La nuit n’est plus si vite si noire

Journal du début de février

Dimanche 1er février

Dimanche dossier.

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Mardi 3 février

Impression du dossier, impression de me faire arnaquer, les couleurs dégueu sur le papier à beau grammage, tout ça pour ça, je pleure un coup sur le trajet entre l’imprimeur et la Poste. Je n’éprouve même pas de soulagement à l’envoi, seulement un sentiment de gâchis — comme le jour où j’ai obtenu mon diplôme de prof de danse, les notes médiocres obscurcissant l’obtention.


À ma surprise, les adultes captent moins vite la chorégraphie que les adolescentes ; elles ont raison, sont meilleures juges que moi de leur niveau : il ne va pas falloir que je traîne.

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Mercredi 4 février

[rêve] L’interphone a-t-il sonné ? Dans mon rêve, j’essaye d’allumer mais ni la mappemonde ni la lampe de chevet ne s’allument, fébrillent au mieux, le couloir s’allume lui, me laisse voir que la porte d’entrée de l’appartement est ouverte, je la referme, le salon est plein de feuilles mortes il y a le golden retriever de Dad, je lui tapote l’échine pour me rassurer et le chat du boyfriend a une drôle d’allure plein de poussière je le peigne, les poils enlevés le transforment en petit chien noir, sentiment d’intrusion, je vérifie les pièces, sous le lit, il y a quelqu’un dans la cuisine, plus qu’un peut-être, j’entre à tâtons, saisit un corps, mon grand-père peut-être, je le dirige vers la sortie, puis j’y retourne, cette fois c’est mon beau-père, je le fais sortir et re-rentrer à la porte suivante, là c’est le placard, pas le placard la porte d’entrée, je le guide manu militari c’est pas ici pour trier les boulons, j’ai conscience dans le rêve que les sortir de la cuisine de l’appartement c’est les sortir de ma tête, le sentiment d’intrusion demeure et les lampes, l’électricité qui ne répond plus, même dans le couloir, je laisse mes yeux s’accoutumer à l’obscurité dans le salon avec les animaux, certaines des fenêtres ne donnent plus sur rien, même de nuit, la configuration de l’appartement a changé, je vais voir chez les voisins mitoyens s’ils ont obstrué les passages de lumière, chez eux il fait jour, l’un non l’autre, une vitrine ou placard a été recouvert matelassé par l’intérieur, c’était donc ça, on tire dessus pour le retirer et le réveil me tire de là


Une partie du cours passe en essayage des costumes, ça me va. Examinant le tutu de plus près, je remarque sur le tulle un petit bout de plastique comme on en retire habituellement sur les paires de chaussettes neuves ; je suis à deux doigts de chercher des ciseaux avant de remarquer qu’il y en a plein… qu’ils remplacent les points de couture maintenant les épaisseurs de tulle ensemble. Voilà comment sont réduits les coûts de production (en espérant qu’il n’y ait que ça, et pas d’enfants qui manient l’agrafeuse à longueur de journée). Je ne sais pas si je suis plus horrifiée de la qualité ou admirative de l’ingéniosité.

Un groupe est infernal, je craque et les menace de les priver de spectacle. C’est mi-nul mi-responsable : si dissipés, avec les parapluies de Chantons sous la pluie, ils risqueraient de s’éborgner.


Après les cours, comme presque tous les mercredis maintenant, je reste discuter avec H. Elle me raconte le tournage de sa fille. D’habitude, je trouve le terme et l’idée d’expérience (ponctuelle) galvaudée, mais là, non, je le comprends à mesure de son récit, sa découverte d’un monde qui ne m’a jamais fait rêver mais reste un monde, à part, mal soupçonné (l’attente, le froid, les prises et reprises infinies).


Théière et ordinateur ouvert sur des danseuses à la barre
Tisane et prix de Lausanne

…Jeudi 5 février

Le métro est en panne, et le bus de substitution fort lent : 45 minutes seulement de cours de stretching postural, tout de même bénéfique, entre deux séquences d’énervement — car la panne perdure au retour. À l’arrêt de bus, les gens attendent depuis 25 minutes le bus censé passer toutes les 5 à 10 minutes ; je prends la décision d’y aller à pieds, comme un jeune homme qui, chemin faisant me raconte avoir travaillé au service des appels de l’URSSAF un été. Le bus évidemment nous passe devant.


La variation de La Bayadère sur le solo de flûte est plébiscitée par le groupe. Ça fait plaisir, explique une jeune femme, d’habitude en classique, on n’a jamais le temps d’entrer dans l’interprétation, savoir quoi faire des jambes accapare toute l’attention. De fait, elle n’est pas avare de ses bras. Une autre me laisse suspendue à ses regards et mouvements de poignets comme on le dit des lèvres chez un interlocuteur ; je dois lutter pour arracher mon regard et répartir mon attention.


Une cousine toute petite (je crois que c’est une cousine) voudrait assister au cours de sa cousine plus grande ; la tante (je crois que c’est une tante) y assiste aussi par la force des choses (la cousine toute petite). Elle (la tante, l’adulte) se montre intéressée par la pédagogie, elle-même a repris une formation, elle apprécie les efforts d’explicitation, cite l’image que j’ai donnée du ressort qu’on amorce pour plier efficace avant un tour. J’apprécie son appréciation.


L’école n’achètera pas d’élastique ni de blocs de yoga pour la barre au sol : c’est une barre au sol, on n’est pas là pour faire des poses de yoga — une réponse lunaire, selon les dires de l’habitué qui avait en suggéré l’acquisition par mail, et qui bénéficierait de ce matériel pour travailler efficacement et sans danger son grand écart (il n’est pas le seul).

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Vendredi 6 février

Experts (you are here because you are).
I need your expertise to validate the framework for my research.
Autour de la table, je suis la seule à ne pas avoir eu de carrière d’interprète. Je suis aussi peut-être la seule, en dehors de PhD-man, à comprendre le but du jeu : non pas tant formuler ou obtenir des réponses aux questions (on aimerait, c’est frustrant de ne pas), mais s’assurer que l’on pose les bonnes questions, qu’elles sont formulées de la meilleure manière possible. La carrière de danseuse, je n’ai pas, mais l’habitude des universitaires et l’expérience d’assistante d’édition, ça oui. Redondances, omissions, recoupements, je repère. You’re good at it, sourit généreusement ma nouvelle collègue. Ça me fait beaucoup de bien, tempère un peu mon sentiment d’imposture alors que tous discutent de solistes et directeurs de compagnie comme si ce n’était pas un tout autre monde. À la fin, PhD-man est content, il était stressé (ça ne s’arrête donc jamais ?), mais il a plenty of data. J’ai appris au passage que les male dancers tendent à exploser en plein vol lorsqu’ils sont nommés solistes et découvrent une pression que leurs homologues féminins gèrent depuis toujours. Et aussi : in the end, those who tend to make it ne sont pas les meilleurs techniquement, mais ceux qui sont le plus généreux avec leurs partenaires.


L’après-midi est passée sur le CV et le dossier de L. à la fois concurrente et pote, pas vraiment à l’aise avec Pages ou Canva. On y passe des heures, yeux cramés, expériences qui s’alignent devant leur puces, se hiérarchisent. Je m’obnubile sur ce dossier comme si c’était le mien, ne supportant pas d’avoir un truc bancal alors que ça pourrait être bien, mieux, que c’est à ça de l’être. Je boulotte compulsivement le Toblerone qu’elle m’a rapporté et, la tête farcie, décrète à 20h devoir arrêter ; même si tout n’est pas fini, c’est structuré.

Je propose de reformuler les tournures négatives ou restrictives — elles sont nombreuses. À force, elle fait le rapprochement : c’est donc ça, la négativité qu’on lui reproche ? Cela ne m’étonne pas à la fois qu’elle ne s’en soit pas rendu compte et qu’elle le remarque à présent : le manque, le perfectible sont évidents pour quelqu’un comme elle, qui se remet beaucoup en question, n’arrête pas de se former — je n’avais pas encore mesuré à quel point. Ce n’est pas simplement négatif pour critiquer ou s’excuser — même si, ça aussi, elle y vient en prise de conscience.

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Samedi 7 février

La fatigue me cueille au réveil, dans une forme d’absence molle qui n’est pas désagréable, nervosité à vide : le pianiste me trouve plus patiente avec les élèves. L’après-midi, c’est Les Dix Petits Nègres, les élèves demandent à s’arrêter les unes après les autres, cheville qui gène, orteil douloureux, mal au crâne, mal au cœur. Quel est le titre remanié du roman d’Agatha Christie, déjà ? À la fin, il n’en reste plus qu’un ? Les élèves renchérissent à coup de Koh-Lanta et d’Hunger Games. L’une d’elles n’a vraiment pas l’air bien, je m’assure qu’elle puisse être raccompagnée. And Then There Were None. 


Quand cette élève a expliqué vouloir devenir danseuse professionnelle en entretien, lors de l’audition, mes collègues ne voulaient plus la prendre (en cursus amateur). J’ai insisté par souci de cohérence : certains de nos élèves étaient moins bons que ça. D’accord, m’a-t-on répondu en substance, mais il faudra lui faire comprendre, que ce soit clair pour elle, qu’elle ne s’engage pas dans une voie de garage.

Plus moyen de reculer avec le rendez-vous parent-professeur demandé par la famille, je dois le formuler : même si je ne dis pas que c’est impossible, il est peu probable qu’elle puisse faire une carrière de danseuse classique dans une compagnie professionnelle. J’essaye de ne rien dire de négatif sur elle, brosse seulement le paysage économique des compagnies, le panorama des écoles supérieures (que les élèves de CPES ne réussiront pas tous à intégrer, sachant qu’elle-même n’a pas le niveau pour intégrer la CPES… et que les élèves qui sortent des écoles supérieures ne trouvent pas forcément tous du travail). Pour la mère, qui pose de bonnes questions, c’est plié ; elle continue son rôle d’équilibriste à soutenir sans encourager.

Pour adoucir ce qui ne peut l’être, je tâche de rouvrir un autre champ de possibles : l’enseignement, la recherche, une compagnie amateur, des missions freelance — il y a plein de manières de mettre la danse au centre de sa vie. Juste pas celle qu’elle voudrait, je sais. Si elle savait comme je sais. Elle encaisse, et quand je lui demande comment elle se sent, face à tout ce qui a été dit, qu’on n’a jamais très envie d’entendre, des larmes coulent. Peut-être n’ai-je pas assez mis les formes ? Ai-je trop projeté de moi-même ? prédit un échec dont au fond je ne sais rien, auquel en bonne élève docile elle va se conformer, sans même essayer ? Tous les danseurs pro ou presque ont cette anecdote d’un professeur qui, un jour, leur a dit qu’ils ne seraient jamais danseurs, et je ne demande pas mieux que de me tromper. Je fais marche arrière, moonwalke un peu : je ne dis pas qu’elle ne doit pas essayer son plan A, je dis qu’elle doit avoir un solide plan B. Qu’elle essaye, au contraire, on vit mieux sans regrets — à nouveau, je projette, je condamne l’issue. C’est difficile de ne pas : j’avais le même profil qu’elle, adolescente, un physique, des extensions, un vocabulaire technique pas dégueulasse, mais aucune construction solide, la charrue mise avant les bœufs, qu’on ne sait plus comment diriger. Son potentiel, car elle en a (eu) un, il est à parier que personne ne pariera dessus et qu’il ne sera pas actualisé car il est déjà un peu tard, à dire vrai, et il y a déjà tant de jeunes filles de son âge plus prêtes, plus solides, plus solaires. Ça, je ne lui dis pas. Je ne dis rien non plus de la mère qui a raison (de vouloir que sa fille passe un bac général) parce qu’elle a peut-être eu tort avant (de refuser que sa fille intègre une classe à horaires aménagés au collège), mais que personne ne saura jamais si elle a eu tort ou raison, et peut-être qu’il n’y avait ni l’un ni l’autre, juste un désir d’accompagner et de protéger au mieux.

Tout cela me trotte encore en tête le lendemain. Ai-je bien fait ? Qu’ai-je mal dit ? Qui suis-je pour ? Plus dérangeant : pourquoi ai-je eu si peu d’empathie ? y suis-je allée presque avec plaisir ? Ai-je eu un accès de pouvoir, de vengeance presque, maintenant assez légitime à un poste pour dire qu’elle ne le sera pas à un autre ? Ou étais-je persuadée d’être à la bonne place, parce que j’ai vécu une expérience similaire à la sienne ? — sauf que, ce que j’ai dit, on ne me l’a pas dit ainsi — ou, plus probable, je ne l’ai pas entendu. Est-ce que ça change quelque chose ? tout ?


Ma soirée se passe devant les sélections du prix de Lausanne, à défaut de la finale que je n’ai pas pu voir en direct et qui n’est pas encore disponible en replay. C’est infini sur la fin, je passe la virtuosité à coup de 10 secondes, cherche les artistes comme on chercherait un passage précis, oublié, dans un film. Suspensions, décélérations, les qualités de mouvement font tout (envie d’y consacrer une newsletter).

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Dimanche 8 février

Je prévoyais une journée mi-glande mi-chorégraphie, mais le besoin de récupération me tombe dessus et c’est, dans un mélange de procrastination déniée et de volonté assumée de me reposer, une journée full glande. Je tombe sur une incroyable vidéo de Ballet Reign sur la méthode Cecchetti, j’en regarde seize minutes comme rien, moi qui ne suis pas cliente des formats de YouTubeurs, et je regarde l’heure complète plus tard dans la journée, après avoir lu des pages et des chapitres de Julia Kerninon, Buvard absorbant la lumière du soleil, en pyjama et lunettes de soleil derrière la grande vitre du salon. Le roman y passe presque, l’après-midi complètement et la nuit venue (un tout petit peu plus tard qu’hier et un tout petit peu plus tôt que demain) je regarde encore la finale du prix de Lausanne. Les variations classiques m’apaisent, ordre immuable et harmonieux où rien ne peut arriver — la danse classique, visionnée, est un doudou (un special interest sur lequel hyperfocuser ?). Je n’avais en revanche pas du tout vu venir le gagnant, et même en revenant après coup sur ses variations, je ne vois pas ; meilleur Swiss candidate, je veux bien, mais meilleur candidat tout court ? Ça pue la politique. Et les quatre finalistes sans bourse abandonnés derrière la barre, il aurait été élégant de les faire saluer avec les autres. Heureusement, sur Instagram, il y a cette story où une finaliste non primée danse dancefloor en tutu bleu avec le jeune homme enfantin qui a été l’un de mes préférés, visiblement heureuse. Une heure du matin et du mal à m’endormir.

Journal de janvier tronqué

Ça y est, j’ai fait le tour du calendrier japonais et de ses micro-saisons — j’ai même débordé d’une redondance. Il faudrait créer d’autres micro-saisons, adaptées à la faune et la flore européennes, voire urbaines. Mais déjà un mois plus tard, je ne saurais dire ce qui caractérise la fin du mois de janvier.

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Mardi 20 janvier

Premier cours particulier pour un monsieur proche de la retraite, qui veut commencer la danse et m’indique dans ses messages avoir déjà acheté demi-pointes et… pointes. Sans aborder la question du genre, je me suis contentée d’expliquer que les pointes ne sont pas pour les débutants ; sans un bon alignement et des chevilles renforcées, c’est dangereux.

Il arrive en bottines de pluie vernies roses, enfile des demi-pointes noires et s’essaye studieusement aux rudiments que je lui montre. À la fin du cours, il ne résiste pas à sortir les pointes de son sac — malgré ce que je lui ai dit, il les a apportées. Je lui apprends à les nouer, je sens que ça lui fait plaisir, mais réitère mon refus de lui en faire faire, trop dangereux.

Par la suite, par message, il me répète avoir apprécié ma douceur (c’est un homme doux lui aussi, et gentil — le premier cours de découverte étant gratuit, il m’a apporté des crocus). Les jours suivants, il ne cesse de mentionner ses pointes, avec lesquelles il marche chez lui, qui se font à son pied… Son insistance insidieuse me déplaît, je n’aime pas ce côté forceur, à ramener sur le tapis ce que j’ai en tant que personne compétente écarté. Il n’est pas franc du collier non plus lorsqu’il invoque la chaleur de la salle pour savoir si cette tenue irait — cette : photo d’une brassière et d’un legging, d’un justaucorps et de collants. La danse est accessoire.

Je voudrais accueillir sans juger, mais ne peux nier un certain malaise ; je n’ai pas du tout envie de voir ce monsieur en brassière. Je finis par lui demander s’il veut vraiment apprendre à danser ou s’il cherche à incarner une image d’Épinal de la ballerine — c’est la formulation la moins jugeante que je parvienne à trouver après avoir éliminé cliché et se déguiser en. Il me répond qu’il ne sait pas ce qu’est une ballerine d’Épinal. Je ne réponds ni David Hamilton, ni tout ce que j’exècre. Nos horaires pour le moment incompatibles me soulagent.


Le danseur ukrainien est un ancien cycliste professionnel ; il a commencé la danse il y a quatre ans. Certaines personnes sont sidérantes.

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Mercredi 21 janvier

Ouf, la directrice a réfléchi et a rétracté son idée de tutu de fée canari, tout à fait adapté pour La Belle au bois dormant, pas du tout pour Chantons sous la pluie ; on repart sur un costume jaune moins alambiqué.

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Jeudi 22 janvier

Interrogations collectives sur les corrections qui passent par le toucher. D’une efficacité incomparable pour faire comprendre un ajustement postural (elles réussissent souvent où les mots échouent), elles restent évidemment délicates. J’en ai fait des crises d’angoisse les premiers mois, et j’alterne entre périodes où je renonce à corriger certaines choses et d’autres où je me raisonne : si je demande le consentement de l’élève avant, il n’y a pas de problème. Sauf que. Parfois on oublie. On est humain, on pense à mille choses pendant le cours, et si c’est une partie du corps qui semble anodine, on a vite fait de poser les mains sur les épaules pour les redresser ou guider l’enfant dans l’espace. Parfois aussi, on se demande après coup si tel élève n’a pas osé refuser ou rétracter son consentement. Là-dessus, la hiérarchie coupe court : légalement, nous sommes protégés si le consentement a été recueilli.

Difficile de protéger tout le monde : les profs de fausses accusations, et les élèves des abus qu’ils pourraient subir. Il est évidemment impossible de ne pas entendre leur parole quand tant de choses se passent. On nous enjoint à ne pas prendre les choses personnellement, et à peser chaque mot. S’ils savaient comme c’est impossible. Ils ignorent manifestement l’état second dans lequel met l’hypervigilance face à un grand groupe, et les mots approximatifs qui se bousculent à longueur de journée (je suis déjà contente quand je ne confonds pas talon et genou).


Je retrouve le boyfriend à la station de métro sous la gare après les cours, vers 22h. Ensuite, c’est comme si nous ne pourrions jamais en avoir assez l’un de l’autre, de se retrouver, de s’embrasser, se pétrir. Rien d’érotique pourtant, pas comme ça en tous cas ; prime le soulagement d’un manque qui se révèle au moment où on le comble — tout ce que de nous nous avions retenu à ne pouvoir être retenu par l’autre, que je ne retiens plus, larmes, sanglots. À un moment, je pense :
il est parti
et
il est revenu
deux propositions aussi irrémédiables l’une que l’autre. Il est parti, comme pour toujours. Il est revenu, comme si j’avais craint qu’il ne revienne pas, comme si je craignais qu’il reparte sans revenir — perte conjurée et à venir.
Il est revenu, il est là, le soulagement est immense, je ne savais pas que le désarroi l’était aussi, il est là, dans mon lit, dans mes bras, il est là, et dans cette évidence, peut l’être encore plus que contre moi.

Ramens de minuit.

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Vendredi 23 janvier

Je tente de mettre en forme le dossier pour le concours, mais j’avance autant que je recule, freine en sachant la nécessité d’accélérer, paralysie, angoisse et pleurs et câlins et CBD. Le boyfriend est heureux quand je ris, désemparé quand je pleure, ne sait pas quoi faire alors qu’il fait exactement ce dont j’ai le plus besoin : être là, tout autour de moi.

Est-il aussi sexy qu’Eddie Redmayne, me chambre-t-il alors que nous reprenons le visionnage de The Jackal, mais je réponds que oui, je le pense alors, le désire, il faut mettre sur pause pour aller chercher les gaufrettes et s’embrasser.

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Samedi 24 janvier

Journée-tunnel, à gérer, crier et reprendre sur un ton doux et encourageant l’instant d’après quand j’ai récupéré (momentanément) l’attention des élèves. Est-ce mieux, de se rétablir rapidement dans la douceur, ou pire de schizophrénie, avec des explosions imprévisibles qui peut-être ne font pas sens ?

Sous la douche, mon cerveau cherche tout ce que j’ai pu faire ou dire de mal, de moralement répréhensible, ce qu’on pourrait me reprocher, les paroles que j’ai pu prononcer qui auraient pu être blessantes.

Chirashi-série. On se réinstalle dans des habitudes, festives de n’en être plus.
En fermant les rideaux, j’aperçois de la lumière en face, une grande fenêtre orangée, mais cette fois ce n’est pas le regret d’un foyer, c’est un miroir, cette fois, la lumière était déjà allumée quand je suis rentrée, je ferme les rideaux heureuse et je retourne me lover contre lui dans le canapé.

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Dimanche 25 janvier

On se rendort ensemble après déjeuner, on cherche comment agencer nos bras, nos mains, nos nez pour ne rien écraser et respirer et s’alanguir en restant collés l’un à l’autre, en cuillère, sa main finit par me chercher par derrière puis face-à-face, que les os sont durs, l’air vicié, la surcouette chaude, et l’instant doux. Quand je me réveille et me rendors et me réveille, mon cerveau ne rembraie pas sur le conservatoire ou les élèves comme ce matin, le vent balaye les branches du saule pleureur et la lumière blanche fait une aura sur les plis des draps et les poils de mes avant-bras, je sens son ventre se gonfler et dégonfler dans mon dos, ses mains émouvantes sans mouvement sur moi.

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Lundi 26, mardi 27, mercredi 28 janvier

« Épuisement » et « au bord du burn-out » a dit la psy. Est-ce pour cela que je suis bizarrement contente d’être malade, fiévreuse au point de pouvoir annuler les cours sans culpabiliser (et bosser sur le dossier urgent que j’ai procrastiné) ?

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Jeudi 29 janvier

La tête tourne légèrement en reprenant les cours, sans moi pour les penchés en avant. J’ai exceptionnellement un grand groupe, qui bavarde beaucoup. La pianiste finit par exploser à ma place, les sermonne vertement

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Vendredi 30 janvier

Pudding en forme de part de tarte avec topping amandes et pépites de chocolat
Avant l’effort, le réconfort

Ce n’est pas un spectacle, répète l’équipe pédagogique et administrative, qui tient à distribuer des contremarques et non des places, mais c’en est un pour tous les élèves et leur famille. Il y a des entrées, des sorties, des costumes, du public, ça y ressemble furieusement. Manque juste le théâtre, un espace adapté qui n’obligerait pas à tant de contorsions logistiques.

J’ai en charge les élèves d’une professeure qui n’est pas là, que je retrouverai sur les photos de saluts d’IkAubert, pas entièrement certaine de reconnaître ma collègue dans l’interprète. Ils dansent bien, vraiment, un frisson d’air m’atteint lorsqu’ils courent tous avant la fin de la pièce (ça met les poils, est-ce l’expression ?), mais ils ne savent pas se tenir, vraiment, je leur demande de moins en moins aimablement de faire moins de bruit, je passe deux heures à leur intimer de se taire, les engueule carrément en détachant méchamment les syllabes je-ne-veux-plus-vous-en-tendre, on les entend quand même par-dessus la musique lorsque mes élèves passent.

De mes élèves, que vois-je ? Des profils, des instantanés, un pied en serpette qui m’agresse en B+ (le monde balletomane anglophone a une dénomination pour cette pause avec la jambe en béquille). Les erreurs me sautent aux yeux comme les coquilles lorsque j’étais en apprentissage dans l’édition. Je vois en professeur ce qu’il y a à corriger et qui ne le sera pas, mais en professeur qui doit aussi encourager et devra féliciter je m’oblige à voir au-delà de mes craintes, à percevoir au-delà des manqués musicaux les élèves qui font corps pour les rattraper, toutes à l’écoute pour improviser un départ décalé, le spectacle et les corps vivants, leur beauté dans le mouvement.

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Samedi 31 janvier

Le pianiste est dépité, pour un peu il démissionnerait de s’être trouvé si nul la veille au soir. Nous ne sommes pas trop de deux pour lui faire admettre que pas aussi bien qu’il aurait voulu ne signifie pas forcément mauvais. Je ne l’aurais pas soupçonnée chez lui, mais je comprends cette honte et cette estime de soi ravagée, excessives — les considère hors de moi avec un peu de tendresse.


À plusieurs reprises, une élève déjà reloue se décale sciemment pour se placer juste devant une autre et lui masquer son reflet dans le miroir. Je la fais échanger de place avec la petite fille qu’elle essayait de masquer ; elle danse avec toute la mauvaise volonté possible en représailles ; je lui fais remarquer qu’elle n’y met décidément pas du sien et qu’elle est capable de beaucoup mieux. Lorsque les lignes changent et que revient son tour d’être devant, elle va ostensiblement se placer sur la dernière ligne. Pourquoi ? « Si c’est pour que vous me parliez comme ça quand je suis devant, je préfère être derrière. » Le culot et la maîtrise du renversement à un si jeune âge… Je ne contiens plus mon exaspération et l’engueule sèchement (un quart d’heure à faire la gueule, oubliée dans les sautillés). Je n’aime pas ça, devenir sèche malgré moi, sentir le froid jeté sur l’ensemble du groupe, qui n’y est pour rien…

Je suis sèche, puis moins, puis plus du tout à mesure que la journée et les âges avancent. La journée se termine proche du fou rire. Aux élèves crevées par le non-spectacle de la veille, j’ai proposé de transposer la variation d’Esmeralda sur des chaises — l’enthousiasme est à la hauteur de la fatigue, surtout pour l’une d’elles, une jeune femme d’une belle maturité artistique qui s’enthousiasme comme une enfant. Esmeralda devient un quatuor de cabaret,  sur scène puis en salle, assemblée de brigands maussades qui tapent du tambourin sur le pied de leur comparse comme ils joueraient aux cartes, celle de l’humour abattue avec force sur celle du sensuel, avant de partir en vrille, tambourin frappé allongé par terre et chaise pliante repliée en rythme. J’adore leur créativité.

Shôkan (petit froid)

Le persil seri (céleri japonais) prospère

Lundi 5 janvier

Arcs brisés sur le parking de l’église

Je repère en étendant les draps à sécher des taches de sang — désormais fixées. Le grand sac en toile lavé avec les draps a rétréci, ma hotte du père Noël désormais à peine plus grande qu’un tote bag. Une réussite, cette machine anticipée la veille. L’imprimante refuse d’imprimer mes feuilles de cours, même après un nettoyage de tête montrant de belles lignes cyan, magenta, jaunes, noires, même après avoir enlevé, secoué et replacé les cartouches, même après avoir redémarré l’imprimante, l’ordinateur, les deux débranchés, même après avoir tenté de mettre du scotch sur la puce d’identification de la cartouche (générique), même après avoir sacrifié une nouvelle cartouche d’encre noire que j’avais en réserve, même après qu’elle a été reconnue par l’imprimante, même pour imprimer en noir seulement, il faut changer les autres cartouches pleines aussi, je fais et refais les manipulations, je tape à côté de la machine et de son programme de voleurs, je hurle strident et passe globalement la matinée à sangloter. Trouver un imprimeur, aller racheter une cartouche, demander à une élève de me dépanner… toute décision est coûteuse, je ne me tiens à aucune, ça patine.

(Une danseuse du mardi m’imprime les feuilles et me les dépose le soir même, me sauve.)

Le cours se passe, je me raccroche à la douceur des sourires que j’amorce, en m’efforçant puis plus.

Une nouvelle posture corrigée, chez L. cette fois : parler de rotation des épaules ne fait pas tilt, mais la position modifiée qu’elle observe de ses clavicules, oui. Cela change complètement sa posture.

Et toujours le boyfriend en visio, quand ça ne va pas et quand ça va mieux, ses traits doux pour moi, son amour visible et sa peau hors de caresse.

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Mardi 6 janvier

Ma nouvelle barre au sol est peut-être un peu rude.

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Mercredi 7 janvier

Vingt minutes à faire le pingouin à l’aller, vingt minutes au retour : mes cuisses accusent la prudence sur le chemin enneigé puis verglacé. Une seule élève est présente au premier cours, où j’accueille deux étourdies du cours d’à côté, annulé. Le reste de la journée, j’ai un peu plus de la moitié des effectifs — une reprise ouatée.

Chanter Singing in the rain est irrésistible, même si cela devient je bois du jus de groseille chez les enfants. L’inventivité phonétique est folle et risque de rester — du yaourt à la groseille.

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Jeudi 8 janvier

La réunion se termine plus tôt que je le craignais, je peux aller au cours de stretching postural, ma journée s’illumine.

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Les sources autrefois gelées coulent à nouveau

Samedi 10 janvier

Je passe une heure à remettre à plat les cinq minutes de chorégraphie, groupe par groupe, pas à pas. Quand je lance la musique enregistrée (le pianiste a la grippe), je m’aperçois que le tempo est trois plus élevé que celui avec lequel nous avons travaillé. La version enregistrée est censée être ma version de référence pour le tempo. Anxiété.

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Lundi 12 janvier

Si vous aimez la texture de la panna cotta, mais que vous avez toujours trouvé ce dessert décevant (trop de sucre pour trop peu de plaisir), cette recette de tofu soyeux est pour vous.


Deux ordonnances, l’une à base de plantes en première intention, l’autre pas.


P. ne viendra pas danser, sa gynéco ne veut pas : on lui a diagnostiqué ce matin une tumeur dans chaque sein.
P. a tout juste vingt ans.


Une mère m’a demandé un cours particulier pour sa fille qui veut entrer au conservatoire : a-t-elle a ses chances ? La maman serait presque rassurée que je lui réponde par la négative. Il y aurait de la déception là tout de suite, mais moins à gérer, moins d’incertitude et de déception différée. Or, il y a des enfants pour qui je pourrais dire oui sans hésitation, des enfants pour qui je devrais dire non malheureusement, mais l’enfant que je vois souriante devant moi, bien placée et mal calée sur la musique, se situe entre les deux, dans la zone des si, des peut-être et à condition de.

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Mardi 13 janvier

C’était soit le concours soit les élèves, et je n’ai pas voulu sacrifier les élèves. Soulagement perceptible de la part d’une autre candidate lorsque je formule mon absence de préparation à cette journée d’oraux blancs. Nous sommes une huitaine à (ne pas vouloir) passer, à nous terrer dans l’immobilisme quand vient le moment de désigner un nouveau candidat — des ados qui ne veulent pas se faire interroger. Heureusement, il y a besoin de figurant pour faire le troisième larron du jury, et ça va mieux une fois passé de l’autre côté. Une fois qu’on entend les autres galérer aussi, ou nous montrer des manières de bien présenter.

Retours sur ma prestation : mon enthousiasme est perceptible, mais pour le coup en devient contre-productif (je me garde d’expliquer que ce n’est pas de l’enthousiasme, mais de la nervosité déguisée à la hâte). On sent que je suis à l’aise à l’oral (ce qu’il ne faut pas entendre), mais la culture territoriale, ne pas savoir si un directeur de conservatoire est nommé ou recruté, ce n’est pas possible. De fait, ça l’est, possible ; je n’ai découvert qu’en décembre le périmètre de ce qu’il y avait à apprendre.

Quand on me demande ce que j’envisage comme formations, après les bien-pensances d’usage, je parle de mon envie d’apprendre à jouer d’un instrument. Après l’entretien, le jury y revient : quel instrument, par curiosité ? À peine ai-je répondu le violoncelle, qu’il s’exclame qu’il en était sûr. Cela m’a fait étrangement plaisir, I felt seen, et laissée perplexe : qu’est-ce qui de moi fait penser ça ? les musiciens pressent-ils un instrument comme d’autres un signe astrologique ?


Un danseur ukrainien aux lignes incroyables débarque à la barre au sol — que je donne du coup en franglais (au cours suivant, T. traduit ce que je ne parviens pas exprimer avec finesse en anglais). J’ai tout enchaîné sans raconter de bêtises ni rigoler, me font remarquer les filles à la fin — de peur de ne pas être à la hauteur, sans doute. Ces jambes tout en cuisses et mollets, ces arabesques… je suis fascinée et stressée de ce qu’il pourrait penser, dois faire un effort pour ne pas me focaliser uniquement sur lui.

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Mercredi 14 janvier

Les déplacements et phrases en canon sont laborieuses à mettre en place. Je ne m’y prends peut-être pas si en avance que je pensais. Mais me rassure : j’ai 40 secondes avec les petits, 1 minutes avec les intermédiaires — soit un tiers des deux chorégraphies, dont je me faisais tout un monde et qui peuvent juste être ça, quelque chose, des doigts qui dégoulinent comme la pluie.

C’est quoi, l’uniforme ? Il sera comment, le déguisement ? Je réponds que le costume sera comme ci ou ça. Une grand-mère demande si je peux lui envoyer l’image, prend en photo l’écran du téléphone que je lui tends.

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Les cris des faisans se font entendre

Jeudi 15 janvier

Tout à mon sandwich de 17h30, je ne l’avais pas vu ; le danseur ukrainien de mardi m’alpague dans la rue. Nous cheminons ensemble en direction des studios, il se réjouit d’avoir a long warm-up, me demande des exercices pour mieux sentir son dos — s’arrête soudain et entre dans la boutique de danse surgie sur le trajet, en ressort dépité, they don’t have Grishko, je confirme que non, not since the war, puis il s’arrête au coin de la rue prendre un café, j’ouvre l’école, il arrive quand il veut.

Je lui tourne autour pour essayer de mieux comprendre son organisation posturale. Je ne suis pas habituée à scanner la posture d’hommes, pas avec cette prestance musculaire qui m’intimide, ces pectoraux qui élargissent le champ d’investigation. Je tâtonne, au figuré comme au propre, les mains sur ses omoplates pour qu’il les abaisse et surtout les écarte. Il mime le mouvement avec ses mains pour être sûr de comprendre et me présente son dos can you do it again? Il ne sent pas, il a besoin d’une sensation, s’il l’a senti une fois il pourra le reproduire. Je lui tire un peu sur le coudes, l’incite à repousser mes mains sous ses aisselles, lui parle des ailes de chauve-souris, mais ça ne prend pas vraiment, alors j’attaque frontalement, on reprend à l’épaule, la clavicule en arrière, l’humérus en rotation interne, l’avant-bras en rotation externe, on reprend out, in, out et le tout combiné oh, I think I’m feeling something. Je ne suis pas capable de davantage, alors je lui note le nom, l’adresse, le numéro et le planning des cours de stretching postural en lui disant que c’est ce dont il a besoin. Il me demande si je danse dans des théâtres, pas professionnellement I never was good enough, et lui d’objecter un peu étonné que je suis a beautiful dancer with good lines ou l’inverse good dancer, beautiful lines, quelque chose comme ça, j’essaye de me rappeler des horaires de cours. Il ne comprend pas bien, is it a ballet class ? Non, non. Quand je lui explique qu’on peut passer un quart d’heure à marcher, en sollicitant des muscles précis, ses yeux s’agrandissent, il sourit, c’est exactement ce qu’il cherche, je le sais, she’s gonna poke you and pinch you here here and here jusqu’à ce qu’il trouve les sensations qu’il est venu chercher.

Cela ne me frappe qu’après : la raideur chez ce danseur souple — autistique, la difficulté à communiquer masquée par la distance linguistique.


Les cils de S. font le colibri. Elle convulse. Je pars chercher fébrilement mon téléphone dans mon sac tandis que l’autre étudiante en médecine confirme posément qu’il va falloir appeler les secours. Je ne l’ai pas trouvé qu’elle a déjà composé le 15, tout en infligeant divers tacles à S. inconsciente. Deux doigts enfoncés profondément dans la gorge juste sous la mâchoire la font revenir ; la communication avec le 15 n’aura pas lieu. Elle lui caresse doucement les cheveux au-dessus de l’oreille et continue les tacles, mélange de tendresse et de violence aussi professionnelles l’une que l’autre — qui me heurte. Je voudrais être cette main, ne peux l’être. Je me tiens loin, tout près, trop près, propose qu’on se recule pour lui laisser de l’air. Puis c’est un babil incompréhensible entre les deux étudiantes en médecine, celle dont le malaise vagal a dégénéré et celle qui lui sauve beaucoup la vie ces derniers temps. Dedans, il y a coma et bien partie, ça va je peux me relever et prouve-le.

S. n’aime pas faire peur aux autres. Je suis fuyante et renfermée ensuite, incapable de contredire sa spirale de culpabilité.

Ses cils qui font le colibri.
La main qui rassure, caresse ses cheveux sur la tempe.

Plus tard, il y a des phrases que je ne réconcilie pas.
Désolée d’avoir failli mourir. 
C’était rapide, d’habitude, je convulse plutôt pendant 5 à 8 minutes. 

(Dans J’ai toujours ton cœur avec moi : « Je suis encore morte »)

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Vendredi 16 janvier

Investie, attentive, appliquée, enthousiaste, dynamique, énergique. Très, un peu, parfois, souvent. Même si l’enthousiasme déborde parfois en bavardages. Verticalité, en dehors, placement, appuis, controlatéralité. Les fondamentaux sont compris, acquis, en cours d’acquisition. Je l’encourage désormais à se concentrer sur. Attention à ne pas forcer l’en dehors, à la ponctualité. Un bon semestre, un très bon semestre, un bon semestre dans l’ensemble, une évolution qui augure bien. Bravo, point d’exclamation, point. J’ai fini de remplir les bulletins des enfants.


Plaisir d’avoir L. à déjeuner. On discute concours de circonstances et de la fonction publique, cancer du sein chez des vingtenaires, enseignement de la danse. Pouvoir parler de notre métier sans parler boulot.

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Samedi 17 janvier

Le pianiste étudiant joue au même tempo que le pianiste accompagnateur, et son professeur semble heureux de la chorégraphie aperçue. Soulagement.


Une élève s’étonne à l’arrivée du pianiste, elle pensait que ce serait « un troisième ». Intérieurement, je traduis par : elle ne s’attendait pas à pouvoir avoir un crush sur lui. Le jeune homme est d’une beauté et d’une gentillesse désarçonnantes. Cela me fait le même effet que lorsque j’avais un âge similaire au sien, je suis fascinée et, si je ne perds plus mes moyens, je m’excuse à chaque fois que je l’interromps et m’excuse quand il me fait remarquer que je n’ai pas à m’excuser.


Discussion jusqu’à pas d’heure en DM Insta. Depuis que j’ai quitté mon CDI et les discussions WhatsApp en journée avec JoPrincesse dans un coin de mon écran, je goûte moins souvent au plaisir de l’écrit synchrone, des réparties du tac au tac et des trois petits points qui dansent. Pas forcément une réussite pour le sommeil.

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Dimanche 18 janvier

Tôji (solstice d’hiver)

Les brunelles poussent
du 22 au 25 décembre

Et c’est Noël,
il y a du saumon, des blinis express, de la fondue savoyarde
(pas de tête de moine)
des verres massifs en cristal qui, vides encore, diffractent le chemin de table
il y a le boyfriend avec moi
le sapin décoré comme j’aime, comme dans mon enfance,
des nuits difficiles avec mes ronfleurs,
des nuits mal prolongées sur le canapé en velours rouge qui sera élimé d’ici quelques années,
des jours de fatigue accumulée et des aubes incroyables pour lesquelles il n’est même pas besoin de se lever tôt, juste du canapé
il fait beau mais surtout il fait jour, enfin
des jours lumineux passés à parler avec Mum
c’est gai, nous sommes gaies,
et c’est triste aussi un peu, quand ça me fait mesurer sa solitude en creux

Les cerfs perdent leurs bois
du 26 au 30 décembre

Au terme d’une après-midi
énergique énergivore
à arpenter
boutiques, cintres, allées et venues et retour du centre commercial,
la parure bleu layette
qui n’est pas layette mais légèrement lavande
la parure bonnet-écharpes-gant d’un bleu assez layette pour que je ne les porte à peu près jamais
est échangée contre une parka chaude, légère, imperméable, cintrée
— orange brique
j’aurais aimé sortir cette couleur un peu trop moi, un peu plus assez moi,
mais les parka non-noires non-bleu marine non-moches ne sont pas légion
le bleu layette lavande changeait lui
j’imagine qu’on ne peut pas lutter contre sa colorimétrie
la parka est adoptée
c’est vrai que mon manteau d’hiver était élimé
je le vois maintenant sous le col si chic si parisien si dame
quelques centimètres duveteux à côté de la trame étendue
du tissu taupe devenu verdâtre
curieux comme on peut continuer de voir ce qui a été au lieu de ce qui est devenu

Les amies sont annulées
raison varicelle variées
c’est dommage, mais c’est reposant
sauf L. avec qui nous discutons des heures, littéralement
c’est bon l’amitié
j’avais presque oublié
et les restaurants au débotté
le bun bo me fait davantage plaisir que son mérite intrinsèque
je change de place pour fuir la guirlande électrique épileptique
toujours plus proche de mes proches
il fait froid
mais dehors
dedans, il fait chaud au cœur

 

 

Dans le train, je rédige les appréciations
travail laborieux qui ne passe que parce que les paysages passent plus vite encore
me donnent l’impression d’avancer
au moins un peu

Je visite la nouvelle maison de Dad en son absence. Le pavillon d’extérieur est plutôt laid, évoque une petitesse toute pavillonnaire, mais dedans, on n’en voit rien, on s’y sent bien. La configuration me rappelle la maison qu’habitait mon père quand j’étais adolescente et que j’y étais aussi chez moi un week-end sur deux, quelque chose dans les carrelages ornementés, l’escalier avec sa fenêtre, les toilettes dessous. J’y retrouve, parmi les affiches vintage de propagande communiste russe, celle que je lui avais rapportée du Vietnam, et cela me fait plaisir, alors que tout ou presque a changé, la télé encore plus immense qu’avant, le lit-trampoline du chien, le chien aussi d’ailleurs, les photos de mon demi-frère sur le frigo, avec une girlfriend que ni eux ni moi n’ont jamais rencontrée. Dans la chambre d’amis que j’occupe, la fenêtre et ses volets en accordéon ouvrent sur les environs environ gelés, c’est dégagé, presque une vallée — urbaine, de jardins et de maisons de ville (à nains de jardin, mais pas que).

Ma belle-mère parle au chien du chat en disant « ton frère » et au chat du chien en disant « ta sœur ». Je suis quant à moi « à bout de nerf avec chat-Boudin » — qui s’appelle vraiment Boudin et vient chercher la gratouille. Le face-à-face avec ma belle-mère n’a rien de la bizarrerie que je craignais, ouvre au contraire sur des conversations à nu, sans la parade de piques bretonnes que je lui connais à plusieurs,
des conversations entre adultes
qui ne savent pas toujours, pas forcément ce qu’ils devraient faire, qui le font au mieux
il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus à prétendre
est-ce là que se dessine l’orée de leur vieillesse ?

Dad en maison de repos sèche le sport pour que l’on déjeune et passe l’après-midi ensemble. Je ne sais pas si je suis rassurée ou inquiétée par les deux bières qu’il s’enfile en pleine convalescence, et les saucisses de ma croziflette en plus de son steak-frites. Quand l’appétit va. Je suis au bord de l’écœurement (d’avoir tenu à terminer ce cheesecake crémeux), la chambre de Dad au bord d’un lac. On y reste plusieurs heures puis on reprend la voiture pour une heure de route — « on » allégé d’une personne. Ça m’a fait plaisir de le voir, lui de me voir. Enormément, par texto.

Le blé pousse sous la neige
du 31 décembre au 4 janvier

Podotactile ensoleillé

Saucisson de canard sous vide dans le sac, je poursuis mes appréciations dans un autre train. La correspondance a été annulée, et je tire ma valise-cabine aux abords de Vierzon pour trouver un café où passer une heure et demie chauffée. 31 décembre. Tout est de pierre, froid et fermé, mais un Patapain est annoncé à 300 mètres, soit l’enseigne où ma belle-mère disait trouver des galettes de pomme de terre, celles que l’on mangeait dans mon enfance chez grand-mamie-de-Bourges, que je n’ai jamais trouvées nulle part ailleurs, ni connu de quiconque, sauf du boyfriend qui les mangeait lui en Sologne avec de la gelée de groseille. Je passe outre les galettes des rois pour aller directement aux galettes de pomme de terre, il y en a, l’excitation est totale, le menu du réveillon à deux tout trouvé. Le café a en outre du thé Richard et des fauteuils moelleux, l’annulation du train est toute pardonnée.

Ecce les galettes à la pomme de terre

Le réveillon est expédié, galette de pommes de terre et soupe maison un peu trop épicée. Commencent les vacances chez le boyfriend, dans sa nouvelle maison où il faut encore que je trouve mes marques. Je cherche une pièce sans bruit, fuis les sifflements du poêle à pellets dans le salon, le cliquetis de certains radiateurs ailleurs, telle ventilation. Le tiroir à couverts, lui-même niché dans un tiroir à casseroles m’agace de la double manipulation qu’il nécessite, que je finis pourtant par maîtriser. Il faut trouver les gestes, se faire aux lieux. Je suis comme le chat, frileuse au changement. Il n’est pas d’une grande présence, toujours fourré sous les draps — un boudin de couette, c’est comme ça que nous disons.

Le boyfriend est content de son bout de forêt, c’est ça qu’il voulait et c’est ça : pas des arbres remarquables dans un jardin, ni un terrain qui donne sur la forêt, mais un bout de forêt avec ce qu’elle véhicule de conte, de soir de pleine lune, belle, sombre — de prosaïque et terne, aussi, avec toutes ses feuilles mortes et ses hauts troncs. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais c’est de là que vient la demi-teinte, mon manque d’appréciation.

Il ne me reste plus que quelques jours de vacances, mais encore tous mes cours à préparer. Plus de cases à cocher que de jours pour le faire, et c’est une crise d’angoisse dès le premier janvier. Il faut te ressaisir, me dit le boyfriend qui ne me dit jamais ce genre de choses, probablement démuni de me voir encore déjà pleurer.

La détente arrive sur la fin, alors que la reprise est imminente et que j’envoie tout valser mentalement, que je m’en fous enfin, pas juste le temps d’un épisode de série, tout un jour, jour de grâce blanche du 4 janvier : après un rab de sommeil, je choisis de bloguer plutôt que de travailler, et nous faisons l’amour dans la lumière blanche et les draps vert d’eau, ça lâche enfin, on peut crier sans crainte de déranger les voisins. J’en développe une tendresse pour le papier peint kitsch de la chambre, j’aimerais maintenant que rien ne change, qu’il reste, refaire l’amour sous les amandiers de Van Gogh. Le temps comme le jardin est suspendu dans le givre — éternité momentanée.

Taisetsu (neige abondante)

Le ciel se refroidit à l’arrivée de l’hiver

Dimanche 7 décembre

1h30 de visio pour préparer le spectacle de l’école où je donne cours en auto-entrepreneur. 1h30 de travail non rémunéré, tout comme la recherche de costumes ou les musiques que l’on doit fournir en haute qualité et donc acheter nous-mêmes. J’imagine que le spectacle sera de même, extension bénévole qui va de soi. Cela irait de soi dans un contexte salarié, mais nous ne sommes pas salariées. L’envie me prend de facturer ce temps de travail, mais je crains de déclencher les hostilités, bénéficiant aussi de la gratuité du studio pour les cours particuliers que je donne occasionnellement. Où placer l’équilibre dans ce genre d’échange de bon procédé ? à quel moment y a-t-il de l’abus quand tout est informel ? Ne pas m’énerver, ne pas me retirer encore un temps de mon jour de congé.

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Mardi 9 décembre

Avouez, on ne dirait pas une queue de baleine ?

Je m’arrange pour que S. puisse être récupérée en voiture et venir au cours. Je ne connais pas encore à ce moment la raison de son hospitalisation récente. J’apprends plus tard que c’est une TS. Quand je demande ce que signifie l’acronyme, seul le T est déployé et cela est déjà trop : tentative de S.

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Mercredi 10 décembre

Quelle idée ont les parents d’amener leur fille malade et contagieuse à la danse ? Les autres sont crevés ou surexcités. À une certaine heure de l’après-midi, j’abandonne l’idée de faire un cours technique. Un jeu du miroir avec des ports de bras, voilà qui est (brièvement) reposant. Les enfants se reconcentrent d’eux-même et je découvre une qualité de mouvement insoupçonnée chez une petite fille à l’investissement jusque-là très superficiel. Le jeu du miroir est peut-être encore de leur âge, finalement.

Riz soufflé au peanut butter, c’était pas mal

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Jeudi 11 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on apprend à mettre sa cheville en avant. La sensation est similaire à la résistance créée par des chaussures de ski (entre ça et le tire-fesse pour l’engagement des ischio-jambiers en relation avec les rotateurs, nos comparaisons sont socialement très marquées — Bourdieu, ballet, bourgeoisie).

Une autre prof présente me donne une super astuce pour travailler la rotation du bas de jambe : placer un petit ballon (de Pilates) entre les mollets.


J’étais toute contente de ma commande musicale — une sicilienne pour des relevés lents sur pointes — puis sont arrivés les fondus. Après plusieurs essais avec la pianiste tentant de pallier mes difficultés, j’ai dû me résoudre à passer l’exercice, incapable de le compter (ça marchait sur la musique enregistrée).


Une maman que j’ai vue de plus en plus fatiguée au fil des semaines est en arrêt maladie. Ses cernes sur le banc, sa fille à la barre. Le cours est plus facile quand les jumelles ne sont pas là ; j’aimerais ne pas m’en faire la remarque.

En barre au sol, la fatigue me fait dire n’importe quoi. J’ai noté nawak, le hamster, atelier barre au sol par deux et sûrement cela a fait sens à un moment. Maintenant ? Leur ai-je raconté l’anecdote de mon premier et unique cours de pole dance ? J’avais réussi à me renverser avec beaucoup plus de facilité que la plupart des autres élèves (deux trois tentatives pour comprendre qu’avec un grand battement, c’est plié), mais, alors que les autres n’avaient aucun problème à se laisser glisser le long de la barre, mon cerveau tête en bas avait paniqué : voyant le sol se rapprocher, je m’étais éjectée de la barre en roulé-boulé et la prof s’était exclamée « Oh ! On dirait un hamster ! »

Edit : ce n’était pas ce hamster-là, je me souviens à présent ! C’était le hamster du fil Reddit sur les images données par les professeurs de danse. Sur la demi-pointe à garder très haute pour ne pas écraser le hamster juste en-dessous. Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.

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Les ours se terrent dans leurs tanières pour hiberner
(et moi pour cuver ma crève)

Vendredi 12 décembre

Réveillée à 3h du mat’ par mal de gorge carabiné, j’enchaîne quelques heures de sommeil plus tard sur le dernier jour de formation, plutôt intéressant de part son focus RH. Tout le monde rit lorsque la formatrice indique que les 20h hebdomadaires de nos contrats (19h en danse) incluent les temps de réunion, voire de préparation de cours ; c’est du face-élèves pour tous. Il est également question du droit de réserve ; je parle (ventile) trop.

Le soir, j’essaye de trouver des pistes pour avancer la choré malgré l’épuisement — à défaut de la finir.


Le boyfriend se découvre une nouvelle pizza préférée avec crème de fromage italien, pecorino et coulis de jaune d’œuf ; bordel,  c’est tellement appétissant que j’en mange en virant les morceaux de guanciale.

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Samedi 13 décembre

Gourde à la main, une enfant dit à une autre qu’elle est quand même un peu H-A-N-D-I-C- Je l’interromps : je rêve ou tu épelles handicapéS’ensuit un laïus improvisé pour expliquer qu’utiliser le handicap comme insulte n’est vraiment pas une bonne idée, mais je ne suis pas certaine que la petite fille comprenne : elle croit que je la réprimande d’avoir traité-de sa camarade et s’en défend c’était-pour-rire, alors que je voudrais justement lui faire comprendre que le handicap n’a rien de risible, qu’aucune honte dont on pourrait rire n’y est attaché, et qu’elle ne sait pas, jamais, si les personnes autour d’elle sont ou non porteuses d’un handicap — souvent invisible. Je suis plus confuse à l’oral — et péremptoire : je ne veux plus entendre ça en cours. (J’essaye d’être ferme sans méchanceté.)


Fièvre qui remonte, salle inadaptée, j’éprouve de grandes difficultés à faire avancer la choré. Je suis explosée de fatigue et ça se voit, dixit le pianiste. Est-ce l’honnêteté brusque qui me surprend, ou la validation compatissante ? Ah bah merci, je réponds en rigolant (et quelque part, merci vraiment, soulagement).

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Dimanche 14 décembre

Dad entre à l’hôpital aujourd’hui. Demain est le point temporel où convergent et se dénouent (on l’espère) les anxiétés : tandis que j’aurai mon premier rendez-vous avec une nouvelle psy, le boyfriend sera dans le train avec le chat pour s’installer dans sa maison… et Dad sur la table d’opération, à cœur ouvert.

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Lundi 15 décembre

Le cabinet de la psy est tristoune-cheapouille. Est-ce pour compenser les expressions invisibles de mon visage masqué ? La thérapeute marque l’empathie de manière si appuyée qu’elle parait jouée — factice. Ces expressions exagérées me laissent mi-figue mi-raisin, mais le fait est que cette première séance remplit son rôle de bilan, alors que je craignais que le résumé des épisodes précédent déborde bien au-delà. Elle ne voit pas trop l’intérêt de se pencher sur la question d’une éventuelle neuroatypie si ce n’est pas un problème quotidien, et pense plutôt aller du côté de la confiance en soi. Pff, tout le fun est parti. Je me rue sur une pâtisserie au chocolat en sortant.

J’annule le cours pour cuver ma fièvre et tenter de tenir la dernière semaine de trop (le mois de trop).

On me dit que le chirurgien a dit que l’opération s’était bien passée.

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Mardi 16 décembre

Fin d’année : la fin du cours est requalifiée en apéro avec mes adultes avancés. On trinque au jus de litchi-goyage (délicieux).

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Les saumons remontent les rivières en bancs

Mercredi 17 décembre

Je poursuis l’exploration des alternatives au crumble deux chocolats avec cette part de pain perdu au praliné et au caramel.

Dernier mercredi avant les vacances : j’ai décrété les portes ouvertes pour acheter la tranquillité des élèves, canalisés par la présence d’un public. Les parents ne voient pas la stratégie de survie, ils sont contents, me remercient, alors que, vraiment, c’est moi qui les remercie pour le calme qu’ils m’offrent. Et parfois, en plus du calme, de jolies attentions, des Ferrero rocher, des escargots en chocolat, deux roses des sables maison dans un petit sachet accompagné d’une carte : une boule de Noël rayées à coup de masking tape et de paillettes, là encore maison. Je suis toujours ravie et surprise, n’ayant pas cette culture du cadeau de remerciement.

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Jeudi 18 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on tente de plaquer ses omoplates pour conserver la force du dos dans les ports de bras. C’est une zone très floue pour moi ; sans le miroir, je n’ai aucune idée de comment elles sont placées. Ça marche mieux d’un côté que de l’autre.


Le cours de l’après-midi se délite dans la bonne humeur. On ne sait parfois plus trop qui accompagne qui dans les chansons de Noël, des élèves ou de la pianiste (qui chante merveilleusement bien, je le découvre à cette occasion). Je case des courses de Noël entre les cours et je tiens, je tiens bon, m’économise en barre au sol (et corrige mieux ?). Premiers piqués tours pour mes débutantes adultes.

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Vendredi 19 décembre

Après quatre semaines, un vendredi off, enfin. Off ou ouf. Je me repose moins que je n’investis ce temps trop longtemps dérobé : la préparation du déjeuner se mue en batch cooking (quitte à faire chauffer le four), avant de passer à la médiathèque récupérer Douceur de la musculation. J’en serai la première lectrice. Tout est bon pour ne pas m’avouer que je procrastine la choré.

Coucher de soleil de maboule (maboule remplace de ouf ces temps-ci). Je ne regrette pas la station de tram supplémentaire.

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Samedi 20 décembre

Seule la moitié des enfants est présente et, comme le fait élégamment remarquer un élève souvent saoulé par l’immaturité des autres (nous ne nommerons personne), les éléments perturbateurs sont absents ; ça change tout.

Au premier cours de l’après-midi, je reçois des chocolats et une ballerine affreuse mais adorable, figurine en plastique translucide en tutu-plume à accrocher dans le sapin. Regardez, elle a bien les pieds en dehors, je m’extasie comme je peux. C’est adorable, juste pas l’objet.

Une demie-heure avant la fin, le cours se délite dans un essayage impromptu de costumes, tant pis, je lâche. Je ne lâche pas la chorégraphie au cours qui suit, en revanche, nous n’avons pas ce luxe. Il y a encore des couacs, mais ça avance, j’orchestre l’ensemble à partir de leurs trouvailles. De beaux cygnes blancs, un énième bonnes vacances et ça y est, ce sont vraiment les vacances : soulagement, gaité même — jusqu’au moment, en fin de soirée, de prendre les billets de train. Toutes ces heures de fatigue à venir quand j’ai si besoin de la résorber, cette fatigue…

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Dimanche 21 décembre

Mon cerveau encore en manque de sommeil reste en mode warrior / give me la to-do list, sans l’énergie d’abattre les tâches les plus physiques (et par physique, je n’entends rien d’extraordinaire : des cours à préparer, du ménage). Je ne saurais dire si lister par écrit les tâches me permet de les mettre à distance pour un temps ou si cela accentue au contraire l’anxiété de l’instant présent — toutes ces cases à cocher hic et nunc… Toujours est-il que je retrouve l’embout permettant de recharger l’Apple pencil en rangeant. J’approuve la patate douce en tagliatelles (avec de la feta) et cherche des variations simples pour une ado qui voudrait représenter la danse classique à un événement de talents de son école (le terme me fait penser à une émission télévisée). C’est à la fois plus simple et plus difficile à trouver que ce que je pensais, une fois éliminés les prodiges des Youth American Grand prix et consorts ; j’en fais une petite provision. Le mail est envoyé automatiquement aux deux parents : le père me remercie d’avoir pris le temps de formaliser ça par écrit ; la mère me remercie beaucoup, sa fille est ravie. Quoique toutes deux très courtoises, ces réponses ne me font pas le même effet ; le travail émotionnel est décidément genré, les femmes ont appris à y faire.