Coupez !

Je me faisais des films, mais :

En une journée, mon mémoire est passé de 34 à 69 pages.

En écrivant tout de suite 2 pages.

J’ai rajouté les interlignes et les quatre centimètres de marge à gauche pour la reliure.

Malheureusement, je ne crois pas que la marge de dépassement soit aussi démesurée : c’est la crise de la cinquantaine.

D’autant qu’il manque encore introduction et conclusion, ainsi que le menu emballage comprenant couverture, table des matières et bibliographie.

J’entends encore la Bacchante en me rendant une synthèse pas synthètique : “Tu te rappeleras l’année prochaine qu’un mémoire n’est pas une thèse.”

La fin est proche. Prière à ma directrice de recherche ; en l’absence de miracle, je devrai user du Ctrl X.

Pour l’instant, je n’ai coupé que mes cheveux.

Bibliographiphilie

 

En haut de la première page du dossier enfin corrigé, il y a une note qui me replonge à l’époque de la terminale. Et en bas de la dernière, une question qui m’a fait ricaner et que j’aurais tellement aimé qu’on me pose oralement :

« – Et la bibliographie ?

– Parce que vous croyez que je m’avale une bibliographie pour faire un commentaire composé de trois chapitres du Grand Meaulnes ? » (les italiques sont déjà requises par le titre, mais imaginez une accentuation volontaire pour cet ouvrage préalablement étudié en quatrième)

 

Les universitaires baignent dans le culte de la bibliographie. Il faut la remplir, comme une nomenclature, y mettre tout ce qui se rapporte à son sujet, même de loin, même si on ne le lit pas. Ma directrice de recherche me l’a répété aujourd’hui, on lit beaucoup avant d’écrire soi-même cinquante ou soixante pages. Je constate du même coup qu’on relit bien peu. Il ne semble venir à l’idée de personne que l’œuvre sur laquelle on travaille engage à elle seule à de multiples lectures, qui puissent dégager les renvois internes à l’œuvre avant de nous renvoyer aux rayons d’une bibliothèque utopiquement complète. On préfère rester sous l’avalanche de l’intertextualité et ouvrir de ridicules parapluies critiques plutôt que de s’abriter dans les pages accueillantes de notre auteur – notre, car il faut bien se l’approprier, et pas comme un domaine d’étude que l’on se réserve après avoir vérifié le désert critique sur le sujet. Il faudrait savoir : travaille-t-on sur un texte ou sur ce qu’en ont dit les critiques ? Parce que si les critiques ont eux-mêmes planché sur ce qu’avaient dit les critiques, au jeu de la poule et de l’œuf, on finit par oublier la source d’où tant d’encre s’est mise à couler. Il faut toujours resituer, recontextualiser, remettre en perspective ; pourquoi personne ne s’aperçoit-il que le préfixe nous fait radoter ? Si l’on veut dire quelque chose sur un auteur, encore faudrait-il laisser traîner une oreille pour écouter ce qu’il a à nous dire. Je dois être bizarre ou orgueilleuse à vouloir m’aventurer seule dans un texte, et vais finir par penser comme Sara, à savoir que je ne suis pas faite pour chercher mais pour trouver. Il se produit la même situation vicieuse que pour la lecture en prépa : on bouquinerait bien pour soi, mais comme il faudrait d’abord s’avaler la pile prévue pour les cours, on résout le dilemme en le supprimant. Plus de lecture, plus de recherche, pas de risque de trouver.