La ville anacyclique

Plus fort qu’une anagramme,
moins rigoureux qu’un palindrome.

Avant le Japon, juste avant : Rome. Roma. Alors que les souvenirs nippons menaçaient de s’oxyder rapidement, je sentais que je pouvais attendre pour Rome et que même, plus j’attendrais, plus cela deviendrait lumineux. Un trou noir lumineux. Qui efface peu à peu les souvenirs dans son éblouissement : je ne sais déjà plus exactement ce que nous avons fait, à part nous sentir bien à arpenter-déambuler dans la ville.

Immédiatement, dans la grande avenue de platanes, nous sommes chez nous et nous sommes nous : on se retrouve du bout des doigts, puis à pleines poches. Plaisir du contact de la peau et de l’air chaud. Soulagement des premières chaleurs, quand on est à nouveau surpris par les sensations, jambes nues. Le premier parfum de glace est évident dès que j’aperçois les cônes-cannoli siciliens et tout, en ce premier jour, a l’évidence de la ricotta.

 

 

Dans une lumière bleutée, que je retrouve sur les photos de mes dessins de souris, soudain repris, flotte et s’oublie le désagrément d’un réveil trop matinal, trois mètres sous le plafond. Malgré cela, j’aime l’Haussmannien romain, la cour immense devant laquelle nous buvons le pamplemousse décidément chimique du petit-déjeuner.

Il y a les platanes et les pavés, les volets et leurs jalousies à moulinette, et les crépis surtout : jaunes, ocres, qui tirent sur l’orange ou le rose, grattés, effacés, patinés-pâlis par le soleil. Je pourrais m’y frotter de les retrouver, comme dans les films les citadins égarés enlacent les arbres pour éprouver leur amour oublié de la nature. Ici, l’amour du temps et de la décrépitude heureuse.

 

Crevure

(C’est l’insulte complice de Palpatine quand je lui ai montré la photo sur l’écran de l’appareil : il y a une sorte de pacte de non-agression photographique entre nous, visant à préserver notre non-photogénie mutuelle. Cela nous vaut un nombre ténu de photographies-jalons, et j’ai de plus en plus envie d’en faire fi, mais ce n’était même pas ce qui motivait ici ma prise de vue : je voulais ce mur, il me le fallait vivant, et je persiste à trouver le résultat bizarrement émouvant.)

 

 

ll y a le foulard turquoise noué en turban pour se protéger du soleil, la crème achetée en plein cagnard et l’insolation que l’on cuve au milieu des cris de chauve-souris, installation de la philaharmonie. Dans la boutique attenante, climatisée, Yuja Wang a toujours sa chapka.

Il y a les supplis que l’on contemple extatique et la serveuse qu’on dévore à la dérobée, l’essayage de Palpatine chez le tailleur du pape et les rues dans lesquelles je me perds plus ou moins. Hypothèse à vérifier : je ne parviens pas à me repérer dans les villes traversées par un fleuve nord-sud ; il me faut un axe est-ouest, comme à Londres, comme à Paris. Les bords du Tibre, au cœur et comme en-dehors de la ville. Les rues s’enchaînent néanmoins, sans orientation, dans une habitude parfois fantaisiste, comme si le puzzle de la ville autorisait plusieurs combinaisons. Je me souviens, je concatène : des asyndètes géographiques.

Un prêtre à vélo double une femme en soutien-gorge à dentelle, qui étale ses courbes le long du bus. Et dans toute la ville ses lèvres de bimbo : pas de meilleur marketing pour assurer l’audimat des confessionnels.

Toujours pas d’artichaut, même si nous traversons le quartier juif. Il faut se ménager des prétextes pour revenir.

Palpatine prend un coup de fil pro dans le cloître de la galerie Doria Pamphilj. Irritée tantôt, je suis heureuse là, de rester là, dans le cloître de cette galerie que je n’ai pas envie de visiter parce que j’aime trop sa cour-cloître qui m’alpague chez chaque depuis la rue bruyante et me prend à la gorge avec sa lumière, ses volets fermés. De retour à Paris, à la FNAC, j’ai tiré un petit volume, Terrasse à Rome, du rayonnage et la quatrième de couverture m’a lue, exactement, ce moment-là :

Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps. On cesse de voir la vie vivre. On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue. Alors le cœur se serre. On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d’un bout à l’autre du monde et pour ne pas y tomber.

 

 

Le reste du livre était superflu.
(Pascal Quignard y écrit comme un burin : grave quelques images fortes, trop fortes pour un récit.)

Streets, cars & trees

BMW rouge immatriculée California

 

Contrairement au vieux continent, où elles parasitent les villes, qui n’ont pas été conçues pour elles, les voitures font partie intégrante de la culture américaine. Du coup, lorsque l’on fait des photos, on ne cherche pas, comme en Europe, à les faire sortir les voitures du cadre : au contraire, on les prend volontiers comme sujet. Une carrosserie rutilante devient ainsi le symbole d’une Californie ensoleillée, et le reflet d’un engin de construction, la métaphore d’une ville affairée.

 

Reflet d'un engin de chantier dans un building

 

Arbre en guise de pot d'échappement

Voyez-vous, vous aussi, le feuillage sortir du pot d’échappement comme un nuage de fumée ? On aurait juré une embardée de comics – dessinée, à l’arrêt.

 

Pick-up dans une rue en pente

Ah, un pick-up… je n’en ai pas vu beaucoup, mais celui-ci accentuait assez la déclivité de la rue pour mériter une photo. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les pentes sont assez difficile à rendre. Ci-dessous, mes plus belles glissades visuelles de toboggan.

 

Vue depuis Lombard street

 

Pente et silhouettes

 

Il n’y a pas que les rues qui soient en pente : les parcs aussi !

Pelouse en pente

 

Grâce soit ici rendue à Palpatine qui, ayant intégré la topographie des lieux au cours de ses précédents voyages, a pu optimiser nos déplacements et nous éviter de sans cesse monter pour redescendre. Car, si les montées sont rudes pour le souffle, les descentes le sont infiniment plus pour les jambes. Puis, vu le vent, une petite montée de temps à autres a l’avantage de réchauffer – s’il fait frais, sinon on gagne le droit, encore, de se dessaper. Je caricature à peine : on monte en T-shirt et on redescend en pull – San Francisco est là pour te rappeler que cool, ça veut dire froid. Sisyphe, tu peux aller te rhabiller.

Versailles by morning

 

Il y a quelques jours, en petit-déjeunant, j’ai vu un ciel de Grèce et je me suis dit que ce serait chouette de reconstruire le château de Versailles en Espagne. Vers neuf heures, l’eau gelée, le soleil rasant, des perspectives et aucun touriste dedans – j’ai du croiser cinq personnes dans l’allée de la Reine…

 

 

dragon

 

[Ouaip, le réveil est dur.]

[Vous pouvez remplir la perspective d’un beau crachat de feu]

 

 

reflet bassin

 

[Les petits avions rouges]

 

 

statue

 

[Vers l’infini et les jardins]

 

 

vue grand canal

 

[Curieux le rouge seulement sur le dessus des arbres taillés : on dirait un long cou tranché]

 

brochette touriste-arbres

 

[Faites votre choix : touristes (qui ne s’aventurent pas dans le jardin qui n’est pas encore réveillé), poteries ou arbustes]

 

 

bassin grand canal

 

[Là, j’aurais pu me taire]

 

 

reflet empreinte

 

[Empreinte digitale du paysage]

 

 

escalier

 

[Les escaliers dont j’ai toujours l’impression qu’ils grimpent sur le vide]

 

arabesque de clôture

 

[Arabesques de fer]

 

 

lumière morning

 

Sinon, j’ai découvert que mon appareil photo avait d’autres formats que le 16/9 qui donne l’impression que le ciel va vous tomber sur la tête en paysage et que vous faites une tête de dix pieds de long en portrait. Mais je l’ai découvert après, par hasard. C’est vrai que spontanément, on appuie toujours sur la poubelle pour changer de format – ce doit être une institution de la nature cartésienne, je ne vois que cela.