Un divan à Tunis

– Tu nous dis qu’on n’aura plus de problème si on vient te voir ?

Pas vraiment. Face au salon de coiffure où elle essaye de récupérer des clientes, la psy fraîchement revenue de France se lance dans un petit laïus pour expliquer comment ça fonctionne. Au milieu, j’entends cette phrase ou cette idée : le fait de raconter ses problèmes les fait changer de statut. Et c’est exactement ce que fait Manèle Labidi Labbé dans cette comédie douce-amère qui n’a pas le rythme d’une comédie traditionnelle, mais qui en est une, par la force des choses et par la force du regard qu’on porte sur elles, surtout : les problèmes, d’être effleurés d’un doux rire, n’en sont déjà plus vraiment. Cela devient la réalité des gens – pleins de vies qu’on devine et qu’il n’y a pas besoin de creuser, parce que c’est la vie, et d’en rire, déjà ça va – mieux, on ne sait pas, mais ça va, on se n’en était pas rendu compte, mais oui, tiens, ça va.

Merci à Manèle Labidi Labbé pour la séance. La relation thérapeuthe-patient est primordiale : j’ai clairement accroché avec Golshifteh Farahani, ses mines assurées, dépitées, ses cheveux qui la font rayonner de liberté.

La Lutte des classes

La bande-annonce et le titre de La Lutte des classes laissaient imaginer un traitement assez dual du sujet, et je craignais autant que les relents de racisme ou de xénophobie (sous couvert d’humour) que le bon sentiment qui enfonce les portes ouvertes (les riches vs les pauvres ; les cathos coinços vs les athées délurés…). Ni l’un ni l’autre : le terrain casse-gueule de la mixité sociale, sur lequel la bande-annonce s’avance à juste titre avec précaution, devient un terrain de jeu pour Michel Leclerc, qui signe là une comédie très réussie avec Leïla Bekhti et Édouard Baer.

Le film ne tait rien et tout y passe : la cruauté des gamins reflétant celles des adultes dans la cour de récré ; la gêne de se trouver en minorité ethnique à la sortie de l’école* ; les profs pris en étau entre la réalité du terrain et le politiquement correct de l’Éducation nationale (“rangez vos outils scripteurs, les enfants”) ; la discrimination positive qui se vit encore comme discrimination au boulot ; ou encore l’absurdité de certains préceptes religieux. Pas de jaloux, il y en a pour tout le monde : pour le voisin juif qui refuse de déplacer sa voiture qui bloque le portail parce que Shabbat a commencé depuis cinq minutes ; le gamin musulman qui fait peur à son camarade athée en lui assurant qu’incroyant, il ira en enfer ; et ledit gamin qui plonge dans un aquarium géant pour s’auto-baptiser chrétien. Aucun prosélytisme athée pour autant : les croyances laïques des bobos ne sont pas épargnées, leurs beaux idéaux républicains soumis à la question. La bien-pensance n’ajouterait-elle pas de l’huile sur le feu, en s’interdisant de nommer toute différence ?

Le réalisateur n’adopte durablement aucun point de vue, duquel il tournerait en dérision un point de vue adverse. Le gamin exclu par le groupe de petits gars auquel il pensait appartenir se met lui-même à exclure les filles qui voudraient se joindre à eux lorsqu’il est réintégré. La femme voilée que la famille athée pense aliénée leur renvoie leur idéal de libération par le travail comme un cache-sexe occidental, et mène son mari à la baguette pendant toute la conversation. Même la mère du protagoniste, qui symbolise un juste milieu de part ses origines et sa situation sociale (elle connait toutes les femmes musulmanes du quartier, où elle a grandi, et s’en distingue en étant devenue avocate et athée), finit par perdre les pédales et gifler un môme qui s’en prend à son fils (élevé avec un bourgeois punk comme père). Ce dernier est le sosie râleur** de Palpatine : autant vous dire que j’ai partagé à fond et les moues exaspérées du personnage de Leïla Bekhti et les pulsions bécot pour cet hurluberlu qui ne croit en rien, n’aime rien, et se montre souvent désobligeant – au point qu’on en oublie parfois qu’il n’aime rien, mais pas personne.

Pas de langue de bois donc, mais pas non plus de langue de pute : l’opinion se moquant d’une autre est elle-même moquée, dans un retournement incessant qui donne à la comédie son rythme effréné et son ton, étonnamment respectueux dans l’impertinence. Lorsque le mépris pointe le bout du nez (aviné), il est explicitement condamné, et la dignité des personnes visées est promptement restaurée. Rien n’étant plus tabou, tout s’ouvre à la contradiction. Énoncer le problème amorce son dénouement : le vivre-ensemble n’est pas un nom mais un verbe, il faut vivre, ensemble. Et nommer la différence pour l’accepter, plutôt que d’essayer de la gommer en la passant sous silence. En résumé : La Lutte des classes est une marrade d’utilité publique.


*Les premières fois où je suis allée en cours à Villetaneuse, cela m’a fait bizarre de me retrouver parmi les rares Blancs de la navette pour la fac. C’était un peu un monde parallèle, avec Gazelle placé devant Elle au Relay de la gare, et les sandwichs du Crous à la dinde (j’avais trouvé ça follement original par rapport au jambon, avant de me frapper le crâne et de faire le lien avec l’interdiction de manger du porc). Au bout de quelques semaines, c’est le retour à Paris intra-muros qui s’est mis à faire bizarre : soudain, il n’y avait plus que des Blancs, et c’était le manque de mélange que je me mettais à percevoir comme malsain.

** “Quand les personnages sont aussi revendicatifs que [celui d’Édouard Baer]”, explique le réalisateur dans une interview pour Illimité, “il peut y avoir un risque d’antipathie auprès du public, il faut donc s’assurer que l’acteur qui le joue ait une très forte cote de sympathie auprès du public”.

Une dernière citation de la même interview pour la route : “Peu m’importe la sensibilité politique de mes personnages tant qu’ils y croient et que c’est important pour eux. Je tiens à ne pas être manichéen, vraiment. Le gros problème dans la militance politique, c’est le désir de neutraliser l’adversaire.”

Pierre-Paul-Jacques

La Chute de l’empire américain. Le titre du film, hyperbolique mais bien envoyé, transforme son histoire en parabole. On ne se fait cependant pas prier pour perdre de vue la big picture et s’oublier avec délectation aux côtés d’un individu particulier, aux aventures improbables : Pierre-Paul (Alexandre Landry), doublement honnête homme par son nom de baptême, est le témoin involontaire d’un braquage qui tourne au règlement de compte ; sans réfléchir, il embarque l’argent et se trouve embarqué dans un univers qui n’est pas le sien. Les flics le surveillent, les gangs s’écharpent à la recherche du fric, et lui surnage au milieu de tout ça, en continuant à servir la soupe populaire, faire ses livraisons et citer ses philosophes tant étudiés à tout bout de champ… aux côtés de deux autres personnages, avec lesquels il forme la dream team la plus improbable : Sylvain (Rémy Girard), native American qui vient de purger une peine de prison, occupée par des cours d’économie à la fac ; et Aspasie (Maripier Morin), escort de luxe qui ne pouvait qu’exciter notre érudit déclassé par sa présentation racinienne, et qui pourrait s’appeler aphasie tant sa beauté laisse sans voix.

Le tout est très drôle et très intelligent : le dialogue paradoxal inaugural, une succession muette de plans lorsqu’un SDF pousse son caddie sur la place libérée par la voiture que viennent de piquer les braqueurs, la satire décomplexée des optimisations fiscales… Forcément, dans cette jungle de l’argent, Pierre-Paul-Jacques ne peut être qu’un Robin des bois malgré lui, l’héroïsme abandonné aux malfrats, la justice à un manque chronique de moyen, et l’équité à la charité.

On n’a pas grande peine à adopter l’attitude du réalisateur, Denys Arcand : puisque le monde part en couille et qu’on ne sait plus par quel bout le prendre, autant en prendre son parti de jouissance, et rire tant qu’on le peut encore – tout en oeuvrant à notre mesure pour sauver ce qui peut l’être autour de nous, par-delà le bien par-delà le mal, membres que nous sommes d’une société, comme un bout de ferraille, en pleine corruption.

Premières vacances

La bande-annonce m’a éclatée ; le film aussi. Dans le genre comédie romantique française décalée fondée sur Tinder, on ne fait pas mieux. Camille Chamoux et Jonathan Cohen sont excellents, et les répliques, bien écrites, bien envoyées. Une fois n’est pas coutume, je me suis davantage identifiée à lui, un peu boulet et attaché à son confort, qu’à elle, clairement plus roots et fonceuse. En bonus, on a même un petit relent de Spike (Coup de foudre à Notting Hill) via le second rôle du coloc’ qui fait de la musique expérimentale avec tout ce qui lui tombe sous la main, dont des brocolis.  Je n’en dirai pas plus, parce que faut arrêter de tout trouver bien, Marion.

Mit Palpatine

Le Grand Bain

L’introduction décalée-échevelée énonce l’impossibilité de faire rentrer un élément rond (la vie, les cycles, l’organique) dans un carré (les règles, l’organisation, le boulot-boîte) : aussitôt j’entends Arielle Domsbales tenter de méditer sur sa baignoire. Un cercle est un carré ; un carré est un cercle – iooooooonnnn. Peut-être ne m’étais-pas pas autant marrée devant une comédie française depuis Un Indien dans la ville, tiens.

Dans Le Grand Bain, Gilles Lellouche rassemble une Pléiade brochette de bons acteurs, qui jouent des laissés pour compte pas méchants mais… bien gentils, quoi. Le film débite à toute vitesse les aventures de ces gars particulièrement lents à la comprenette : la concaténation des rythmes entraîne, implacable, le rire. Je m’y laisse d’autant plus facilement aller que la bêtise est jouée, par des lettrés ; dans la vie, elle aurait plutôt tendance à me terrifier. Puis c’est bien fait, c’est humain : le rire qu’on établit d’abord comme un cordon sanitaire entre eux et nous devient peu à peu contagieux ; on commence par rire de pour finir par rire et sourire avec, pris de sympathie pour des personnages qu’on avait d’abord pris de haut. Merci les gars – et Virginie Effira, que j’adore à chaque dois davantage, ici impayable en entraîneuse de natation synchronisée qui lit du Rilke à son équipe de bras cassés pendant les entraînements.