Aparté #3

Seuls les mauvais livres détournent de la vie. Les autres nous y reconduisent avec un regard renouvelé, comme aux premiers jours de printemps, lorsque le soleil redonne du relief aux façades et fait miroiter un tas de détails que nous ne nous donnions plus la peine de remarquer. Les voyages que relate Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge, les randonnées, le nom des villages plein de tirets et d’accents français, les paysages avalés m’ont rouvert l’appétit. Il faudra que je visite la France, un jour, que je connais fort mal. Et attendre les vacances, évidemment, pour repartir à l’étranger (je n’ai pas de destination précise en tête, je veux seulement que cela me soit étranger). Dans l’immédiat, j’attends surtout que le beau temps se stabilise pour reprendre sur l’heure du déjeuner mes explorations de l’été dernier. D’abord destinées à me repérer dans le quartier où je travaillais désormais, puis à relier ce quartier aux autres, ces déambulations quotidiennes ont bientôt été annexées par mon désir d’exhaustivité et, sans jamais préparer mon chemin sur une carte, j’ai continué dans l’idée que, superposés, mes trajets effectués par pure sérendipité finiraient par quadriller tout ce qui se trouvait à une demi-heure de marche à pied (une demie-heure pour avancer au hasard des rues inconnues ou méconnues ; une demie-heure pour se demander où l’on est arrivé et trouver comment retourner au bureau). Il y a comme une nécessité, un but infini à accomplir (à défaut de l’atteindre). En cela, j’ai l’impression de comprendre Simone de Beauvoir lorsqu’elle raconte qu’elle s’était fait un devoir de ses randonnées effectuées dans les paysages sauvages du Midi alors qu’elle était en poste à Marseille ; même si l’acharnement qu’elle met ensuite à tout voir lors d’un voyage en Espagne avec Sartre (églises, hameaux, tableaux, paysages…) me fait plutôt penser au mapping méticuleux de Palpatine qui checke tous les spots à voir. Je n’ai pas pour ma part cette curiosité indifférenciée, la curiosité de l’érudit capable d’accumuler dates et faits sans savoir ce qu’il pourra en faire, sans savoir même s’il en fera quelque chose. Les curiosités ne m’intéressent pas en tant que telles. En revanche, j’adore regarder, surtout quand il n’y a a priori rien à voir.

Je traverse parfois des phases d’attention flottante où tout devient spectacle, s’anime et prend un relief particulier (d’où que le soleil y est particulièrement propice). Je ne suis alors plus qu’une spectatrice, toujours un peu surprise si quelqu’un remarque ma présence, m’imaginant invisible derrière les feux de la rampe imaginaire dont le monde se trouve, pour moi, éclairé.

J’ai remarqué que cela arrivait souvent après une longue période devant une feuille ou derrière un écran, toute surface qui renvoie vers un monde abstrait. Quand on retourne à la réalité concrète et contingente, on la voit soudain chatoyante de sons, de matériaux ; ici le rutilant d’une carrosserie, là un morceau de ciel et de branches qui passe dans une flaque d’eau ; une bribe de conversation, le chant d’un oiseau en pleine ville, le crissement d’un pneu, perçus simultanément et distinctement, comme occupant chacun la ligne de la partition-somme dédiée au chef d’orchestre ; les voitures, les poussettes, une pièce de monnaie qui roulent ; les fenêtres, les toits et les balustrades immobiles, exposées pour quelques instants encore à la lumière du soleil.

Cet état d’émerveillement ne dure généralement pas longtemps ; le grouillement plein de vie a tôt fait de redevenir une routine bruyante et agressive, où l’on se heurte à la platitude de la matière et à la foule écœurante : les carrosseries rutilantes ne sont plus que des bagnoles encombrantes ; le chant de l’oiseau, des décibels de plus ; les beautés idiosyncrasiques, des individus avec deux yeux, un nez, une bouche. Mais tant que la parenthèse tient et que je demeure avec le monde en aparté, un rien m’amuse et tout me remplit de joie.

 

(En aparté)

Aujourd’hui, en sortant du bureau, j’ai eu envie moi aussi (suivant l’inspiration de Simone à midi) de me faire promener en auto. Tant pis pour l’assimilé détour1, j’ai pris le bus ; il faisait vraiment trop lumineux pour s’enfoncer sous terre. Les feux rouges et menus délais, qui d’ordinaire m’insupportent et me font préférer la linéarité aveugle du métro, m’ont offert quelques instants supplémentaires pour fureter la vitrine que la ville déroulait, agréablement secouée par les vibrations du bus « à l’arrêt » (mode off du véhicule, mode on de l’engin – vue de l’esprit ? Les gens semblaient moins tirer la tronche que dans le métro). J’ai ainsi aperçu dans le taxi d’à côté un sac alvéolé de petites feuilles découpées : Pierre Hermé ! Quand même, me suis-je dit… ma bourgeoisie culinaire exagère, mais cette reconnaissance m’a mise en appétit. Sur la trame ainsi posée, j’ai eu le plaisir de voir se broder les autres dentelles de Paris :

les balustrades en fer forgé, qui me plaisent toujours, même lorsque je trouve leur motif laid (questions afférentes : à quelle époque a-t-on cessé de créer de tels ornements et décidé que la laideur serait plus fonctionnelle ? Existe-t-il un catalogue de ces pièces en fer forgé ? J’imagine des dessins d’architecte, sans pouvoir décider du plus plausible : auront-ils été commandés par un fabriquant de l’époque ? compilés par un conservateur ? crayonnés par un étudiant en architecture, qui bientôt en fera un tumblr ?)

et les branchages des arbres noirs de contrejour ou de pollution, chaque espèce avec son motif. Habituée aux petites boules qui confèrent un air de fête aux rives de la Seine et que j’ai toujours envie de cadrer dans mes photos, je me suis aperçue place d’Italie que je ne connaissais pas la ramure des arbres en son centre – des arbres tout fins, qui ne ressemblent à rien et que, jusque là, j’avais probablement inconsciemment rangé dans la catégorie balais à chiottes (terrible vérité : tout comme l’homme descend du singe, l’arbre descend du balai à chiottes). Si je dessinais l’un de ces arbres, avec ses branches dressées vers le haut, comme des petites plumes, quelqu’un saurait-il me dire de quelle espèce il est ?

 

« c’est à Burgos que j’ai compris ce que c’était qu’une cathédrale, et au Havre ce que c’était qu’un arbre. Malheureusement, je ne sais pas trop quel arbre c’était. […] (Ci-joint un petit croquis ; j’attends votre réponse.) »

Lettre de Sartre citée dans La Force de l’âge par Simone de Beauvoir, qui conclut d’une note en bas de page (p. 139 du Folio) : C’était un marronnier.

 

Je n’ai aucune découverte nauséeuse à faire, mais je trouve très amusant que Sartre n’ai pas (re)connu l’arbre devenu l’emblème de sa théorie sur la contingence.

 

1 Tant pis… ou tant mieux. Le détour, détournant du trajet trop bien connu, est un divertissement souhaitable. Si l’on pousse le bouchon un peu trop loin, la vie elle-même n’est-elle pas un long détour de la mort ?

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