[…] avant de lancer le premier morceau, je sais déjà le réconfort infini que ces dix chansons parfaites vont m’apporter. L’attente de ce déroulé que je connais par cœur envoie une décharge électrique de plaisir dans ma colonne vertébrale. J’en tire la même joie que ce moment précis, sur la route, ce moment précis où l’on sait que l’on va apercevoir la mer à l’horizon.
Je ne pourrais pas vous dire ce que j’ai pensé en écoutant pour la première fois If You’re Feeling Sinister, pas plus que je pourrais vous dire ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai glissé mes doigts de pieds dans le sable chaud ou mangé une glace. La répétition du plaisir est constitutive de l’expérience du disque. Il n’y a pas eu de moment où je ne le connaissais pas par cœur.
Pauline Le Gall,
Judy never felt so good except when she was sleeping, Tailspin
Pauline Le Gall est tellement forte pour écrire sur ce qui se vit dans la lecture, l’écoute ou le visionnage… Je ne vis pas du tout la musique aussi intensément que la plupart des gens (j’ai besoin de silence davantage que de musique), mais j’ai quand même connu ce phénomène du CD réconfortant en boucle à mon adolescence avec The Rasmus et plus récemment avec Alice et moi (« Ce moment de solitude m’a fait comprendre que mes goûts musicaux n’étaient peut-être pas universels »).
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PHANTOM OBLIGATION
The guilt you feel for something no one asked you to do.
Phantom obligation, Terry Godier
à lire en version texte brut ou discrètement animée
(dingue d’ailleurs comme on lit plus facilement un texte qui apparaît au fur et à mesure, sans anticiper la longueur de ce qui est à venir)
L’auteur s’attarde sur ce que déclenchent en nous les petites pastilles rouges avec un chiffre dedans et analyse le design des lecteurs de flux RSS qui, en empruntant leur ergonomie aux boîtes mail, en ont conservé les attentes implicites.
You’re not behind on your feeds. […] Nobody’s waiting.
Et cela vaut pour tous types d’application.
Podcasts borrowed the queue from music players. But nobody ever felt guilty about unplayed albums. […] Podcast apps added unplayed counts, progress bars, completion stats. Your listening became a task list.
We should notice when we feel guilty, and then ask whether the guilt is ours or whether we inherited it from somewhere.
Pour autant, je ne suis pas sûre d’avoir envie de tester le lecteur de flux RSS développé par l’auteur, où les articles restent un certain temps seulement, en fonction de leur pertinence (quelques heures pour un entrefilet d’actualité, quelques jours pour l’article d’un quotidien, une semaine pour un essai…). Le FOMO serait trop grand, je serais tentée de me connecter hyper régulièrement pour tout sauvegarder. Un poison différent.
Social media learned something interesting. Facebook could have shown you « 24,847 posts you haven’t seen. » They understood this would paralyze, not engage. So they made a different choice: no unread count. Infinite scroll. Algorithmic curation. They traded phantom obligation for manipulation. The feed never made you feel behind. It made you feel like you might miss something right now. Different poison.
Merci à Kozlika pour la découverte.
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Je le dis, parce que je n’aimerais pas qu’on croie que je ne retiens que ce qui est difficile de cette expérience, tout comme je n’aimerais pas qu’on ne retienne que c’est uniquement merveilleux et épanouissant. En réalité, je trouve ça difficile de composer avec tous ces contrastes […].
Yasmine, La perfection n’est pas mère,
Sundays are made for tea & crumpets
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This day was so ordinary for us, yet I am terrified that I will feel immense nostalgia and grief one day when I look back at this post.
Winnie Lim, an ordinary day
Like who wants to look at mundane photos of my day?
I do.
Outre l’étonnement du quotidien à l’autre bout du monde (et oh ! papa’s beard, j’avais mangé un délicieux éclair au chocolat de cette chaîne au Vietnam !), il y a cet aspect émouvant des relations parasociales (aussi étranges soient-elles) à se faire témoin d’une vie que l’on ne croisera probablement jamais. Comme des cartes postales qu’on recevrait d’un personnage de série auquel on s’est attaché.
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Plus je vieillis et plus j’ai l’impression que le temps salarié est du temps perdu, du temps gaspillé. Non pas que mon travail soit inintéressant, bien au contraire, mais que la priorité semble être ailleurs.
Karl, sursis, Les carnets web de La Grange
Fatiguée, stressée, anxieuse et parfois tentée par la démission vers un emploi salarié, je me rappelle aussitôt que c’étaient des heures pour ainsi dire non vécues.
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Un beau billet de Monsieur Samovar sur avoir tous les âges (et 43 ans).
Attendez, attendez. Laissez-moi ouvrir une parenthèse, à la hache s’il le faut. J’ai pas vécu ça quand c’était le moment, j’ai loupé le train, si on prenait le TARDIS, qu’on voyageait dans le temps et que je visitais en décalé un temps révolu ? Attendez, attendez s’il vous plaît, c’est la dernière fois. Après j’accepterai. Après je serai serein, je serai comme on me dit qu’il faut être. Heureux de chaque jour, de chaque instant qui passe. J’apprendrai à vivre pleinement ou à laisser filer les moments, débarrassé des injonctions, sage et silencieux.
Je ne le ferai sans doute pas.
Je continuerai à courir le long de ma chronologie, poumons qui braillent, brouillard mental.
J’ai et n’ai pas tous les âges que j’ai eu. À la fois le passé, en s’accumulant, devient une malle aux trésors, à la fois qui j’ai été me devient par endroits inaccessible.
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J’étais peut-être un peu naïve mais avant de me mettre à danser autant, je ne savais pas que cette pratique viendrait creuser si fort mon rapport au corps. Je pensais que c’était quelque chose que l’on fait en utilisant son corps comme une sorte d’ustensile, mais je n’imaginais pas que tout partait de l’intérieur […].
Coline Pierré, Danser jusqu’à soi, Latte avoine et chat sur les genoux
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Trouvé chez Karl :
Songer un instant à ce genre d’idée satisfait un auteur sans qu’il ait heureusement besoin de la mettre en œuvre.
Le timbre à un franc, Jean-Louis Bailly
Idée n° 237389. Est-ce que je pourrais songer ainsi à mes idées numérotées aléatoirement ? Non pas des projets morts-nés dont je ne fais pas le deuil, mais des idées qui se suffisent à elles-mêmes, comme les amorces poétiques de happenings qui n’auront pas lieu dans Grapefruit ?
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Trouvé chez Guillaume Vissac :
J’écris toujours des poèmes sur la deuxième chose qui me vient à l’esprit, lit-on dans Le musée des redditions sans condition, pour ne pas avoir à le faire sur la première.
Première chose : image. Deuxième chose : lien.
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Les pistes que je ne suis pas, les possibilités que j’ignore, maintiennent peut-être d’autres structures dont j’ai « quelque chose à faire ».
L’idée, c’est la place qu’on occupe et celle qu’on donne aux éléments et à l’échec, à la maîtrise, à l’emprise, aux directions décidées, s’appesantir ou pas, le juste ce qu’il faut de nostalgie, les choix, le recul par rapport à eux, est-ce qu’on peut réellement choisir ce qu’on ne sait pas […]
Christine Jeanney, coupe coupe, block note
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Et en remettant en question l’évitement improbable (improductif) (hors piste) (que des qualités) de l’éparpillement, je remets en question l’idée de se spécialiser, de creuser une seule voie, de s’y dédier. Je crois que c’est un mythe. On ne fait rien avec une seule allumette dans le noir.
Christine Jeanney, moby, block note
J’ai vu tout le noir qu’il y avait. J’ai besoin que ça foisonne à nouveau, besoin de m’éparpiller.
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Mais au fond, quand on transmet, est-ce que ça n’est pas pour réparer un peu de soi ? Pour créer quelque chose qu’on n’a pas eu ?
Sacrip’Anne, Transmission
Dans mon enseignement de la danse : une compréhension fine du mouvement, même et surtout lorsqu’il ne tombe pas naturellement juste. Est-ce que je n’en oublie pas ce que j’ai reçu, le phrasé, les élans ?
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Trouvé chez Karl :
Lorsque je regarde un film, une série, je suis désormais très sensible aux gestes de tendresse entre les personnages. […] Cet instant où tout s’arrête, où tout se dit sans une parole, dans la délicatesse d’un contact qui ne cherche rien de précis qu’une forme d’abandon, de lâcher-prise, n’attend rien qu’un peu de calme, de sérénité. Dans un enlacement amical, une attention prévenante. La pression redescend, les deux corps se rapprochent, leurs rythmes cardiaques se coordonnent pour retrouver un peu d’apaisement et pouvoir, après un mouvement de recul, se regarder en face. Les mots refont surface, même si parfois ils ne sont même plus nécessaires.
Pierre Ménard, Un mouvement suffit, Liminaire
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Je ne sais plus où j’ai vu passer une broderie de scanner, ou une broderie d’image médicale, quelqu’un — quelqu’une en l’occurrence — avait brodé ses résultats d’examens, donc un sujet non brodable, ni une fleur ni un lapin enrubanné, ni un adage au point de croix […]
Une tumeur obscurus sur le sein droit d’un T-shirt ?
S’octroyer le droit de broder (tisser, coudre, denteller) du laid, du not fit, en dehors des modèles et gabarits. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas plus de monde qui s’empare de ce droit pourtant d’accès facile. Qu’est-ce que ça peut faire qu’avec un fil et une aiguille on fasse quelque chose de raté, de moche ou qui ne serve à rien.
Oui, pourquoi. Pourquoi pas la broderie, la LSF, le collage, le violoncelle. Pourquoi toujours les mots ?
Christine Jeanney, simple, block note
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Dernier billet de Prof en scène (pas le dernier en date, le dernier point final) :
Je suis devenu, je pense, l’enseignant que je souhaite être : insatisfait, passionné, instable.
Peut-on se satisfaire d’être insatisfait ? Toujours surprise, un peu admirative et envieuse quand je trouve (comme souvent chez Christine Jeanney ou ici chez Monsieur Samovar) une installation revendiquée dans l’in- ou autre préfixe privatif.
Et oui ça brûle, et oui on y laisse une énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas. Mais c’est ainsi que l’on donne du sens au temps qui passe.
L’énergie qu’on ne retrouvera peut-être pas : et de vieillir.
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Mais je cherche autre chose désormais, comme si j’étais fatiguée de me battre et que j’avais besoin de calme. J’aimerais voir des femmes fragiles mais qui ne se font pas marcher dessus. […] Des femmes fragiles mais sensées, dont on respecte la fragilité et la banalité, des femmes qui, si elles ont été violentées, sont aidées, aimées et soutenues comme elles le méritent mais sans pathos ni contexte combatif. Des femmes cassées mais indépendantes, capables de décision, incapables de décision aussi et alors épaulées sans syndrome du sauveur.
Lucide, Exception et banalité, Courant noir
Dans le même post aussi, de chouettes réflexions sur la photo de rue et sur les cheveux blancs vantés sur des corps normés.
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The sky was the colour of the death of the internet : l’exposition qu’a visité Eli n’entre pas du tout en résonance avec mon imaginaire, mais ce titre, je ne m’en remets pas !
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Après tout, c’est le nerf de l’enseignement : pas la répétition, mais la reformulation.
Marion Olharan Lagan, Brûlée vive, Le non book club