[…] j’ai l’impression que l’IA circule partout, parfois même dans les textes ou commentaires amis. Peut-être qu’elle révèle seulement la platitude de nos langues. […] Partout l’impression que le langage se vide.
L’IA qui révèle la platitude de nos langues, c’est exactement ça. Des tournures prêtes-à-dire qui ne disent rien. Corporate, creuses ou ronflantes. Qu’elles soient écrites ou générées n’y change pas grand-chose (c’est probablement là la tristesse).
Nous sommes tous complices et compromis. C’est le bon point de départ pour penser à ce que nous devons changer. Toute position de la vertu est vouée à l’échec. Il est impossible d’être vertueux dans le monde courant à moins d’être hors-système. […] La complicité est une arme beaucoup plus efficace dans la réforme des institutions. Je suis compromis donc je dois penser le changement pour l’être moins.
Je crois que j’aime éprouver ce sentiment qui ressemble à celui de l’enfance devant les premières lettres, quand on ne sait pas encore les déchiffrer. Savoir qu’il y a du sens, caché mais pas inaccessible […].
Apprendre à lire, à déchiffrer tout du moins, la musique, le braille, l’alphabet cyrillique, les kanjis, la langue des signes (française). Ou les brouillons de structures littéraires qui illustrent l’article d’origine, comme des infographies sans légende.
Walking the narrow path between the forest’s tall evergreen trees felt like entering a European cathedral with a towering vaulted ceiling. […] You feel small and big all at once.
At once, minuscule comme individu, immense comme partie du tout qui ne s’en détache plus, se confond avec.
(ça devrait me permettre de mettre de côté et définitivement la question de ma légitimité à traduire, moi qui n’ai fait aucune étude en ce sens, quand trois traductions qu’on peut qualifier de professionnelles, ou de références, font ce raté)
J’avais oublié que je m’étais libérée ce jour-là de l’item légitimité. Peut-être parce que c’était sur le moment.
Purée, c’est tellement ça, la légitimité qui se trouve et s’oublie l’instant passé…
À qui ou quoi on donne de la légitimité. Qu’est-ce qui fait que trois professionnels reconnus acceptent de traduire par « champs d’oreilles » sans reconsidérer cette sorte d’absurdité, parce que c’est VW, qu’elle est grande, qu’elle a toujours raison, et que si elle veut mettre des oreilles flottantes sur des tiges dans des champs, sa licence poétique, son statut le lui permettent. Sauf que ce n’est pas ce qu’elle fait. À quel moment on s’incline, à quel moment on essaye de comprendre sans l’entrave du légitime, du statut, de la statue.
Just like a muscle gradually losing its strength without training, our brains gradually loses its ability to be in a unstimulated state if we are constantly gratifying it with stimuli.
What the phone does is to manufacture frustration, a frustration that would not exist if we were not used to being quickly and easily gratified.
Sometimes I think life is just a lifelong journey of being able to convince our selves to go in the direction we actually want to go versus simply going along with our desires and impulses.
Je ne les imagine pas comme si leur histoire avait continué, comme ils seraient maintenant, mais figés dans l’un ou l’autre des états dans lequel je les ai connus.
Il nous manque cette proximité géographique qui permet d’éclater une pizza sur les marches de la BNF, pour le simple plaisir de se salir les doigts ensemble. De discuter de projets qui n’iront nul part, de créer un plan de livre dans un studio enfumés, ou de discuter en terrasse d’un projet de podcast. Rien n’avance vraiment, mais on en parle et c’est stimulant. On est ensemble et c’est le principal non ?
La transmission est toujours une chose étrange. […] Il ne s’agit pas de discours, mais de la ré-interprétation d’un geste à chaque génération. Certaines choses survivent plusieurs générations. Certaines s’estompent dans leur déformation ou dans leur oubli. On ne sait jamais ce que l’on va transmettre, ni ce que l’on va éviter de passer.
La dernière phrase, je la constate déjà dans ma deuxième année d’enseignement de la danse. Les élèves s’amusent à reprendre en cours une passe en duo, pour moi anecdotique, d’une chorégraphie de l’année dernière, et ouvrent leur couronne avec la même impulsion que j’y mets presque toujours sans y penser…
J’aime beaucoup le fait que ce soit à la fois à moi et pas à moi. Que ça m’appartienne un peu comme un coucher de soleil ou une fleur de passiflore déterminée, ouverte un 24 décembre.
Janvier : Liv Maria de Julia Kerninon (2020) 💙💚 / La Femme aux mains qui parlent de Louise Mey (2024) / L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi (2024) / Les Ronces de Cécile Coulon / Bleuets de Maggie Nelson (2009) / Février : La Vie têtue de Juliette Rousseau (2022) / L’Animal céleste de Véra Pavlova (2004) / Fumées de Takuboku (1989) / Toucher la terre ferme de Julia Kerninon (2022) / Une activité respectable de Julia Kerninon (2017) / L’Analphabète d’Agota Kristof (2004) / Mars : Le Grand Cahier d’Agota Kristof (1986) 💛/ Tout ce qui nous était à venirde Jane Sautière (2024) / Nue, sous la lune de Violaine Bérot (2017) / Le Dernier Amour d’Attila Kissde Julia Kerninon (2016) / Camille va aux anniversaires d’Isabelle Boissard (2024) / La Colère et l’Envie d’Alice Renard (2023) / La Preuve d’Agota Kristof (1988) / Fragments verticaux de Roberto Juarroz (1993) / L’empathie est politique de Samah Karaki (2024) / Avril : La Voyageuse de nuitde Laure Adler (2020) / De grandes dents, enquête sur un petit malentendude Lucile Novat (2024) ❤️ / Chaos sur la toile de Kristín Marja Baldursdóttir (2007) 💛 / Mai : Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea (2023) 💜 / L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie (2005) / Marigold et Rose de Louise Glück (2022) / Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba (2018) / Faire famille, une philosophie du lien de Sophie Galabru (2023) / Nullipare de Jane Sautière (2008) / Érotiques, 69 poétesses de notre temps (2024) / Strega de Johane Lykke Holm (2022) / La Muraille de Chine de Christian Bobin (2019) / Juin : Une chambre à soi de Virginia Woolf (1929) / La Végétarienne de Han Kang (2007) / Laisse-moi te dire…de Margaret Atwood (2020) / Nos dernières fois, Défier la nostalgie de Sophie Galabru (2025) / Juillet : Le Troisième Mensonge d’Agota Kristof (1991) / Mémoires de Marius Petipa / Les femmes qui me détestent de Dorothy Allison (1983-1991, 2024) / Hier d’Agota Kristof (1995) / Créer des ballets au XXIe siècle de Laura Cappelle (2024) / Août : Poétiques et politiques du répertoire, Les Danses d’après I d’Isabelle Launay 💛 / Septembre : Résister à la culpabilisation de Mona Chollet / La Tendresse des catastrophes de Martin Page (2025) 💛 / Le Grand Feu de Léonore de Récondo (2023) / Octobre : L’Art de revenir à la vie de Martin Page (2016) / Pleurer au supermarché de Michelle Zauner (2021) / Betty de Tiffany McDaniel (2020) 💙 / Novembre-décembre : Intermezzo de Sally Rooney (2024) 💙 / Décembre : Une faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello (2013) / Douceur de la musculation de Martin Page (2025) /
Côté bandes-dessinées & romans graphiques :
Janvier : Fragile de Mathilde Ducrest / Je suis bordélique d’Einat Tsarfati / Mars : Les Carnets de l’apothicaire t. 1 / Avril : Éveils de Juliette Mancini / Mai : Ne m’oublie pas d’Alix Garin 💙 / Amours liquides de Lilith 💙 / Les Belles Personnes de Chloé Cruchaudet / Juillet : Minuscule Folle Sauvage de Pauline de Tarragon / Août : Toutes les princesses meurent après minuit de Quentin Zuttion / Humaine, trop humaine de Catherine Meurisse
2025 a été est marquée par…
un appétit en berne pour les romans graphiques et BD,
un très bon cru de fiction,
une grande majorité d’autrices ; les exceptions (à l’exception des poètes et d’un chorégraphe) sont Jean-Baptiste Andrea (j’ai adoré Veiller sur elle) et Martin Page, le binôme de Coline Pierré,
des histoires continuées, avec Violaine Bérot, dont j’aime décidément beaucoup la sensibilité, Tiffany McDaniel, qui me rétame pour la deuxième fois, Annie Ernaux (oui, bon, celui-ci était dispensable), Sophie Galabru, Christian Bobin, Mona Chollet, Léonore de Récondo,
la découverte de talents confirmés (j’emprunte l’expression à Gilda) : deux ou cent ans après tout le monde, je kiffe Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea, Intermezzo de Sally Rooney et Une chambre à soi de Virginia Woolf,
des ovnis : la trilogie des jumeaux d’Agota Kristof et le pavé islandais qu’est Chaos sur la toile,
du chelou avec Strega (oui bon) et La Végétarienne de Han Kang (réelle fascination),
des découvertes sensibles : La femme aux mains qui parlent de Louise Mey, L’Animal céleste de Véra Pavlova,
une grande majorité d’emprunts à la médiathèque. Par curiosité, j’ai noté le prix de tous les livres empruntés ; je pensais totaliser trois ou quatre cents euros, mais j’ai emprunté pour plus de 700 € de livres ! Hors bandes-dessinées, de surcroît.
1h30 de visio pour préparer le spectacle de l’école où je donne cours en auto-entrepreneur. 1h30 de travail non rémunéré, tout comme la recherche de costumes ou les musiques que l’on doit fournir en haute qualité et donc acheter nous-mêmes. J’imagine que le spectacle sera de même, extension bénévole qui va de soi. Cela irait de soi dans un contexte salarié, mais nous ne sommes pas salariées. L’envie me prend de facturer ce temps de travail, mais je crains de déclencher les hostilités, bénéficiant aussi de la gratuité du studio pour les cours particuliers que je donne occasionnellement. Où placer l’équilibre dans ce genre d’échange de bon procédé ? à quel moment y a-t-il de l’abus quand tout est informel ? Ne pas m’énerver, ne pas me retirer encore un temps de mon jour de congé.
Mardi 9 décembre
Avouez, on ne dirait pas une queue de baleine ?
Je m’arrange pour que S. puisse être récupérée en voiture et venir au cours. Je ne connais pas encore à ce moment la raison de son hospitalisation récente. J’apprends plus tard que c’est une TS. Quand je demande ce que signifie l’acronyme, seul le T est déployé et cela est déjà trop : tentative de S.
Mercredi 10 décembre
Quelle idée ont les parents d’amener leur fille malade et contagieuse à la danse ? Les autres sont crevés ou surexcités. À une certaine heure de l’après-midi, j’abandonne l’idée de faire un cours technique. Un jeu du miroir avec des ports de bras, voilà qui est (brièvement) reposant. Les enfants se reconcentrent d’eux-même et je découvre une qualité de mouvement insoupçonnée chez une petite fille à l’investissement jusque-là très superficiel. Le jeu du miroir est peut-être encore de leur âge, finalement.
Riz soufflé au peanut butter, c’était pas mal
Jeudi 11 décembre
Cours de stretching postural : aujourd’hui, on apprend à mettre sa cheville en avant. La sensation est similaire à la résistance créée par des chaussures de ski (entre ça et le tire-fesse pour l’engagement des ischio-jambiers en relation avec les rotateurs, nos comparaisons sont socialement très marquées — Bourdieu, ballet, bourgeoisie).
Une autre prof présente me donne une super astuce pour travailler la rotation du bas de jambe : placer un petit ballon (de Pilates) entre les mollets.
J’étais toute contente de ma commande musicale — une sicilienne pour des relevés lents sur pointes — puis sont arrivés les fondus. Après plusieurs essais avec la pianiste tentant de pallier mes difficultés, j’ai dû me résoudre à passer l’exercice, incapable de le compter (ça marchait sur la musique enregistrée).
Une maman que j’ai vue de plus en plus fatiguée au fil des semaines est en arrêt maladie. Ses cernes sur le banc, sa fille à la barre. Le cours est plus facile quand les jumelles ne sont pas là ; j’aimerais ne pas m’en faire la remarque.
En barre au sol, la fatigue me fait dire n’importe quoi. J’ai noté nawak, le hamster, atelier barre au sol par deux et sûrement cela a fait sens à un moment. Maintenant ? Leur ai-je raconté l’anecdote de mon premier et unique cours de pole dance ? J’avais réussi à me renverser avec beaucoup plus de facilité que la plupart des autres élèves (deux trois tentatives pour comprendre qu’avec un grand battement, c’est plié), mais, alors que les autres n’avaient aucun problème à se laisser glisser le long de la barre, mon cerveau tête en bas avait paniqué : voyant le sol se rapprocher, je m’étais éjectée de la barre en roulé-boulé et la prof s’était exclamée « Oh ! On dirait un hamster ! »
Edit : ce n’était pas ce hamster-là, je me souviens à présent ! C’était le hamster du fil Reddit sur les images données par les professeurs de danse. Sur la demi-pointe à garder très haute pour ne pas écraser le hamster juste en-dessous. Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.
Les ours se terrent dans leurs tanières pour hiberner (et moi pour cuver ma crève)
Vendredi 12 décembre
Réveillée à 3h du mat’ par mal de gorge carabiné, j’enchaîne quelques heures de sommeil plus tard sur le dernier jour de formation, plutôt intéressant de part son focus RH. Tout le monde rit lorsque la formatrice indique que les 20h hebdomadaires de nos contrats (19h en danse) incluent les temps de réunion, voire de préparation de cours ; c’est du face-élèves pour tous. Il est également question du droit de réserve ; je parle (ventile) trop.
Le soir, j’essaye de trouver des pistes pour avancer la choré malgré l’épuisement — à défaut de la finir.
Le boyfriend se découvre une nouvelle pizza préférée avec crème de fromage italien, pecorino et coulis de jaune d’œuf ; bordel, c’est tellement appétissant que j’en mange en virant les morceaux de guanciale.
Samedi 13 décembre
Gourde à la main, une enfant dit à une autre qu’elle est quand même un peu H-A-N-D-I-C- Je l’interromps : je rêve ou tu épelles handicapé ? S’ensuit un laïus improvisé pour expliquer qu’utiliser le handicap comme insulte n’est vraiment pas une bonne idée, mais je ne suis pas certaine que la petite fille comprenne : elle croit que je la réprimande d’avoir traité-de sa camarade et s’en défend c’était-pour-rire, alors que je voudrais justement lui faire comprendre que le handicap n’a rien de risible, qu’aucune honte dont on pourrait rire n’y est attaché, et qu’elle ne sait pas, jamais, si les personnes autour d’elle sont ou non porteuses d’un handicap — souvent invisible. Je suis plus confuse à l’oral — et péremptoire : je ne veux plus entendre ça en cours. (J’essaye d’être ferme sans méchanceté.)
Fièvre qui remonte, salle inadaptée, j’éprouve de grandes difficultés à faire avancer la choré. Je suis explosée de fatigue et ça se voit, dixit le pianiste. Est-ce l’honnêteté brusque qui me surprend, ou la validation compatissante ? Ah bah merci, je réponds en rigolant (et quelque part, merci vraiment, soulagement).
Dimanche 14 décembre
Dad entre à l’hôpital aujourd’hui. Demain est le point temporel où convergent et se dénouent (on l’espère) les anxiétés : tandis que j’aurai mon premier rendez-vous avec une nouvelle psy, le boyfriend sera dans le train avec le chat pour s’installer dans sa maison… et Dad sur la table d’opération, à cœur ouvert.
Lundi 15 décembre
Le cabinet de la psy est tristoune-cheapouille. Est-ce pour compenser les expressions invisibles de mon visage masqué ? La thérapeute marque l’empathie de manière si appuyée qu’elle parait jouée — factice. Ces expressions exagérées me laissent mi-figue mi-raisin, mais le fait est que cette première séance remplit son rôle de bilan, alors que je craignais que le résumé des épisodes précédent déborde bien au-delà. Elle ne voit pas trop l’intérêt de se pencher sur la question d’une éventuelle neuroatypie si ce n’est pas un problème quotidien, et pense plutôt aller du côté de la confiance en soi. Pff, tout le fun est parti. Je me rue sur une pâtisserie au chocolat en sortant.
J’annule le cours pour cuver ma fièvre et tenter de tenir la dernière semaine de trop (le mois de trop).
On me dit que le chirurgien a dit que l’opération s’était bien passée.
Mardi 16 décembre
Fin d’année : la fin du cours est requalifiée en apéro avec mes adultes avancés. On trinque au jus de litchi-goyage (délicieux).
Les saumons remontent les rivières en bancs
Mercredi 17 décembre
Je poursuis l’exploration des alternatives au crumble deux chocolats avec cette part de pain perdu au praliné et au caramel.
Dernier mercredi avant les vacances : j’ai décrété les portes ouvertes pour acheter la tranquillité des élèves, canalisés par la présence d’un public. Les parents ne voient pas la stratégie de survie, ils sont contents, me remercient, alors que, vraiment, c’est moi qui les remercie pour le calme qu’ils m’offrent. Et parfois, en plus du calme, de jolies attentions, des Ferrero rocher, des escargots en chocolat, deux roses des sables maison dans un petit sachet accompagné d’une carte : une boule de Noël rayées à coup de masking tape et de paillettes, là encore maison. Je suis toujours ravie et surprise, n’ayant pas cette culture du cadeau de remerciement.
Jeudi 18 décembre
Cours de stretching postural : aujourd’hui, on tente de plaquer ses omoplates pour conserver la force du dos dans les ports de bras. C’est une zone très floue pour moi ; sans le miroir, je n’ai aucune idée de comment elles sont placées. Ça marche mieux d’un côté que de l’autre.
Le cours de l’après-midi se délite dans la bonne humeur. On ne sait parfois plus trop qui accompagne qui dans les chansons de Noël, des élèves ou de la pianiste (qui chante merveilleusement bien, je le découvre à cette occasion). Je case des courses de Noël entre les cours et je tiens, je tiens bon, m’économise en barre au sol (et corrige mieux ?). Premiers piqués tours pour mes débutantes adultes.
Vendredi 19 décembre
Après quatre semaines, un vendredi off, enfin. Off ou ouf. Je me repose moins que je n’investis ce temps trop longtemps dérobé : la préparation du déjeuner se mue en batch cooking (quitte à faire chauffer le four), avant de passer à la médiathèque récupérer Douceur de la musculation. J’en serai la première lectrice. Tout est bon pour ne pas m’avouer que je procrastine la choré.
Coucher de soleil de maboule (maboule remplace de ouf ces temps-ci). Je ne regrette pas la station de tram supplémentaire.
Samedi 20 décembre
Seule la moitié des enfants est présente et, comme le fait élégamment remarquer un élève souvent saoulé par l’immaturité des autres (nous ne nommerons personne), les éléments perturbateurs sont absents ; ça change tout.
Au premier cours de l’après-midi, je reçois des chocolats et une ballerine affreuse mais adorable, figurine en plastique translucide en tutu-plume à accrocher dans le sapin. Regardez, elle a bien les pieds en dehors, je m’extasie comme je peux. C’est adorable, juste pas l’objet.
Une demie-heure avant la fin, le cours se délite dans un essayage impromptu de costumes, tant pis, je lâche. Je ne lâche pas la chorégraphie au cours qui suit, en revanche, nous n’avons pas ce luxe. Il y a encore des couacs, mais ça avance, j’orchestre l’ensemble à partir de leurs trouvailles. De beaux cygnes blancs, un énième bonnes vacances et ça y est, ce sont vraiment les vacances : soulagement, gaité même — jusqu’au moment, en fin de soirée, de prendre les billets de train. Toutes ces heures de fatigue à venir quand j’ai si besoin de la résorber, cette fatigue…
Dimanche 21 décembre
Mon cerveau encore en manque de sommeil reste en mode warrior / give me la to-do list, sans l’énergie d’abattre les tâches les plus physiques (et par physique, je n’entends rien d’extraordinaire : des cours à préparer, du ménage). Je ne saurais dire si lister par écrit les tâches me permet de les mettre à distance pour un temps ou si cela accentue au contraire l’anxiété de l’instant présent — toutes ces cases à cocher hic et nunc… Toujours est-il que je retrouve l’embout permettant de recharger l’Apple pencil en rangeant. J’approuve la patate douce en tagliatelles (avec de la feta) et cherche des variations simples pour une ado qui voudrait représenter la danse classique à un événement de talents de son école (le terme me fait penser à une émission télévisée). C’est à la fois plus simple et plus difficile à trouver que ce que je pensais, une fois éliminés les prodiges des Youth American Grand prix et consorts ; j’en fais une petite provision. Le mail est envoyé automatiquement aux deux parents : le père me remercie d’avoir pris le temps de formaliser ça par écrit ; la mère me remercie beaucoup, sa fille est ravie. Quoique toutes deux très courtoises, ces réponses ne me font pas le même effet ; le travail émotionnel est décidément genré, les femmes ont appris à y faire.
[…] selon qu’il y a attirance réciproque et passage à l’acte ou pas, qu’on mélange nos peaux ou qu’on s’abstienne par manque d’envie, circonstances ou mauvais timing, ou genre, on navigue entre des choses qu’on va étiqueter amour romantique et amitié.
[…] beaucoup de gens achètent des livres comme des chaussettes à fil doré où il est écrit Chipie, ou Emmerdeuse, parce c’est à la mode en ce moment, que ça se fait, et sans imaginer qu’ils achètent des armes de restriction.
J’ai pensé la même chose l’autre jour, sans les livres, en moins bien formulé (des armes de restriction !) devant l’improbable présentoir de chaussettes pailletées du Carrefour city — improbable près des caisses au milieu des produits alimentaires et improbable résurgence des années 1990 en 2025 : tous les adjectifs ou presque sont au féminin et négativement connotés. Je pensais qu’on avait évolué depuis, mais peut-être n’est-ce que mon entourage d’une certaine classe sociale ? Un backlash, une nostalgie ? J’ai eu envie de trouver une paire qui me plairait, avant de me rendre compte, de devoir me rappeler que c’étaient, oui, des armes de restriction.
Au lieu de retrouver le sens du gratuit, nous sommes amenés à éprouver comme un devoir même le simple emploi du temps libre, lequel devient de la sorte un temps vide, ou rien ne favorise un quelconque rapport avec soi-même et avec la vie.
Fellini par Fellini
cité par Christine Jeanney, block note — cachot, Tentatives
Il y a les livres faits pour être lus, et les livres faits pour être là.
J’ai envie quand j’y pense, de tout ça j’ai envie, souvent, et pas seulement pour me débarrasser d’une tâche mentale ; j’ai envie du processus, de l’activité, du faire. […]
Et puis le moment arrive, le moment juste où coïncide le temps libre ou libéré, l’envie, et les projets. Et là
l’ennui
et plus rien ne semble pouvoir rallumer le tableau de bord et réactiver l’électricité qui fait bouger, agir, penser, ressentir, vivre ce corps.
Peut-être que l’ennui c’est de la dissociation […]. Peut-être que l’ennui c’est mon système nerveux qui se repose d’avoir été trop activé et dérégulé.
Je m’ennuie quand j’ai enfin du temps mais que ce temps ne durera pas, que c’est maintenant ou jamais, et il faudrait saisir la paire d’heures ou de jours donnée mais soudain – non – ça s’arrête.
[…] je ressens juste la frustration du temps qui passe et dont je n’ai rien fait, la sensation de culpabilité d’avoir eu le temps d’écrire des messages / publier des articles / faire des rangements et de ne l’avoir pas fait […]
[…] quelque part, même si je n’aime pas le reconnaître, l’ennui est bien une forme d’après-coup d’une surcharge […]
Lu un dimanche à deux doigts de m’ennuyer, redoutant la déception et l’à quoi bon si je tente de rédiger quelque chose d’un tant soit peu soutenu alors que je sens mes capacités mentales saturées. (Je crois que je suis mûre pour chercher un diagnostic sur la probable neuroatypie de mon cerveau.)
J’ai la tête farcie de futur. Ce n’est pas très agréable. La question n’est pas tant qu’il s’agisse d’un bonfutur ou d’un malfutur (tout futur est nul tant que non advenu), mais plutôt qu’il me dépossède de moi-même au seul moment du monde où je suis moi. Privé de toute espèce de présent et donc de présence, le temps tout étendu qu’il soit devient quantité négligeable.
Une très bonne circonvolution pour définir la vie sous anxiété. Ce qui est à venir vient tout de suite, se concatène sans étalement chronologique, encombrant l’ici et maintenant.
Parce que je ne crois pas avoir envie d’apprendre. Pas ça, pas maintenant, ou pas de cette manière.
Tout ce que je veux, c’est ressentir de la joie. C’est avoir le droit d’expérimenter sans but, sans attentes.
[…] Et je trouve ça dingue qu’à 34 ans, je continue à devoir redécouvrir ça, difficilement, plusieurs fois par an […].
M’amuser à prendre des photos sans apprendre à faire de la photo, ça je sais. Je me suis rendue compte que je ne voulais pas spécialement apprendre lorsqu’on m’a offert un appareil avec une réactivité et un objectif qui m’a permis des arrières-plans flous et des portraits doux, aux expressions telles que je les vois : ma frustration était levée, c’était assez pour m’amuser. Mais autant la photo échappe à l’envie-besoin de me perfectionner, autant je n’y résiste pas aussi bien avec le dessin ou l’écriture. Je ne sais plus ou pas « expérimenter sans but, sans attentes ». Cela me donne l’impression d’errer, ou d’échouer. Le collage, à la rigueur. Cet après-midi, j’ai tenu deux magazines et une trentaine de bandelettes découpées. Et je trouve ça dingue qu’à 37 ans, je continue à devoir redécouvrir ça, difficilement, plusieurs fois par an.
Aussi : la danse, en devenant mon métier, a cessé d’être quelque chose que je ne faisais que pour le faire, le plaisir à même l’activité. Avec davantage d’énergie physique, moins de peurs héritées des blessures et une moindre intolérance au bruit, je tenterais bien d’autres styles (hip-hop, heels…)(quand je vois le nombre de professeurs de heels qui sont ou étaient danseuses classiques…)
A rechercher les titres on croise inévitablement des regards. Car notre quête défie les lois tacites du métro. Il n’est plus question de s’ignorer, de se tolérer le temps d’un trajet.
Précisons : le métro parisien. Les règles tacites ne sont pas tout à fait les mêmes dans le métro lillois, où il est de mise de se sourire quand les regards se croisent (je sais, je sais, « sans perturber l’équilibre précaire de cet écosystème » on avait dit).
Le travail d’enquêteur doit être pris au sérieux. Lorsqu’on parvient à apercevoir le coin inférieur droit d’une jaquette de chez Folio Classique, on épluche le catalogue de la collection pour retrouver les motifs bleus et rouges qui filtraient entre les doigts poilus d’un homme d’âge moyen vêtu d’une veste de cuir.
J’aime ce jusqu’au-boutisme absurde, mais pas plus qu’autre chose.
On finit par se prendre d’amour pour les éditeurs qui rappellent le titre et l’auteur de l’ouvrage en haut de chaque page. Ils nous évitent de devoir prétendre refaire nos lacets pour accéder à la couverture qui fait face au sol crasseux du métro.
Il faut croire que je ne suis pas aussi ouverte d’esprit que j’aime à le penser […] Je ne saurai jamais si les dragons peuvent forniquer avec des humaines. Et je continuerai à me penser lectrice sans pour autant connaître le nom des autrices qui vendent le plus de livres au monde.
Chouette inversion face à la hiérarchie des genres.
Pensons la lecture de métro comme une activité démocratique qui fait voyager dans les mêmes conditions les prétendus grands auteurs et les genres populaires.
C’est très difficile à expliquer, mais toujours afficher une bonne humeur sereine, se montrer également enthousiaste quand j’aborde la vie de la fée Morgane et le conditionnel présent, ne jamais perdre patience devant des comportements gris et agressifs, ça demande une force immense.
Ma tête est un lieu difficile à habiter ces derniers mois.
Ce week-end sur un coup de tête, j’ai commencé à assembler une maquette de bateau et l’absence de narration dans le cerveau m’a offert un répit considérable.
L’absence de narration, purée, c’est tellement ça.
Sur mon chemin, j’ai contourné l’Opéra Garnier. […] Par l’une des grandes fenêtres, j’ai vu de la lumière jaillir. Un éclat ancien s’est déversé dans la nuit, un or loin mais là, et c’était assez spectaculaire et, je dois dire, beau, cette beauté passée accidentellement répandue sur notre présent.
Une journée en silence. Dans le silence, comme une matière liquide, réparatrice.
Lundi 24 novembre
Le chat me réveille le matin d’une pattoune interrogative (de préférence quand je suis sur le ventre et qu’il peut escalader les mollets). Est-ce qu’elle est réveillée ? Maintenant oui.
Transformée en vitrine de Noël, la fenêtre de l’école de danse a des airs de foyer dans le noir de la nuit tôt.
Mardi 25 novembre
Le chat attend que je sois réveillée pour me grimper dessus : mieux.
Au bout d’un an et demie, L. et moi comprenons qu’il lui manque un étage d’abdos. Pas physiquement, hein, juste dans la sensation et le contrôle. Ses amies plaident la gestation de jumeaux. Tu m’étonnes.
Le boyfriend revient, l’anxiété aussi, qu’il soulage de son corps dans le mien dans l’obscurité de la lumière et des yeux fermés, la chair malléable à soi.
(Sally Rooney écrit des scènes de sexe incroyables.)
Mercredi 26 novembre
Je donne plus d’heures de cours que je n’ai d’heures de sommeil. Ça se passe étrangement bien.
Le vent du nord emporte les feuilles des arbres
Jeudi 27 novembre
Le chat vient ronronner sur mes jambes alors que je m’étais re-glissée sous la couette le temps de manger mon bol de céréales. Je nous octroie cinq minutes qui en deviennent dix. La douceur sous mes doigts arrache un moment de vie au temps automatique de la préparation matinale.
Il n’y a pas de pilote. Le diagnostic de toutes les tensions est enfin posé en réunion, même s’il ne l’est que sur une partie synecdoque — je transpose, trop soulagée de voir que la confusion dans laquelle je patauge est réelle et pas seulement perçue. J’en ai la confirmation : la personne qui coordonne est sur le même plan hiérarchique que ceux qu’elle coordonne, le pouvoir de décision revenant au directeur, lequel est au four et au moulin, à la musique, au théâtre et à la danse. Comment peut-on penser qu’une coordination sans pouvoir décisionnel puisse fonctionner autrement qu’en théorie ? Je n’arrive pas à comprendre.
La pianiste est absente, la moitié de l’effectif éclopé : je demande à celles qui restent si elles préfèrent faire un cours normal ou travailler une variation. Elles n’osent pas trop, puis la variation, elles sont unanimes. D’habitude, il n’y a que les classiques qui ont droit au répertoire (elles, sont en cursus danse contemporaine ou jazz). La variation est trop belle, en plus, Le Lac. Au sol, on est dégoûté de ne pas pouvoir participer.
Je profite de leurs coups d’aile donnés avec un plaisir manifeste pour leur demander quelle est leur relation avec les pointes, si elles ont envie de — oui. Pareil, on ne leur propose jamais. Des yeux brillent. Des vraiment ? L’une en fait tous les dimanche, chez elle. En ne les voyant jamais apporter les chaussons ou évoquer la question, j’étais partie du principe qu’elles n’avaient pas envie de s’infliger ça, et elles étaient parties du même principe, que ce n’était pas pour elles. Tout ce qu’on s’empêche en présumant de travers.
Pas bien assurée, je distingue néanmoins les deux jumelles du premier coup, ne me trompe pas dans l’allitération de leurs prénoms.
Mais comment on peut allonger le buste tout en contractant les abdos ? Un muscle se raccourcit quand il se contracte, m’oppose justement une dame si belle et adorable à la barre au sol. Avec mes petits biceps ridicules et une gourde, j’explique la différence entre contraction concentrique et contraction excentrique. Ou pourquoi on peut faire deux cents crunchs (la fatigue me rend hyperbolique) et ne toujours pas réussir à engager ses abdos en arabesque. L’immense jeune fille qui prépare l’EAT jazz approuve du regard, je vois à son sourire qu’elle le savait déjà.
Plus je suis fatiguée, moins j’ai de filtre. Le jeudi à 21h, je fais honneur à la réputation des Lions, je fais le show en racontant n’importe quoi. La nouvelle qui prend un cours d’essai doit penser qu’elle est tombée chez les fous, mais la folie manifestement lui convient, ça a été pour elle, elle s’inscrira si elle réussit son concours lillois.
Vendredi 28 novembre
Journée de formation pleine de collectivités territoriales, départementales, régionale, municipale, préfectorale… J’apprends que la décentralisation a un faux ami : la déconcentration. Et aussi que la technique américaine de danse classique est la meilleure, dixit une candidate péremptoire qui peut le prouver dossier médical à l’appui, à cinquante ans passés elle n’a pas un pet d’arthrose — candidate qui mentionnait à la pause précédente à quel point Vaganova est génial sans expliciter pourquoi ce n’était pas du tout ça, ma récente découverte enthousiaste de leur manière de prendre les tours. Je commence à soupçonner que l’aléatoire dont il est fait mention par les candidats qui ont déjà passé le concours et y ont échoué coïncide en grande partie avec la facilité ou non avec laquelle ils peuvent être managés — des personnalités flamboyantes dirons-nous. En danse classique, nous sommes cent candidats à briguer cinquante-sept postes ; cela fait de nous une filière plutôt privilégiée.
Complètement abrutie, j’attends le dîner pour récupérer quelques connexions neuronales et trouver quelques pistes pour encadrer la création chorégraphique du lendemain.
Samedi 29 novembre
[rêve de non-fumeur] ce n’est pas terrible c’est vrai mais je fume quoi une peut-être deux cigarettes
Je montre la traversée et l’élan des bras dans l’assemblé quand soudain, un choc sur le plat de ma main gauche… qui a frappé la joue d’une élève dissipée passée en courant derrière moi. C’est ma faute, dit la pauvre gamine et je ne sais pas si cela me rassure (sur une éventuelle plainte des parents) ou cela m’attriste (articuler la faute dans le moment de la douleur… comme si elle pensait quelque part le mériter). La salle où se trouvent les poches de froid est fermée, ne sachant que faire, est-ce pire, je la laisse appliquer mes doigts froids sur sa joue (t’as les mains froiiiides, comment c’est possible, les miennes sont chaaaaudes !), puis une gourde encore un peu fraîche.
Vers dix-huit heures, à sa quatrième heure de cours, une grande adolescente accuse un coup de fatigue, se plaint de muscles lourds. Information prise, elle n’a pas déjeuné ce midi. J’ouvre de grands yeux, proteste. Ce n’est pas possible, il faut qu’elle mange ! Non, mais elle a pris un petit-déjeuner vraiment consistant, hein, c’est juste qu’elle n’aime pas danser le ventre plein, elle se sent lourde, pas bien. Elle se veut rassurante, m’inquiète davantage : ce n’est pas qu’elle n’a pas mangé ce midi ; c’est qu’elle ne déjeune pas le samedi midi. Je m’attendais à une erreur logistique, un manque de temps, un tupperware et un porte-feuille oublié… pas à quelque chose de systématique. Il faut qu’elle mange, ce qu’elle veut, mais il faut qu’elle mange. On prend un moment pour trouver ce qui pourrait passer : même les pâtes sont disqualifiées, trop lourdes. Du quinoa, peut-être ? Elle n’a pas essayé, me laisse le bénéfice du doute. Je ne la sens pas convaincue, cherche d’autres choses : des barres de céréales entre les cours, par exemple. Elle n’aime pas trop ça, trop sucré. Des amandes, des raisins secs alors… Les amandes retiennent son attention. Et des pruneaux peut-être. Ça semble envisageable.
Les TCA aussi. Je me souviens après-coup lui avoir déjà donné la fin de mon paquet de Gerblé un cours passé, alors qu’elle commençait à se sentir faible : ils sont super bons en plus ceux-là, avait-elle dit en connaisseuse, ce qui m’avait surpris. Qu’une sportive les trouve pratiques pour leurs apports nutritifs, c’est dans l’ordre des choses, mais qu’une ado loue leurs vertus gustatives…
Frankenstein par Guillermo del Toro : l’esthétique IA me gêne, rend la suspension de l’incrédulité compliquée. La créature créée à partir de cadavres frais, je veux bien, c’est la partie science-fiction gothique, mais les photographies et dessins restés intacts dans la neige, après l’explosion, sérieusement ? L’esthétique IA me fait ressortir de l’histoire (si tant est que l’antipathie des personnages m’ait permis d’y entrer) ; je m’agace d’incohérences narratives que, sans ces images léchées et ces lumières absolues, je n’aurais jamais songé à relever. À moins que ça ne tienne à l’œuvre originale, que je n’ai jamais eu envie de lire, à son récit tout en symboles hyperboliques. De fait, si l’on s’en tient aux symboles (la pureté qui ne trouve son absolu que dans l’éternité de la mort, la bonté qui ne se voit bien qu’aveugle, la monstruosité qui réside dans celui qui croit au monstre…), c’est puissant.
Crise de culpabilité le soir, ça recommence comme la dernière fois, le sentiment de faute, les sanglots. Ce n’est pas de ta faute, me dit le boyfriend, c’est un accident. Et aussi : tu es à vif psychologiquement. Il n’empêche, ça recommence comme la dernière fois. Comme la dernière fois : d’en prendre conscience, la culpabilité se trouve soudain coupée de l’événement qui m’en semblait à l’origine — qu’une culpabilité plus profonde, plus diffuse et probablement moins fondée (mais plus douloureuse aussi) aura pris comme prétexte pour se manifester. Ça va mieux, mais je suis rincée.
Dimanche 30 novembre
Tu as fait du yoga aujourd’hui ? demande le boyfriend en constatant mon état mental peu reluisant. J’ai marché au soleil au milieu des arbres, c’est un peu pareil. Le soleil m’appelait et j’ai eu du mal à m’extraire, me désengluer des actions à effectuer pour sortir de chez moi, tout comme j’ai ensuite eu du mal à ressortir la nuit tombée pour me rendre à la soirée d’au revoir d’H. J’ai failli faire faux bond et j’ai bien fait de ne pas : son avion pour le Japon était le lendemain. J’ai bien fait de ne pas : j’ai passé une très bonne soirée, anxiété envolée pendant quelques heures, à discuter avec des camarades que je n’ai plus trop vues après trois années à se côtoyer quotidiennement dans tous les états de fatigue et fou rire, à manger des chips, des gyozas, du mochi enrobé de tofu frit, du carrot cake et du panettone.
Je rentre en métro avec des soupes lyophilisées que j’ai intérêt à manger avant d’avoir oublié leur intitulé indéchiffrable et un étudiant un peu plus âgé que moi, qui se trouve habiter la même ville et être le compagnon d’une prof dont je ne cesse d’entendre le nom sans la rencontrer — c’est un petit monde. Lui n’est pas venu à la danse par passion ni même par hasard, mais parce que ses parents l’y ont inscrit puis l’ont poussé à continuer en dépit de son attrait pour des études scientifiques. Il s’interroge toujours sur ce qui le pousse ou l’a poussé à persévérer une fois adulte dans cette discipline qu’il ne goûtait pas, à y revenir après s’en être éloigné. Peut-être ses parents avaient-ils compris quelque chose qu’il lui fallait lui du temps à comprendre. Apprendre à aimer ce que l’on nous donne, même quand on n’a pas d’attrait pour. Peut-être aussi s’est-il retrouvé dans un piège abscons, mais je ne le dis pas comme ça, plutôt comme ceci : quand on a mis tant d’efforts dans quelque chose, il devient difficile de l’abandonner ; on préfère continuer et s’efforcer de trouver du sens à ce que l’on fait plutôt que de passer à autre chose et s’avouer que l’on a fait tout ça pour rien — la force mentale qu’il faut alors pour encaisser l’absurdité et le gâchis. Toujours est-il qu’il s’interroge, et moi aussi : l’anti-vocation va à rebrousse-poil du milieu artistique.
Lundi 1er décembre
[rêve] les enfants sont dissipés, il faut régler le passage de la petite à la grande salle et pour cela sortir et changer de bâtiment, je passe de l’un à l’autre avec puis sans eux pour retrouver l’autre groupe et je m’emmêle dans la ville, à force de faire le tour du pâté de maison je ne retrouve plus l’entrée, le bon bâtiment coloré, je cherche, je me change dans des toilettes qui ne sont pas des vestiaires
Plaisir de voir mon élève progresser en cours particulier. J’arrive à comprendre ce qui cloche dans ses posés tours, l’arabesque plutôt que la seconde, et ça s’améliore à vue d’œil en trois quarts d’heure.
Les mandarines tachibana virent à l’orange
Mardi 2 décembre
[rêve] il y a quelque part une grande demeure, un grand domaine, la route n’en est plus une, on dirait un grand huit dit Mum au volant et par les amplitudes et les inclinaisons des virages c’en est un, la route presque rail, ça va un peu trop vite
Je me réveille encore fatiguée d’une nuit de plus de huit heures, la tête pleine du conservatoire, des bourdes que j’ai pu faire ou que je risque de faire.
Les nouvelles musiques sélectionnées cette fois plaisent aux élèves adultes ; l’incertitude descend d’un cran.
Mercredi 3 décembre
Vu les résultats des trentenaires autour de moi, Spotify a joué un +30
Après les cours, je reste près d’une heure à discuter avec ma collègue de l’accueil, à parler d’horreur en film (sa fille a été retenue à un casting) et en vrai (un de ses collègues de son autre boulot est mort dans un accident de voiture — si jeune que ses organes ont sauvé la vie de cinq enfants). On parle de toute autre chose aussi, de goûter par exemple, j’ai toujours plein d’idées pour le goûter, qu’elle prend tardif alors qu’il serait temps peut-être que je rentre dîner.
Jeudi 4 décembre
Comme je le soupçonnais, la variation du cygne blanc du deuxième acte va bien à cette élève qui, la semaine dernière, était de repos post-ostéo. Elles étaient plusieurs à être sur la touche la semaine dernière, si bien qu’on (ré)apprend la variation davantage qu’on ne la travaille. Il faudra encore une séance pour que les relevés ne se transforment pas en piqués et que les bras soient suffisamment sûrs de leurs trajets pour devenir des ailes.
Avec la fatigue, je n’ai plus de filtres ; la folie guette mon rire en barre au sol et au cours adulte. C’est un peu n’importe quoi, mais Merci pour la bonne ambiance, me glisse ensuite mon élégante aux cheveux blancs — elle avait le pétillant en berne fin novembre. Une élève manque (plusieurs, mais une manque ou me manque), encore hospitalisée après avoir failli y passer. J’ignorais ce que voulait dire marbré dans un contexte de réanimation. Mais c’est la vie, c’est ce qu’on dit quand la mort s’y glisse, quand le non-existant coexiste.
Questions, sensations, limites, on échange en barre au sol et j’ai l’intuition ensuite qu’il faut changer mon approche, ou plutôt m’en rapprocher davantage, abandonner ce que je gardais comme idée formelle de la barre au sol, de ce à quoi elle devait un minimum ressembler pour que les gens aient bien l’impression de suivre un cours de barre au sol. Dans les faits, après avoir demandé, ils s’en fichent de faire des exercices au sol ou debout ou à la barre, veulent tous travailler leur souplesse et progresser.
J’ai ouvert un espace de compréhension et de questionnements, et je dois maintenant tâcher d’y répondre. Je repense à Y. qui, malgré son arsenal, voudrait plus d’exercices de souplesse active pour étirer l’arrière des jambes, je repense à ses muscles quasi-tétanisés par l’acharnement, puis je repense à la séance de muscu de plein air que j’avais suivie au parc Barbieux, menée par des personnes sans qualifications, avais-je découvert ensuite, qui n’avaient prévu aucun étirement de récupération, mais à la suite de laquelle, m’étirant de mon propre chef, j’avais été sidérée par la souplesse de mes tissus… Il nous faudrait davantage de cardio, quinze minutes d’exercices plus explosifs qu’on n’en a l’habitude, avant de passer aux assouplissements — au lieu des étirements que j’amène progressivement en les couplant ou en alternant avec du gainage. C’est suffisant pour s’échauffer et ne pas se blesser (pour apprendre à contrôler la souplesse qu’on a déjà aussi), mais peut-être pas assez pour véritablement gagner en souplesse. Il faudrait peut-être découpler davantage d’exercices de la musique, pour ne pas imposer au corps de rythme autre que celui de sa propre respiration et lui indiquer qu’il est en sécurité — sans quoi il ne déverrouillera pas son système de (sur)protection (verrouiller les muscles pour éviter tout danger au niveau des nerfs).
Vendredi 5 décembre
Journée de formation sur l’oral et le dossier à présenter au jury. Choisissez le plus représentatif, nous répète la formatrice, le dossier ne doit surtout pas être trop épais. Le mien ne risque pas de l’être vu la non-existence de mon parcours d’interprète. Je ne trouve rien qui pourrait plaider en ma faveur dans la longue liste des éléments à fournir — il est vrai pensée pour les musiciens : je n’ai pas de discographie, et pas davantage d’article ou d’ouvrage écrit par ou à propos du ou de la candidat(e). À propos.
Le chemin que j’emprunte pour la troisième fois de ma vie pour me rendre au centre de formation est déjà mappé comme un trajet habituel. Le G20 ici, la boulangerie avec sa baguette au levain là. J’ai trouvé le bon équilibre en sortant acheter quelque chose à manger (comme la première fois — aération) mais en déjeunant seule (comme la deuxième — économiser les batteries sociales). Tout va bien.
Et encore en rentrant. Puis plus. J’ai envie de pleurer en regardant les poireaux que je n’ai plus l’énergie de transformer en beignets. Le boyfriend prend la relève et je me mets à pleurer quand il me demande où les couper, si ça va là, à cette nuance de blanc et de vert : je suis incapable de la plus petite décision. Cerveau cramé, tisane au CBD, Émilion-le-hérisson au lit en régression totale. J’entends de loin les bruits apaisants du repas que je ne cuisine pas, la bonne odeur de ce qui cuit (le riz, non les pommes de terre) puis des effluves qui piquent les yeux, même si les miens pleurent déjà (oignon, je pense ; en réalité de la poudre de kimchi dans l’eau de cuisson). Le couteau coupe pendant un temps qui me semble infini, même en sachant le boyfriend précautionneux. Je pense ma perception temporelle perturbée par le CBD, mais le saladier sur la table m’apprend qu’il n’en est rien : une émincée n’a jamais si bien porté son nom. Hé, mais on a du Selle-sur-Cher ! me rappellé-je après le plat, avec tant d’enthousiasme, d’érotisme presque, plaisante le boyfriend, ça lui fait plaisir que je parle comme ça de sa ville. Où il va partir habiter, trigger instantané.
Samedi 6 décembre
L’avantage des portes ouvertes, c’est que les enfants sont plus attentifs — même si certains parents ont l’air vaguement inquiets quand j’énonce cette vérité. Dans l’ensemble, des sourires, des enfants fiers, des parents contents.
L’après-midi, les portes sont fermées et les préados parlent et parlent. Je n’entends pas les questions très pertinentes qu’on me pose à moins de deux mètres et je finis (ou je commence ?) par crier, sur personne en particulier, seulement pour me frayer l’attention entre les bavardages, avec l’espoir de ne pas avoir à recommencer.
Au dernier cours, les élèves qui ont déjà pris le précédent s’interrogent : fera-t-on seulement du répertoire sur cette heure ? Je les sens un peu déçues ou désarçonnées par le flottement que j’imaginais être la seule à ressentir. Je ne sais pas trop quoi faire de cette heure de cours. Comme les élèves dansent déjà depuis plus d’une heure (depuis trois, même, pour certaines), je trouve un peu idiot de recommencer un échauffement à la barre. Alors je teste diverses formules : une heure trente de « milieu » (les élèves sont généralement épuisées avant la fin), le travail d’une variation du répertoire (même chose, et après deux séances sur la même variation, je sens l’enthousiasme s’essouffler), un travail technique sur une difficulté spécifique (comme les fouettés) ou un mélange des trois. J’ai voulu être attentive à leurs envies et travailler sur ce qui les enthousiasmait, mais cette liberté est en passe d’être perçue comme une errance, un manque de guidage. Il faut que j’y remédie — après les vacances, je n’ai pas les ressources nécessaires en cette fin décembre. Alors j’écoute encore une fois les besoins exprimés et j’improvise un cours de renforcement musculaire et barre au sol. Elles veulent progresser techniquement, sentent qu’il leur manque de la force, de la souplesse (mais surtout de la force) pour monter les jambes plus haut.
Plutôt que d’enchaîner les exercices, je profite de leur maturité et du petit effectif pour leur faire identifier quelques sensations que j’ai découvertes ces dernières années en cours de stretching postural : engager les ischio-jambiers et appuyer dans les orteils pour soulager les mollets dans les relevés, utiliser les adducteurs pour continuer la spirale de l’en-dehors… Certaines s’étonnent, sentent un réel changement, d’autres l’intuitionnent, le perçoivent par intermittence ; une seule élève bute sur une proprioception qui ne lui renvoie aucune des sensations recherchées, ou alors de manière si hésitante que je la soupçonne d’acquiescer à quelque chose qui n’a pour elle aucune réalité corporelle.
American History x : la violence des images / la violence dont on ne se dépêtre pas, même quand on est décidé à s’en sortir / la violence rémanente. À plusieurs reprises, je m’y dérobe, détourne le regard pour ne pas voir, crie en miniature pour ne pas entendre. Bien après le visionnage, à retardement, je prends conscience qu’il faut continuer à bander pour violer, à quel point c’est tordu.