tout est dans tout, sans que l’on sache où précisément), apparemment extraite de La Vie est ailleurs. On pourra objecter que les derniers opus du romancier mettent à mal cette idée (émise pour convaincre le lecteur de leur importance ? – Kundera est un pro du rewriting de sa propre mythologie) ; il n’en demeure pas moins qu’elle a été émise bien avant, à propos de Picasso, je crois.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

quatre × trois =