Le motif dans le tapis de notes

Un concert tout en moelleux…

… dans la chaleur d'une Philharmonie surchauffée si l'on s'est suffisamment couvert pour tenir le froid extérieur ;

… dans la voix de Marie-Nicole Lemieux1, qui interprète Les Nuits d'été, de Berlioz (a priori balletomane ou non, c'est "Le spectre de la rose" qui, de toutes les mélodies, m'a le plus plu) ;

… dans le plaisir somnolent d'entendre à nouveau du Camille Saint-Saëns : cette fois-ci, le Concerto pour violoncelle n° 1. Les images ne viennent pas ; je ne les cherche pas — repos dominical et pour elles et pour moi.

Jean-Guihen Queyras me pique au vif avec un bis de Dutilleux, tout d'agaceries mystérieuses, un violoncelle à la Dali.

L'attention, de flottante, se fait un peu plus consciente — mais non réfléchie. Les Enigma Variations2 d'Edward Elgar me plaisent sans que je cherche à savoir vraiment pourquoi ni comment, comme un personnage un peu vieux, un peu aristocrate, qui attirerait immédiatement la sympathie,  plein de noblesse et d'irrévérence (exeunt banalité et componction) — un vieux monsieur anglais qui aime les devinettes, en somme3. Le compositeur, qui a donné aux quatorze variations les initiales d'amis dont elles reprennent les traits de caractères, les aurait de surcroît composées  comme les variations d'un thème jamais exposé, ni dans la pièce, ni de son vivant.

D'après le programme, le premier niveau de clés a rapidement été élucidé, mais pas le second, pas la clef de voûte qui, si l'on renverse l'image, ressemble fort au motif dans le tapis d'Henry James : une élucidation asymptotique, dont l'intérêt n'est pas tant d'être découverte que recouverte par les interprétations successives que seul un long compagnonnage avec une oeuvre permet. Le motif dont il est question dans la nouvelle d'Henry James n'est pas musical : c'est la comparaison d'un auteur expliquant à un jeune critique qu'il est allé un peu vite en besogne et a manqué le secret de son oeuvre, dissimulé comme un motif dans un tapis persan. Si je me souviens bien (ma lecture remonte facilement à cinq ou six ans), son ami finit par découvrir quelque chose, qu'il ne communique pas au lecteur, mais à sa fiancée… une fois qu'elle est devenue sa femme, c'est-à-dire en ces temps puritains, et on tombe là dans une élucubration tout à fait personnelle,  lorsqu'elle a été initiée au sexe, symboliquement la dernière des premières fois : il n'y aurait alors plus de mystère, sinon sa reconduction, sa reproduction dans le plaisir. Le motif ne serait rien d'autre que ce qui nous garde motivé pour arpenter encore, relire et réécouter ce thème informe qu'est la vie et dont l'origine s'est perdue. On nous a bien promené. J'imagine chez sir Edward Elgar le même humour que celui d'Henry James, et j'ai le même plaisir à écouter les variations de celui-là qu'à lire la nouvelle de celui-ci. Le plaisir, il n'y a que cela de vrai. Et il est aussi, peut-être avant tout, dans la contemplation à la dérobée d'un Palpatine qui dirige, enivré, yeux fermés.

En bis, Yannick Nézet-Séguin4 et l'Orchestre métropolitain nous gratifient d'une magnifique Pavane pour une infante défunte. Je n'avais pas le souvenir de l'avoir déjà entendue en concert — pas comme cela, en tout cas, avec ses niveaux de gravité qui lui donnent une profondeur palpable.



La Claire Chazal du violon

Soirée bookée pour le programme, essentiellement français (minus Mozart). Quand je demande à Palpatine pourquoi il ne l’a pas sélectionnée, il me fait une moue Bordeau Chesnel #NousNAvonsPasLesMêmesValeurs :
Non, mais c’est bien, il faut avoir entendu Anne-Sophie Mutter une fois dans sa vie.

Une fois.
Je retente avec @gohu, qui grimace sitôt le nom prononcé. De mieux en mieux.
Je me plains de la flemme et des garçons auprès de @JoPrincesse qui me secoue aussitôt ; la violoniste l’a fait rêver toute son enfance : obligée j’y vais.
Faudrait savoir.
 
Faudrait savoir, mais voilà, la soirée ne m’avance pas beaucoup. Autant Lambert Orkis, au piano, m’inspire une sympathie naturelle, autant je serais bien en peine de dire si j’apprécie ou non le jeu d’Anne-Sophie Mutter. Sébastien Currier, Clockwork pour violon et piano, puis Sonate pour violon en la majeur de Mozart. J’écoute sans déplaisir, mais sans grand plaisir non plus. Comme pas mal de choses ces derniers temps, j’y suis parce qu’il était prévu que j’y assiste. Je n’attends pas vraiment que cela se passe : je reste consciente à, je fais l’effort de, mais sans trop rien en penser ni ressentir. C’est une persévérance d’habitude : je mime mon moi passé, qui y prenait plaisir, en espérant que cela revienne, que quelque chose se passe, comme pour Bella Figura, pour que s’efface cette morne indifférence. Peur de devenir blasée. Peut-être juste fatiguée. La place que j’occupe n’aide pas : sur le petit nuage noir près de l’orgue, la musique n’enveloppe pas. Dire qu’il faut tendre l’oreille serait sûrement un brin exagéré, et pourtant, il y a quelque chose de cet ordre-là : il faut tendre son attention.
 
En me replaçant à l’orchestre, je gagne de nouveaux voisins, absolument charmants. Austères-chic, un accent que j’aurais pensé d’origine vaguement germanique s’ils ne déploraient l’absence de place pour les pieds en anglais. Surtout, ils sont aussi enthousiastes pour le concert que critiques envers la salle, c’est-à-dire très. Je ne sais pas vous, mais la compagnie de personnes qui apprécient un spectacle me le fait presque systématiquement apprécier davantage. Cela tombe bien, c’est aussi la partie du programme que j’attendais, avec deux sonates pour violon et piano, l’une de Maurice Ravel, l’autre de Francis Poulenc. Sur cette dernière, l’écoute imaginative se remet en place : je me retrouve dans un ascenseur qui débouche dans des couloirs aux allures très différente, hôtel ou polar-parking, ascenseur cage en verre aux arrêtes tranchantes, subrepticement colorées dans le mouvement, dans l’obscurité ; un coup de talon aiguille, le verre se brise toile d’araignée, et la vision brise là. Cela ne reprend pas avec l’Introduction et Rondi capriccioso de Camille Saint-Saëns, virtuose mais sur Stradivarius : cela va à tout crincrin*.
 
Au final, je n’ai pas compris pourquoi la soupe à la grimace quand on prononce le nom d’Anne-Sophie Mutter auprès des mélomanes de mon âge.
Mais je n’ai pas non plus compris pourquoi le public en faisait tout un plat.
Peut-être parce que, contrairement à la question-suggestion de ma voisine, je ne suis pas violoniste, non, non, réponds-je avec un peu trop d’empressement, tant cela me paraît improbable-inatteignable. Je n’ai pas pensé à lui retourner l’interrogation, ni au peu de surprise que j’aurais eu si, lors d’un ballet, on m’avait demandé si j’étais danseuse…
 
* Le jeu de mot hippique vient sûrement de la traîne de sa longue robe verte de sirène, attachée pile au milieu des deux fesses comme une queue de cheval (je ne reluque généralement pas le postérieur des artistes, mais c’était la vision que j’avais depuis ma place initiale).

Concert cosmique

Sibelius. Je m’attends aux forêts finnoises à travers lesquelles cavalcadent les hordes héroïco-poétiques de Kullervo quand, d’un coup de simili-castagnettes, l’Espagne frappe à la porte de mon imagination. Zoom out soudain, je me retrouve à planer, indécise, au-dessus d’une carte d’Europe où les pointillés rouge du voyage musical se perdent sous les nuages des perturbations atmosphériques. L’anticyclone Karelia apporte une bonne humeur aussi inattendue qu’entraînante : les soubresauts de Paavo Järvi me rappellent soudain les contractions musculaires des danseurs de popping – comme quoi, hip hop ou classique…

Les balais de L’Apprenti sorcier, les squelettes de Corpse Bride, les pachydermes Fantasia, les éclopés d’Otto Dix… le Concerto pour la main gauche de Ravel les rassemble dans un moyen-métrage distribué par la 20th Century Fox. Après quelques dégringolades jazzy à la Gershwin, les miroitements debussiens sont assombris par le spectre du Boléro. La noirceur ressort et bientôt toutes les créatures se déchaînent dans un sabbat délirant, formant une grande ronde dont on ne perçoit que les ombres fantastiques – une danse puissante et macabre, menée d’une seule main de maître par Jean-Frédéric Neuburger.

Le thème principal de la troisième symphonie de Saint-Saëns nous emporte à la conquête de l’espace. Les cordes se frayent un chemin entre les étoiles et les astéroïdes, et tout l’orchestre dévore les années lumières, ouvrant sur un horizon sans cesse renouvelé. On n’est pas pour autant dans Star Wars, la vitesse nous emporte beaucoup moins que cet ailleurs infini où le désir de découverte n’arrive jamais à satiété et ne trouve de repos que dans quelques moments de contemplation, lorsque se profilent des rivages plus cléments. C’est ainsi notre planète qui apparaît dans le hublot comme une falaise du nouveau monde, auréolée d’une sérénité qu’on ne peut imaginer trouver qu’en apesanteur. Le triangle fait scintiller cette image d’une pluie de paillettes comme celle des adieux de Letestu. Puis l’exploration reprend jusqu’au final où le vaisseau est pris dans la tempête. L’orgue transforme alors la nef en église et les vagues jaillissent jusqu’aux vitraux, jusqu’à tout engloutir.

La rentrée des concerts

Alors que je suis sur le point de finir ma dernière année d’étude (comment ça, enfin ?), je découvre un nouveau type de rentrée qui va devenir récurrente : celle des concerts.Tout le monde ou presque est là, dans le hall de Pleyel : Palpatine, majoritairement vu en jeans troués ces derniers temps, a ressorti veste et pochette ; on attend @marianne_soph et on retrouve @_gohu, avec sa casquette et un couple d’amis. Ne serait-ce pas Serendipity, au guichet, avec ses longs cheveux blonds ? À ma gauche, youpi youpi surgit Klari, à qui je piquerais bien son pantalon taille haute et la jolie chemise qui va avec. Une fois entrés, c’est @IkAubert, toujours aussi élégante, que l’on aperçoit et qui, toujours aussi discrète, vient prendre de nos nouvelles. Sur scène, malgré le poète de Spitzweg (il aurait dû être interdit de retraite) et Lola qui manquent à l’appel, les musiciens de l’Orchestre de Paris sont prêts pour la générale.

De même qu’il y a plus de robes d’été que de soirée dans le public, il y a parmi les musiciens plus que jeans et de sandales en corde que de vestes et d’escarpins, même si les couleurs restent sombres dans l’ensemble, à l’exception du hérisson, bronzé, en chemise rouge. Pour un peu, on leur demanderait des nouvelles de leurs vacances. Le froid estonien du Cantus in Memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt se trouve curieusement pénétré de la chaleur des retrouvailles ; on entend toujours le vent souffler dans les grandes pleines vides mais depuis le cercle chaleureux des cordes, où le bois des instruments reflète la lumière comme si elle provenait d’un feu de cheminée.

Voir les musiciens jouer en tenue de ville est inhabituel mais crée une atmosphère plus détendue, dont on se demande si elle n’attirerait pas un public renouvelé. En tous cas, je ne me plaindrai pas de voir les avant-bras de ces messieurs qui, manches de chemise retroussées, besognent leurs cordes. La partition du violoniste aux yeux laser a eu chaud, j’en suis sûre. Et j’ai dû renommer en plein Berlioz le contrebassiste qui, de flic à la Crim’, est devenu une espèce de sultan voyou magnifique, un corsaire de première. Son rire muet, échangé avec ses collègues de pupitre, met de bonne humeur, tout comme le sourire plus discret mais tout aussi chaleureux du premier violon. Pour moi, en tous cas. Pour Hugo, il semblerait que cela soit plutôt celui de Janine Jansen, que je découvrais pour la première fois alors qu’elle figure en bonne place sur la liste de ses amoureuses. Il faut la voir aux applaudissements, échevelée comme il arrive que le soient parfois les archets, les yeux plissés de sourire, joindre les mains sur son violon pour remercier l’orchestre et le public, et sautiller de rire quand on essaye de faire durer le plaisir. Lorsqu’elle joue, en revanche, ce n’est plus sa petite tête adorable qui guide nos oreilles mais son grand corps, nerveux, étrange et puissant comme le Concerto pour violon en majeur de Benjamin Britten. Ce compositeur me fait décidément faire de belles découvertes.

La grande messe de la rentrée des classes prend la forme d’une symhonie, la 3e de Saint-Saëns. Paavo Järvi y préside avec un potentiel toonesque intact, que n’égale que son élégance dansante – y compris chemise trempée, parce que le programme n’est pas de tout repos. Mais de toute beauté. L’orgue et ce motif qui revient nous emporter… avec l’Orchestre de Paris, il n’est pas bien difficile d’être de fervents spectateurs. Bonne rentrée !