Le printemps, les vacances, enfin

Journal d’avril, suite et presque fin

Mardi 14 avril

En descendant du tram, je m’installe sur le banc d’attente et laisse passer au soleil le suivant avant de finalement me lever pour le rendez-vous avec la psy. Elle me fait faire des pauses dans mon récit, pose des questions et reformule comme si elle n’était pas sûre d’avoir tout saisi ; agacée par ces ralentissements, ce n’est tout de même pas très dur à suivre, je ne saisis pas d’emblée que ces interruptions ne sont pas pour elle, mais pour moi, qu’elle cherche à me faire ralentir.


Le Welsh de Pancook a perdu en extraordinaire, mais j’ai grand plaisir à déjeuner avec H. et sa femme, que je n’avais jamais rencontrée. L’asymétrie de son visage peu à peu prend vie, tandis qu’H. navigue avec l’emphase qui est la sienne (un mélange d’enthousiasme et d’indignation) entre updates informels et récits où je ne suis pas très bien qui est qui, mais qu’importe. Depuis combien de temps ne s’était-on pas vues ? Huit, dix ans ? Encore une fois, peu importe. C’est la forme de cette amitié lointaine où, parce qu’il y a eu connivence virtuelle un jour, on s’est dispensé du privé concret les suivants. Épisodes de vie, séries TV, rencontre de nos couples respectifs… Il est évident qu’on se connaît sans se connaître parce qu’on se connaît depuis longtemps.


À la médiathèque, j’accuse ma courte nuit. Les idées de lecture me traversent, mais s’évaporent aussitôt, je dois me concentrer pour retrouver noms et titres, chercher les initiales dans le déroulement alphabétique, à travers un brouillard qui à chaque fois se reconstitue sitôt dissipé. L’effort mental est laborieux, mais la cueillette bonne.


Mon oncle radiologue a été appelé à la rescousse en tant que LE médecin de la famille. Il s’est renseigné sur l’hôpital où le hasard a fait débuter ma prise en charge : c’est une petite équipe, et petit sonne méprisant dans sa bouche ; ils ne prennent pas n’importe qui dans ce genre d’hôpital privé, ce ne sont pas des cow-boys mais pas des cadors non plus, hein, j’entends son grand nez parler, sa morgue de médecin, les cadors sont juste à côté, dans LE centre de référence, là où travaille une connaissance à lui, ils ne sont pas amis mais se connaissent et se respectent, ils s’estiment je propose, bref on n’a pas un cancer tous les jours, autant se faire opérer par des pointures, et j’entends presque la rhétorique d’une réclame commerciale, on n’a pas un cancer tous les jours, ce serait quand même dommage de ne pas en profiter, une si belle occasion.

Je ne m’entendrais pas avec ton oncle, c’est la conclusion de S. à qui je rapporte ces propos, pour tenter de comprendre la part entre qualité de soins et snobisme d’initié. S. et d’autres à sa suite me rassureront : le centre mentionné par mon oncle est bien le centre de référence, mais je serai bien soignée dans un cas comme dans l’autre, mon cas n’est pas compliqué. Enclume ou marteau, le clou sera bien enfoncé. C’est du pareil au même, sauf que je me retrouve désormais avec un choix à faire, moi qui ai toujours tant de mal à faire des choix, surtout quand les options sont à peu près équivalentes et que je mesure mal leurs implications. Incliné mais pas nécessité… ce vieux souvenir de prépa refait surface, sur le choix d’autant plus facile à faire que nous sommes prédéterminés à le faire — mais libres de ne pas, là étant toute la subtilité leibnizienne.

[emoji crâne qui fume] Et je réalise en écrivant aujourd’hui mardi 5 mai ces lignes, après avoir fini pendant les vacances Le Talent n’existe pas de Samah Karaki, que Leibniz était complètement aligné avec ce que les neurosciences tendraient à montrer (si j’ai bien compris cette lecture un brin tortueuse) à savoir que notre cerveau a déjà préparé la décision avant qu’on ne le prenne consciemment et que notre marge de manœuvre consiste seulement à refuser : moins un free will (libre-arbitre) qu’un free won’t (être libre de ne pas, le jeu de mot est fou, avouez). [/emoji crâne qui fume]

Je me serais bien passée d’avoir à prendre une décision dans l’état psychologique où je suis.

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Mercredi 15 avril

Sondage express auprès de la pharmacienne que j’aime bien : si c’était pour elle, elle irait au centre que me recommande mon oncle, sans hésiter, puisqu’on a la chance de l’avoir dans la région.


La correspondance est parfaite pour caser un bimbimbap et une boule de glace au gingembre près de la gare d’Austerlitz. Le métro passe à présent à travers un immeuble (de bureaux ? encore des bureaux ?) qui s’est construit autour. Le mot fatidique n’est pas prononcé de tout le repas avec Mum, on n’en parle pas, et ça me va très bien.

Dans l’intercité, je suis dans un carré de six places (un rectangle donc), où nous sommes cinq. Que des hommes à part moi. Le vieux monsieur très soigné avec son col roulé se détend quand, au bout d’un quart d’heure, je troque ma place centrale dos à la marche pour la place restée vacante en diagonale, côté couloir. On respire mieux dans le sens de la marche et avec un seul voisin.

En face de moi, un vingtenaire à boutons de manchettes soulève et replie sa veste en deux avant de la déposer à cheval sur sa cuisse pour ne pas la froisser. J’observe avec un peu trop d’intérêt pour être charitable l’opération déjeuner qui débute avec une salade en carton posée en équilibre sur son autre cuisse. La tablette s’arrête devant son voisin et, plutôt que d’y poser la salade, il a privilégié l’ordinateur, pour manger devant une défilement d’images autres que celles de la fenêtre du train. La salade est déjà en équilibre précaire lorsqu’il secoue la vinaigrette empaquetée à part, et la résistance de l’opercule pousse le suspens à son comble. Cette saynète héroï-comique et son funambule macroniste m’amusent beaucoup, cela ne peut pas bien finir, et j’éprouve, je dois le confesser, une certaine satisfaction lorsque l’opercule cède et, ce qui devait arriver arrivant, projette ses gouttelettes sur la chemise blanche (elle laisse deviner en haut, très mec, une chaîne en argent et un pan de peau de bébé).

À côté de moi, un autre vingtenaire tellement fin de corps et tellement large d’épaule tente de pioncer après une nuit festive. Sa carrure de surfeur (son maillot de sport moulant me fait penser à une combinaison de plongée) coincée entre moi et un autre trentenaire tranquille, il s’enroule bras croisés sur la tablette.

De l’autre côté du couloir, un couple de bobos à la quarantaine finissante (petite cinquantaine ?) met en échec toute cohérence sociologique. Elle, probablement un peu trop couverte pour la saison, a ouvert la fermeture éclair de ses cuissardes, épluchées de part et d’autres de collants sans pieds. Les tissus à motifs dépareillés qui constituent sa jupe me feraient dire qu’elle fait partie des gens qui sauvent le monde tous les dimanches, en manif plutôt qu’à l’église. Elle se tient très droite, et je la trouve très belle, moins dans ses traits que dans son attitude, expression patinée. Lui, est un peu moins soigné, un peu plus voûté. Vers quinze heures, ils déballent deux fromages de fromager, un couteau, une tradition, des yaourts Saint-Malo, des fruits, d’autres choses encore conformes à un pique-nique de qualité — et une part individuelle de gâteau sorti d’un emballage en carton, quand même, seule concession à un régime moins sain. La gourmandise reste mesurée, une part réservée puis partagée. Le tableau est parfait, tout concorde. Tout concorderait si les magazines à beau grammage qu’ils extraient d’un sac suggérant l’exposition fraîchement visitée étaient des Connaissances des arts. Mais ils ne comportent aucune œuvre d’art, les images que j’aperçois sont d’archives, guère engageantes. Je postule un intérêt historique, avant d’intercepter le titre lors d’un échange ou d’une pause contemplative, couverture refermée : Liaisons, le magazine de la préfecture de police. Il existe un magazine de la préfecture de police et cette lecture les absorbe la majeure partie du trajet ; ils lisent vraiment, avec concentration, extraits tapotés, brièvement commentés et échange d’exemplaire. Quelque chose m’échappe, ça ne colle pas.

Quand je lui raconte le soir, le boyfriend colmate l’incohérence de la vignette par une hypothèse ma foi assez satisfaisante : ce seraient des journalistes qui préparent un dossier sur les violences policières et se renseignent sur la version qui en est donnée par les autorités. Je souscris moins à la version de deux collègues ; même si rien dans leurs gestes ne trahissait une tendresse manifeste, leur univers était trop bien réglé, trop harmonieux, pour ne pas évoquer une forme d’intimité. Ou alors des collègues amis de longue date.


On est moins serrés dans le Rémi, mais, comme le remarque le petit garçon à côté, il n’y a pas de tablettes. On ne peut pas tout avoir, tranche sa grand-mère, qui préfère un espace spacieux que studieux. « Ce sont les tablettes qui font serré » : observation pertinente du petit garçon, il a raison, je n’y avais pas songé. Il ne reste qu’une vingtaine de minutes de trajet et c’est précisément alors que j’ai le plus grand mal à résister à la somnolence induite par le bercement du train. 18h est désormais l’heure du dépassement, où mes ressources de sommeil viennent à manquer.

Je ne lis presque pas de tout le trajet, observe, somnole, encore le taxi, puis ça y est, des mains autour de moi, mon aimé sous les miennes.

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Jeudi 16 avril

Le canapé en cuir est froid, glissant ; j’inaugure le vieux fauteuil dans le coin bibliothèque jusqu’à présent décoratif. La majeure partie de la journée cependant, je la passe sur une chaise en fer forgée que je déplace sur la terrasse pour m’ajuster au déplacement et à l’intensité des rayons de soleil. Ce n’est qu’en toute fin d’après-midi que j’enfile mes baskets pour continuer ma lecture dans une chaise basse de jardin, empoignant une des trois qui n’a pas bougé depuis ma dernière visite — fantôme de conciliabule. Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu en anglais ; il m’a fallu un déjeuner avec H. pour me rappeler que la médiathèque en possède un petit rayon en V.O. The summer without men de Siri Hustvedt inaugure the spring break with mine.

Temps estival

J’aperçois de l’autre côté de la maison le boyfriend monter son banc d’arbre. Le mec qui bricole a l’air heureux comme un môme qui déballe ses cadeaux de Noël, ça me met moi aussi infiniment en joie de le voir comme ça. À quatre heures plus une, il fait une pause, on va chercher des cônes et c’est un bout d’enfance qu’on trouve sous la main, au congélateur, sur la terrasse. La journée s’écoule dans le temps long de l’enfance. J’ai la sensation d’être en convalescence, puis heureuse. Down au coucher du soleil, que jamais le bonheur ne s’achève. Reblochonnade et Full Metal Alchimist pour finir la journée.

Où je réalise que l’huile de palme vient des fruits du palmier.
Un céanothe, m’apprend Google. Intensément bleu ou mauve selon les heures de la journée.

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Vendredi 17 avril

Peu importe que le livre s’ouvre quatre-vingts pages plus loin, que le cône soit remplacé par un esquimau ou qu’une longue conversation téléphonique ait animé la matinée, déjà la répétition raccourcit le temps long. Le même mécanisme par lequel ce séjour s’abouche au précédent avale le jour suivant. Si, au bout d’une journée, j’ai l’impression d’être là depuis une semaine, la semaine s’écoulera aussi vite qu’une seule journée — l’éternité ne s’ouvre et ne se referme qu’en parenthèses.

Je vis mieux la tombée du jour que la veille ; la journée a déjà débordé dans un trop plein de soleil. En fin d’après-midi, autre chose a déjà commencé. On inaugure le banc d’arbre que le boyfriend vient de finir de monter (huit chaises cambrées dos au tronc). Dans le soleil de fin de journée frémit la peau qui n’a pas l’habitude d’y être dénudée.

Peaky Blinders : L’Immortel : le boyfriend a raison, on dirait davantage un long épisode de série qu’un film. D’où il ressort que, pour avoir la classe et susciter l’adhésion en tant que gangster, il faut être bon acteur — question de présence. N’est pas Cillian Murphy qui veut.

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Samedi 18 avril

Souffle court et rythme cardiaque qui s’accélère : le mail de relance collectif pour fournir musiques et plan feux me déclenche donc une crise d’angoisse.

Dernières pages de The Summer without men. Tomate-mozza au soleil, puis à l’ombre, à l’abri du gros insecte noir volant non identifié. Le boyfriend et le chat font la sieste, chacun son oreiller. J’entame Pour la joie : est-ce que je lis pour la joie ou est-ce que je lis pour lire, divertissement qui me détourne de ce que je devrais faire comme du plaisir à faire ?

Le tapis de yoga est déroulé sur la terrasse pour une séance de souplesse du dos : face à l’ancienne gymnaste devenue contorsionniste qui m’encourage dans le petit écran, je me trouve aussi raide que la plus raide de mes élèves en barre au sol.

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Dimanche 19 avril

Le coussin de baignoire est une délicieuse invention. Le corps délié, je passe de pièce en pièce par l’intérieur ou l’extérieur, tout communique, fluidité de l’architecture et des températures.

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Lundi 20 avril

Jour ouvré, jour angoissé en pointillés. Le divertissement n’est plus innocent, même s’il est apprécié. Atteindre l’aube de Diglee. L’amour empiète sonore sur le sommeil.

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Mardi 21 avril

Patience des traces, de Jeanne Benameur.

Vous vous mettez au soleil avec un bon bouquin. Légère modification apportée au conseil de la psy pour les vacances : avec trois bons bouquins (et un moyen).

Le tapis de yoga est déplacé par tranche de dix centimètres puis de l’autre côté de la terrasse et quand plus aucun rayon de soleil n’y atterrit, le long du mur dans la salle à manger plein ouest. Aucun yoga n’y est pratiqué, seulement la sieste, éphémère, je m’endors vraiment, caressée par le soleil, le vent, la première jupe jambes nues de la saison.

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Mercredi 22 avril

Ça va mieux quand on fait. Des gestes qui pensent pour nous, que ce soit ranger les couverts dans le lave-vaisselle (chez le boyfriend, ils se rangent dans un tiroir à plat, j’aime bien, j’ai l’impression de ranger l’argenterie que nous n’avons ni lui ni moi) ou reprendre et adapter des exercices de barre au sol.

Après une énième crise d’âne de Buridan, j’appelle enfin le centre que m’a conseillé mon oncle, et tout s’allège, les rendez-vous compilés en une journée, plus rien à décider.

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Jeudi 23 avril

Le soulagement du choix dépassé se traduit par l’un de ces réveils apaisés où l’on a l’impression que l’on pourrait somnoler toute la journée.

La Patience des traces : les dernières (traces ou pages) sur la terrasse, à l’ombre moirée des feuillages. Il n’y a que Jeanne Benameur pour rendre en roman l’éclosion d’un parcours psychanalytique, sans rien perdre de la révélation (sans l’amoindrir ni la doubler d’un coup de théâtre), sans s’abstraire du présent. Rien ne change que le regard — déplacement. Déplacement du personnage sur des îles loin de la sienne, et déplacement de la cure, du divan au fauteuil, puisque ce n’est pas un analysant mais le psychanalyste qui mature — manœuvre habile qui permet de conserver le processus sans se retrouver narrativement coincé dans un cabinet. C’était très beau.

La terrasse : un ponton quand on marche dessus, mais une scène vue quand on marche à distance dans l’herbe. Je ne m’en éloigne guère, le jardin reste un décor, les arbres des perchoirs à chant d’oiseaux — bruyants, enveloppants.

Un œuf de Pâques praliné semble oublié le long de la baie vitrée ; je ne suis pas certaine d’avoir jamais vu auparavant de mes propres yeux un scarabée si vert métallisé.

Une douche pas du tout écologique, d’une tendresse infinie.

Le boyfriend cuisine pour l’arrivée de ses amis. Je fais petite main, sors les ingrédients, ramasse, range et jette ce qui peut l’être sur le plan de travail. Je le regarde faire, la plupart du temps, je me sens heureuse avec lui autour de ce bout de cuisine ouverte. La salle à manger, plein ouest, est baignée de lumière qui n’a même plus besoin de lunettes de soleil pour être dorée.

Le soleil de retour m’anesthésie. C’est une journée où j’abandonne — l’idée de travailler, de désencombrer en amont. C’est salutaire, puis moins. Backlash à la tombée du jour. C’est notre dernière soirée à deux.

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Vendredi 24, samedi 25 avril

Les amis du boyfriend débarquent pour le week-end. C’est à ce moment, la maison saturé de sociabilité, qu’il déclenche une nouvelle crise inflammatoire. Il est fiévreux, puis faible, bientôt au lit. Le week-end n’est pas annulé, tous misent sur un prompt rétablissement et enchaînent sur le déjeuner à l’ombre du parasol. On partage nos inquiétudes, une certaine hygiène de vie est incriminée, les plus véhéments menacent d’organiser un raid pour vider ses placards et les remplacer par des aliments sains. Le réconfort de trouver un écho (amplificateur même) à mes craintes tempère le sentiment d’obligation sociale — rester avec les invités pour assurer un minimum de relai au niveau de l’intendance. Heureusement, ses amis prennent rapidement les choses en main,  investissent les lieux, la cuisine, repose-toi titi, modifient le menu du soir, se partagent les tâches, nettoient au débotté le second frigo qui doit accueillir les bières lors du grand rassemblement de cet été. Ils ne font pas comme chez eux, ils font comme dans une location de vacances où réellement, l’espace de quelques jours, ils seraient chez eux, le propriétaire réduit au rôle de visiteur.

C’est agréable puis plus trop d’être soutenue. Je sature vite, en réalité peu à peu, de la sociabilité et n’ai pas réellement d’espace de retrait où m’isoler des stimuli ; je peux me soustraire aux conversations, mais il reste toujours un brouhaha lointain, le pic d’une voix aiguë de dessin animé, ou une indication sonore de cuisine pour entraver le reset de la solitude. Je tente bien de lire sur le perron, Hors de moi, mais alors ce sont les moustiques qui attaquent, et le récit le moral : ce n’est pas forcément le meilleur moment pour entendre la détresse d’une malade chronique. Le chat reste terré sous la couette, collé au corps de son maître. Comme je le comprends, même si j’aime par connivence m’en moquer.

Le boyfriend tente quelques incursions de retour avec nous, et samedi soir, peut enfin profiter d’une soirée, de plusieurs heures avec ses amis. De le retrouver levé, je prolonge moi aussi, rajoute une petite louche de sociabilité.

C’est la troisième crise en deux mois, cela devient préoccupant. Un moment où nous sommes seuls à la table de la salle à manger, je l’encourage à contacter le spécialiste qui le suit, mais il sait déjà ce qu’il va lui dire. Et quoi, alors ? Je pense à des visites, à des traitements ou des changements de mode de vie qu’il ne voudrait pas entamer. Il est plutôt question d’hospitalisation. Mon angoisse déborde immédiatement, affleure le long de la cornée, et il me rassure, il sera là pour mon opération. Pour une fois, il se méprend : je panique à l’idée de ne pas pouvoir être là pour lui rendre visite à l’hôpital. Je panique, prends donc un bonbon, et panique se passe.


Cela me fait bizarre de voir ce grand gaillard tout tatoué s’inquiéter de ce que la porte d’entrée soit bien fermée pour la nuit en parlant de serial killer. Puis je me souviens que son dos pété l’a été d’avoir été enseveli sous les corps dans la fosse du Bataclan. Ce qui n’arrive que dans les films d’horreur lui est arrivé, ça rend les serial killers beaucoup moins improbables.

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Dimanche 26 avril

Lent retour à Roubaix (trois trains, deux métros). L’appartement me paraît petit, encombré de ce que j’y ai à nouveau à faire.

Il va falloir opérer

Journal d’avril, suite (et pas encore fin)

Vendredi 10 avril

Cette fois, je trouve mon chemin avec l’habitude que confèrent déjà deux autres venues seulement. Le rendez-vous a été avancé de vingt minutes ; je m’oblige à penser aussi à une explication de pure logistique, un désistement qui permettrait à la radiologue d’avancer l’heure de son départ en vacances ; je me plie à l’exercice de pensée, mais n’y crois pas. Ah, vous êtes venue seule, semble-t-elle regretter ; j’avais installé deux chaises. Je m’installe sur l’un des deux tabourets, et déjà je sais. L’anniversaire surprise est grillé. Il va falloir opérer… commence-t-elle prudemment. Flambée d’adrénaline, finissons-en : donc c’est cancéreux ? Embêtée, elle confirme, enchaîne sur des précisions qui se veulent rassurantes, mais lentement, à ce stade je ne tiens plus, je la coupe pour savoir tout ce qu’il y a à savoir maintenant, dans un langage que je puisse comprendre : est-ce que c’est pris à temps ou est-ce que c’est déjà métastasé ? C’est pris tôt. Je serais venue dans quatre ou six mois, elle n’aurait peut-être pas été aussi sereine, mais là, c’est bon, c’est tout ce que je retiens. J’étais persuadée qu’il y aurait quelque chose, mais que ça serait pris à temps, que ça irait. Je lui dis cette intuition, mais sans la concordance des temps je crois, car elle répète la fin de ma phrase, ça va aller, c’est exactement ça, il y a quelque chose mais ça va aller, elle a l’air surprise, c’est exactement comme ça qu’il faut le prendre. Surprise, vraiment. Nous sommes deux à essayer de gérer, moi l’annonce et elle la bombe nerveuse qu’est tout patient à qui on annonce un cancer. J’imagine que tout le monde ne réagit pas de la même manière.

Ensuite seulement, je peux entendre les détails sur l’obscurus : il n’est pas agressif (ce ne sont pas ses termes, je reprends ceux de ma mère, qui a eu son cancer à 47 ans ; en bonne impatiente, je copie avec dix ans d’avance), le taux de prolifération est ric-rac en dessous du seuil où ça aurait pu commencer à devenir problématique, c’est le bon moment, j’ai de la chance, même si c’est bizarre d’associer chance et cancer, elle est d’accord. J’ai eu un gros coup de bol ; j’en ai d’autant plus conscience qu’aujourd’hui (autre période du cycle ?) je ne distinguerais pas la tumeur pas d’un ganglion ; la boule n’est plus saillante. C’est comme avec le sanglier sur l’autoroute, on ne sait pas si on n’a pas eu de chance ou au contraire si on en a beaucoup eue. De la chance dans la malchance, c’est bien ça qu’on dit ?

Je suis fébrile, forcément. On fait la seconde biopsie dans la foulée, pour savoir ce qu’il en est de la seconde masse (une bonne idée rétrospectivement : l’adrénaline neutralise la douleur ; je n’ai rien senti lorsque l’anesthésiant s’est dissipé). Je suis à deux doigts de paniquer et de pleurer puis en fait non, la radiologue et son aide sont adorables : vous voulez de la musique ? discuter ? que je vous tienne la main ? Je décline : mes mains sont moites, et celle qui repose sur mon pantalon le trempe de sueur. Je pue d’une sueur de stress intense. On s’en tient à deux prélèvements.

Pendant qu’elle va faire je ne sais quoi avec les échantillons, je prends en photo ce tableau — un gros mélanome rouge, me confirmera S. Magenta ? Inquiétante étrangeté — mais beauté — de cette aurore dans les glaciers. Et cette silhouette de femme en crinoline qui se fait passer pour une grotte noire…

Enfin on discute logistique, la date de conseil de discipline pour la tumeur (conseil des médecins de son vrai nom), de l’IRM (à faire à un certain moment du cycle pour que les hormones ne brouillent pas les images) et de la future opération. Et on se quitte sur ce qu’il faut en retenir, que c’est pris tôt, c’est chiant mais cool (cool mais chiant), je résume avec les premiers mots qui me viennent à l’esprit, elle est d’accord chiant mais cool, pour reprendre vos termes. On se souhaite de bonnes vacances.


L’hôpital est tout proche de là où je prends mes cours de stretching postural et je croise en sortant une ancienne formatrice, pour qui j’ai des tendresses de petite-fille. Plus exactement, je la surprends en train de fumer comme une adolescente (elle m’explique fumer rarement, seulement en de rares occasions, quand elle est seule et en a besoin). Si ça se passe bien au conservatoire ? pourquoi je ne viens pas prendre les cours ? J’essaye de retrouver le chemin d’une conversation normale, ne sais pas trop ce que je bredouille. Parmi les nouvelles, elle mentionne la belle réussite d’une élève qui est aussi une collègue. Il est question d’une note, plus haute encore que celle de ma camarade de promo à la belle prestation ; je repense à la mienne, de note, et j’ai un pincement de dépit face à moi-même. Je ne me dis pas qu’une note ne me définit pas plus qu’une tumeur, ni : qu’est-ce qu’on s’en fout d’une note d’un diplôme qu’on a obtenu quand on a un cancer qui vous tombe sur le coin du sein. Je pourrais me le dire, mais ce n’est pas du tout ce que je me dis, ça arrive encore à m’affecter dans un moment pareil, je suis seulement capable d’en voir l’absurdité.

Dix minutes plus tard, j’ai un cancer mais j’ai un gros pain au chocolat aux amandes, un truc délicieux, bien lourd dans la main, avec de la poudre d’amande qui ne connote pas la frangipane, sans aucune note amère ou alcoolisée. Gros kiff.

Maintenant l’annoncer au boyfriend, est-ce que ça va le trigger ? Il a survécu au sien, de cancer, mais a perdu ses parents et une amie proche… mais sait gérer la merde quand elle arrive. Il sait qu’il y a cancer et cancer. Un mélanome ou un cancer du poumon métastasé n’est pas la même chose qu’un cancer du sein diagnostiqué tôt. Il y a cancer et cancer. Je repense à ma mère et à ma grand-mère, à ma mère que j’ai vue se rabougrir de douleur après les chimios, à en rajeunir ensuite pendant plusieurs années, le temps que les ans pris dans la tronche passent vraiment ; et à ma grand-mère pour qui l’affaire a été une formalité, opération ambulatoire, radiothérapie sans chimio.

J’y vais à reculons pour l’annoncer à Mum. Accueillir sa propre angoisse en plus de la mienne me semble difficile et effectivement, ohlalala, sa voix est sur le point de pleurer, elle pousse des soupirs vent force 10 et boucle, tu dois, il faut (me faire opérer à Curie plutôt, comme elle) et que vaut cet hôpital, est-il conventionné et est-ce que ci ou ça. Je dois la rassurer, et forcée de prendre une distance qu’elle n’a pas, peut-être que je me rassure aussi, à insister sur une distance que j’ai besoin qu’elle prenne.

Pour l’opération, elle sera là, présence indiscutable, mais je discute, objecte un peu abruptement que je ne sais pas (et ça veut dire que je sais, je ne veux pas) — enfin si tu veux, elle se reprend. Je n’ai pas envie de son stress en plus du mien. Comment, elle gère mal le stress ? Elle ne serait pas loin de mal le prendre. Je sais que je peux compter sur elle sans faille, elle saura évidemment tout gérer, sauf son impuissance, et je n’ai pas la force mentale d’imaginer devoir lui fournir matière à agir, sous peine de la voir tourbillonner. Peu à peu elle s’apaise, comme en réalité elle s’apaiserait sur mon canapé, et le ton devient moins dramatique, on ironise puis plus, jusqu’à se donner des nouvelles anodines, quels films elle a vu au ciné.


La visio du soir permet un débrief plus précis. On parle d’autres choses aussi et j’aime qu’on parle d’autre chose, même si ça me semble encore pour le moment une trahison, ne m’abandonnez pas à ce que ne process pas.

S’ils me saoulent trop, je pourrai toujours sortir le joker cancer. Je ne sais pas si je le pense défouloir ou si j’humour noir sans filtre, mais le boyfriend se récrimine, c’est abusé, lui n’a jamais joué cette carte, enfin je fais bien comme je veux, mais je sens que j’ai abusé et je recalibre le coup bas en discours intérieur — m’en fous, j’ai cancer. Comme d’autres ont piscine. Comme je chantonnais mentalement les Black Eyed Peas certains jours en descendant les escaliers mon boulot parisien, shut up, just shut up, shut up (hygiène de fin de journée). Mantra pour contrer le burn-out ou excuse complaisante, la médecin a dit de m’écouter et de penser à moi, mais comment maintenant vais-je faire pour savoir si je ne me trouve pas des excuses ? Le choc psychologique de l’annonce, ça, c’est réel, mais je ne suis pas malade, je n’ai aucun symptôme, aucune douleur (tant mieux parce qu’avec un cancer, quand on en a, c’est généralement qu’il est trop tard). Si ça se trouve, ça va être chiant mais in fine moins handicapant, moins sujet à remise en question et surtout moins douloureux que la hernie discale ?

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Samedi 11 avril

Insomnie et nausée cette nuit, à quatre heures du matin. Nausée, souffle court, trop chaud et paillettes dans le regard ce matin. Il m’a fallu un moment pour comprendre que je n’étais pas faible de la nuit écourtée, mais en train de faire une crise de panique. Une crise de panique physique, qui ne transparaît pas dans le rythme des pensées. J’ai pris un Stresam quand j’ai compris, tout étonnée, spectatrice de cet étrange phénomène (une crise de panique sans gyrophare mental)(c’est presque reposant).

Le matin, c’était crise de panique, et l’après-midid, tout était redevenu normal, je me demandais pourquoi j’avais paniqué le matin, ça semblait absurde et la tumeur une réalité parallèle totalement irréelle. Le cancer et la vie normale ne fusionnent pas sur la même timeline. C’est comme quand j’ai appris pour mon ex ; je n’arrivais pas à concilier les révélations avec notre histoire, le cerveau refusait de merger les deux alors qu’il n’y avait pas de contradiction logique entre.

Se retenir de dire.

Je m’occupe des cours, des enfants, des jupes trop petites car le tour de la jupe, identique au tour de taille, ne peut pas être resserré pour y poser un bouton. Je m’occupe tant bien que mal d’une élève plus avancée en larmes : elle ne se voit pas progresser malgré ses efforts, à ses yeux toutes les autres sont gracieuses, et elle non, elle ne ressemble à rien en classique, et toutes mes tentatives de la rassurer se heurtent à une image d’elle déplorable. Peu importent les quatre ans qui la séparent des élèves auxquelles elle se compare (entre 13 et 17 ans, il y a un monde), les paroles rassurantes de ses camarades, de son professeur, aujourd’hui, elle ne s’aime pas, et aucun exercice d’assouplissement n’y changera rien, c’est une thérapeute qu’il faudrait. Le cours suivant commence bien tard mais, comme le remarque le pianiste avec qui je discute juste ensuite, retardant encore le début du cours suivant, je n’allais pas la laisser comme ça. Au vu des échanges que nous avons, il doit faire un bon pédagogue, et ce sera chouette sûrement pour sa fille de l’avoir comme papa.

Et enfin, les vacances.
Dans les escaliers en colimaçon qui assurent à eux seul l’essoufflement l’échauffement, au ça va ? matinal, une collègue me répondait : « Tu vois le bout de la vie ? Encore un peu après. »
Là ça pourrait presque continuer, mais uniquement parce que ça ne continue pas.

Nausée le soir.

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Dimanche 12 avril

Six heures de sommeil et pas de coup de mou avant dix-huit heures passées, je suis sur haut voltage. Beaucoup d’Instagram : pas forcément très bon pour l’anxiété mais c’est mon échappatoire la plus immédiate, tant pis pour le court terme. Puis ça a du bon parfois. Tombée sur une vidéo de Vladimir Malakhov, l’un de ses challenges du lundi, je tente de comprendre la combinaison diabolique qu’il a concoctée (toujours sur la même musique, toujours dans son couloir), en marquant avec les mains d’abord, puis je me fais avoir, il faut que je déchiffre l’enchaînement et je ne peux la comprendre complètement qu’avec mes jambes, alors je reprends en boucle, arrimée à ma cheminée, bientôt essoufflée et trempée de sueur, pugnacité retrouvée. C’est joyeux, très, puis moins en voyant mon image filmée, puis à nouveau en montant un bêtisier.

Il faut bien que je prévienne Dad. Le téléphone lui brûle encore plus les mains que d’habitude : 4 minutes d’appel.

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Lundi 13 avril

Six heures du matin, j’ai du mal à me rendormir. L’anxiété semble liée à la nuit, alors j’ouvre un pan du rideau. Voir la végétation baigner dans une aube bleue, le monde émerger de l’obscurité, c’est bon, la nuit est derrière moi, je peux me rendormir — moi que la moindre lumière réveille…


Je retrouve au cours de stretching postural deux de mes élèves de la barre au sol. Je suis partagée entre le plaisir de les voir ici, sur mes conseils, bénéficier de corrections fondamentales, et le sentiment d’échec de ne pas avoir su les leur donner.

En sortant, je reçois un SMS de Mum me demandant si c’est bien mon nom, prénom et adresse sur les résultats d’analyse, parce que mon nom est relativement courant, il pourrait y avoir homonymie. La puissance et l’inventivité du déni, wow. J’ai à peine le temps de me le formuler la chose avec ironie qu’elle me déclenche une crise de larmes, je ne vais pas y arriver, je ne peux pas gérer son déni, les larmes, la blancheur de la lumière, l’effort fourni sans avoir encore déjeuné, par mesure de précaution, je m’assois, je suis assise en tailleur au milieu du large trottoir, clouée au sol et simplement assise comme, étudiants, on s’asseyait n’importe où dans les couloirs, je sors ma gourde et un Stresam le temps de me remettre, de me relever. Devant la boulangerie, je croise mes deux élèves, ravis du cours.

Revue de blogs #25

Les embryons de projets, quelques notes tracées sur un carnet à la date du jour, le bégaiement de quelques commencements qui n’iront sans doute pas très loin, mais qui ont malgré tout le mérite d’avoir été noté et de trotter dans la tête et se permettre ainsi de se dire en vie. Brefs actes invisibles aux yeux de nos proches, mais qui fomentent en soi une envie d’être plus grand.

Laura Solange, Ricochets/ Année 3/ Semaine 11, Jardin d’ombres

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j’ai besoin de faire le point sur ce que je fais en tant que hamster dans sa roue

Christine Jeanney, pause, block note

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Mais il n’existe pas en moi dans un endroit analytique, il est plutôt roulé en boule au chaud au creux de mon cœur […]

Pauline Le Gall, A dream is a mirror held by a phantom hand, Tailspin

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Les micro-interactions bouleversantes, […] elles sont des milliers à advenir, jour après jour. […] C’est peut-être l’une des grandes énigmes de ce métier : comment gérer la densité ?

H. lundi 6 avril, Prof en scène

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Spiritual will and courage are required to live life as pursuing a life full of aliveness is inherently difficult. It is just easier to do nothing in autopilot mode. How do I conjure this courage time and time again? I am tired.

It is a strange dimension to live in, the space between annihilation and exhilaration.
Winnie Lim, turning 45
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Converser à deux amies dans un salon de thé :
Je déroule mes impensés et j’écoute les siens […]

(serre-tête, jupe-culotte, rallye, quoi encore ? me disais-je à la sortie du collège en regardant les mères de famille habillées en petites filles qui me toisaient).

Anne Savelli, Le mépris

Adolescente, j’ai toujours eu l’impression que les petites filles versaillaises étaient habillées comme leur mère… je n’avais jamais pensé que c’était plus probablement l’inverse.

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Je veux faire quelque chose que je ne reconnais pas, quelque chose qui n’est pas dans mes capacités. […] Je suis lassée du moi qui ne peut pas faire plus qu’écrire ce qu’elle écrit et prendre la même teinte de bleu, les mêmes empreintes attendues.

Christine Jeanney, ce que fera V, block note

Je voudrais dérailler un douceur.

Latence de l’attente

Journal de début avril

Mercredi 1er avril

C’est mon premier mercredi 1er avril de prof de danse. Mon tout premier poisson est rayé, assorti au T-shirt à manches longues que j’avais gardé en attendant de me réchauffer et que je n’ai du coup pas retiré de la journée. À midi, j’ai un aquarium dans le dos et, à la fin, de la journée, c’est tout un banc de poissons qui nage au moindre soubresaut. Quelques mères se marrent, se doutent que tous ces poissons ont dû être scotchés avec la subtilité d’un coup de poignard dans le dos. Celui-ci, c’est un poisson d’Astrapi, je le reconnais, s’exclame une enfant, tandis que mi filii confirme l’avoir découpé du magazine.

Le soir venu, je vide mes filets et scotche la pêche sur le rabat intérieur de la pochette en plastique où je range mes cours. Les coloriages sont allés bon train. Le lendemain matin, en les transférant chez moi, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un seul tout petit dessin — sur la plupart, les contours que je prenais pour du crayon à papier ne sont qu’impression pixelisée. Je ne me souviens plus : à leur âge, aurais-je préféré colorier ou dessiner mes propres poissons ?


La choré des intermédiaires est terminée. Ça ne ressemble pas encore à grand-chose, mais au moins je sais à quoi ça doit ressembler (asymptotiquement).

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Jeudi 2 avril

Dans le parc Henri Matisse près de Lille Europe

L’arbre au fond du jardin a désormais à nouveau des feuilles. C’est l’automne sur le forsythia et il neige des chatons (cet instant de surréalisme lolcat vous est offert par le saule pleureur).


Cours de posture : au menu du jour, musculation des bras, gouttière dans le dos et un nouvel exo pour travailler l’arabesque (en se tenant en planche, empiler une hanche au-dessus de l’autre tout en conservant le buste de face pour travailler la torsion en extension). J’ai simultanément envie de pleurer et tout va bien, deux réactions possibles à tout instant ; si je continue à choisir tout va bien, tout ira bien.


Le cours de pointes se termine par la claque de Raymonda (le tout début de la variation permet de travailler les menées avec style). Je leur demande de refaire la claque en impulse (en décélérant leur mouvement), les quatre élèves maîtrisent et ce vocabulaire et cette dynamique : la tension spatiale devient visible entre leurs mains, c’est beau, ça vaut bien une révérence, à la semaine prochaine.


Nouvel inscrit au cours de classique, nous avons désormais un homme avec nous. Il me demande si je connais un autre cours débutant. Je dois faire une drôle de tête, parce qu’il s’empresse de me rassurer : en plus. Il veut continuer à prendre des cours avec moi, ma personnalité lui convient ; par mes encouragements je les hisse à ma hauteur plutôt que de descendre à leur niveau, je ne suis pas sûre de comprendre et je comprends, lui aussi est professeur d’une discipline artistique.

On commence à avoir un corps de ballet pour la descente des ombres.

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Vendredi 3 avril

Le technicien fibre est passé plus tôt que prévu, libérant ma journée passée à lentement ressusciter, bloguer puis procrastiner l’heure du coucher devant un ballet inspiré de la vie de Noureev.


Je découvre sur la fiche récapitulative de l’intervention que le technicien s’appelle Abderrahmane… quelques jours après avoir croisé une doctoresse De Brienne et travaillé le tout début de la variation de la claque. L’univers réclame Raymonda.

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Samedi 4 avril

Mon moral suit l’évolution météo, gris dans le matin perclus de fatigue et de courbature, presque radieux en fin de journée, quand les chorégraphies touchent à leur fin et que le jour est encore là, le soleil même dans certaines rues de Lille où je slalome pour refaire provision de pain au levain.

À midi, en salle des professeurs, le ton s’est fait plus intime et c’est là, je crois, dans la vulnérabilité partagée, que s’est éclaircie ma journée.

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Dimanche 5 avril

Gariguette pas -ette

Je fais des choses avec mes mains, mon corps, mon attention non dilapidée : cuire des pancakes, étendre une machine, préparer des frites de patate douce, suivre une séance pour la souplesse du dos, lire au soleil, m’épiler. J’ai l’énergie pour. Elles ne m’apparaissent pas comme des corvées (sauf l’épilation, faut pas charrier). J’ai pu me reposer sans que le repos annihile tout autre forme d’activité. Le repos est venu à travers ces activités, et non pas entre, à attendre léthargique de ressusciter. Je revis.

 

Une élève que je n’ai pas en cours, que je connais seulement de loin, annonce sur les réseaux sociaux son admission au CNSM. Je suis heureuse pour elle, mais l’expression n’est pas juste. Pour elle, oui, mais l’émotion n’est pas la bonne, je ne suis pas heureuse. Une tristesse égoïste et rétrospective m’envahit. Je repense à mon amie sélectionnée à l’époque dans cette école, à ses camarades de promo, à leurs qualités évidentes, qu’on avait envie de voir sur scène, qu’on soit soi-même recalé ou non. En comparaison (je ne devrais pas comparer), cette élève semble pâlichonne, et j’éprouve un pincement car elle n’est pas intrinsèquement autre que celle que j’aurais pu être (avec une meilleure éthique de travail ? un autre enseignement ?). Aurai-je un jour terminé de faire ce deuil ? Pourquoi ce besoin d’arbitrer entre responsabilité personnelle et hasard des circonstances quand l’issue, passée, est la même ? (Peut-être parce que je joue là la question de ma légitimité présente.)

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Lundi 6 avril

Quelle idée d’avoir maintenu mon cours habituel et accepté un cours particulier en ce lundi de Pâques ?


Je sors de l’ostéo avec des straps roses sous le genou et le soulagement de savoir qu’il n’y aura pas besoin d’une seconde infiltration (du moins pas cet été) : ce n’est pas le ménisque qui est en cause, le genou a seulement trinqué parce que la hanche et la cheville étaient bloquées. J’apprends en outre comment manier le pistolet à massage pour éviter que ça se reproduise. Au cours de la discussion, je mentionne dubitative l’élève prise au CNSM et l’ostéo me répond le physique à l’évidence, ils prennent les araignées. Avec de grandes pattes, s’entend. Je suis déçue, je crois, de cette éternelle prééminence des proportions sur l’expression artistique.


Le temps entre l’ostéo et mes cours, de temps tampon à meubler, déploie au soleil sa durée. L’instant présent est de suite beaucoup plus facile à savourer sur un banc au soleil. Les collectivités territoriales restent dans mon sac, je lis, continue de lire, finis Ressac de Diglee tandis que le parc prend sa matérialité autour de moi, dans le bruissement des feuilles, la vitesse métallique d’un cycle qui passe, les sons plus ou moins criés des familles et de leurs enfants. Ce parc que je vois en bus et dont je projette la visite aux beaux jours depuis deux ans, je l’habite pendant deux heures. Sa réalité reconfigure la densité de cette ville que je traverse toujours par les mêmes axes.


Les cours se passent bien, puis sont passés, tout le monte rentre, je ne suis cette fois par raccompagnée. D’un coup la chaleur n’est plus là. Ce n’est pas réellement triste et froid, mais d’un coup, la chaleur n’est plus là, ça pince et dégringole en miniature au dedans.

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Mardi 7 avril

Matinée efficace dans l’intendance. Je ne coche pas les tâches administratives en suspens, mais je liquide les nouvelles avant qu’elles ajoutent leur brique menaçante au Tetris de l’adulthood — déclaration URSSAF dès l’ouverture.


Vous êtes en suspens, dans l’attente, résume la psy. La séance aussi.
CQDM / CQNDPM, mes abréviations de khâgne pour « ce qui dépend de moi » / « ce qui ne dépend pas de moi » dans l’étude des stoïciens : manifestement, la thérapie va consister à les faire infuser. Je me rends responsable dans des situations où je ne le suis pas, alors que la tendance générale serait plutôt l’inverse, remarque la psy, à se trouver des excuses. Elle me donne l’exemple de son fils en primaire, qui excuse sa couleur orange en dictée parce qu’elle était super dure ; or, lui fait remarquer sa mère, ce n’est pas du vocabulaire inconnu qui lui a coûté le feu vert, mais des -s et des -ent manquants — des fautes d’inattention qui relèvent de sa responsabilité. Je souris, brûlant de lui dire, mais je me retiens, que l’oubli des -s était ma grande spécialité, enfant (dans ma logique, c’était accessoire, pour ne pas dire superflu : le pronom indique déjà le pluriel, on sait qu’il y en a plusieurs, avec ou sans -s). Quand on me raconte une anecdote d’enfant, je relate toujours davantage à l’enfant qu’à l’adulte que je suis pourtant moi aussi devenue. Face à cette mère, je redeviens une enfant saisie par le ton dur mais juste de l’autorité ; l’autonomie et la responsabilité que ce ton vise à favoriser s’effacent devant la crainte latente de faillir et décevoir.

On pourrait taguer les séances de psy comme des tweets. Hashtag responsabilité. Hashtag légitimité.


J’ai très envie d’une glace artisanale, mais il n’y a pas de glacier et les supermarchés en ce début de saison ne vendent pas encore d’esquimaux ou de cônes à l’unité (sauf un Raffaelo quelque chose qui, à son aspect, semble dater de l’été dernier). Je me rabats sur une crème à la pistache de la ferme de je ne sais pas où (leurs viennois sont délicieux), que je mange à la fourchette en marchant. C’est presque bon, presque mauvais, mais frais, ça fait illusion.


Autre parc, autres mœurs. Près des immeubles aux carreaux carrés, ce n’est pas la même chose qu’auprès des demeures bourgeoises. Plus d’aires de jeu, moins d’arbres. Des enfant crient strident sans discontinuer, sans qu’aucune voix adulte ne leur réponde. Je leur tourne le dos, face à un massif de fleurs et bachote adossée à la table de pique-nique les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, coué-tte la couverture. Je pivote et glisse mes jambes dans l’espace prévu à cet effet pour reporter sur une feuille mes petits a, petits b, vrai ou faux, a-c-e ou bien serait-ce d. 600 QCM corrigés. 


Un escargot n’est pas si commode à enrouler, figurez-vous. Je me galère encore un peu sur les placements, entre doutes (qu’ai-je dit), quiproquo (qu’ont-elles compris) et défaillances de mémoire (moi comme elles).

Tu me tiens au courant, me dit-elle tout sourire toute empathie et connivence. La chaleur est revenue comme si elle n’était jamais partie.


Lorsqu’il décroche l’appel en visio, le boyfriend a l’air dans le pâté (ensommeillé) : il est dans le mal (inflammation).

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Mercredi 8 avril

Je suis en retard à cause du métro, qui s’arrête consciencieusement à chaque station pour régulation du trafic (régulation qui n’est pas annoncée mais observée au gré d’un virage sur une portion aérienne). C’est une réalité (ce n’est pas un mensonge) ET une excuse : je suis partie ric-rac de chez moi, toute avance bue, avec la presque certitude d’un retard qu’il serait cette fois difficile de combler en courant comme une dératée. Les deux ou trois minutes de mon fait — de ma responsabilité — se sont transformées en quinze minutes — pas de mon fait, mais de ma responsabilité ? Il serait de ma responsabilité de partir avec un quart d’heure d’avance. Le mercredi matin, je n’y arrive plus. Peut-être le mercredi matin est-il même superflu.


Temps estival. Glace ricotta-miel et sorbet chocolat 70 % ah oui vraiment pensé-je en la goûtant. À voir la vendeuse se courber en torsion pour sortir le bac du dessous dans le coin, je me demande, lui demande si elle n’a pas mal au dos à la fin de la journée : elle me confirme que, oh oui.
Il faudrait imaginer un mur de bacs inclinés à hauteur de la taille. Moins profonds et moins optimisés dans l’espace : qui ne seraient jamais adoptés par le propriétaire.


 

Ultimes minutes de soleil avant le tunnel de l’après-midi. Strap rose sous le genou, short large, jambes nues, socquettes en voile chair, chaussures-chaussons en passe d’être trouées : la dégaine de prof de danse. (Mais mes jambes nues dans le miroir de la salle me plaisent, plus musclées des ischio-jambiers. Dans le miroir des toilettes en revanche, pause pipi justaucorps sur les genoux, la texture de peau trahit l’approche de la quarantaine.)


Je découvre que les chorés sont comme de la mayonnaise : à un moment, ça prend. Au début, il y a tous les ingrédients mais l’impression qu’ils ne seront jamais miscibles (est-ce que je perds ma métaphore et confonds avec la vinaigrette ?), puis, à force de répéter le même mouvement, quelque chose émerge. Ça commence à prendre forme — pas forcément encore une forme distincte, qui ressemble à quelque chose, pas forcément pour tous les niveaux, mais ça prend forme, il commence à devenir possible que ça ressemble à quelque chose, ce n’est plus du domaine du miracle.


Mais avez-vous une preuve tangible de ce que les élèves ne sont pas satisfaites du cours ? me demandait justement la psy. La preuve arrive à midi, un message WhatsApp énonçant une situation qui tracasse. Là encore, j’ai du mal à savoir si c’est de mon fait ou de ma faute. Y remédier, en revanche, est de mon fait, aussi tâcherai-je de ne pas m’attarder sur une possible faute.


Je l’écris pour tâcher de m’en souvenir, parce que je me suis à nouveau fait avoir : le houmous, oui, le basilic, oui, le houmous au basilic, non.

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Jeudi 9 avril

La douleur au genou d’une élève nous amène à travailler sur le maintien de la rotation de la jambe de terre. J’avais déjà tenté d’attirer leur attention dessus, mais ça n’avait pas pris. Une autre journée, une autre entrée, et les élèves jouent le jeu, cherchent les sensations, les trouvent. C’est dur, s’étonnent-elles, alors qu’elles dansent plus de dix heures par semaine et ne sont pas du genre à s’économiser. Je ne les contredis pas, plussoie même.


La glace noix de pécan chocolat de Gelato & Coffee n’est pas une glace au chocolat avec des morceaux de cerneaux, mais une glace à la noix de pécan avec des paillettes de chocolat — une stracciatella qui se serait américanisée, enthousiasmée par la découverte du pecan brownie.


Petits effectifs aux cours du soir : les vacances approchent et le Junior Ballet de l’Opéra de Paris passe au Colisée. J’ai moi aussi été tentée de me faire porter pâle. (La douleur au genou est revenue.)

Revue de blogs #24

[TW décès, deuil]

Je réunis ici des billets qui dorment depuis un moment dans mon lecteur de flux RSS. Il me semblait impossible de les mêler à mes cueillettes tous azimuts, tout comme de ne pas vous encourager à les lire, parce que le deuil est quelque chose dont on ne parle probablement pas assez, ou alors trop tard, quand on est déjà touché. Leur lecture, en tous cas, m’a émue ; elle remue — plaies et beauté.

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C’était la vie, c’était Isa, l’épouse de Thierry Crouzet. Je ne connais pas plus l’un que l’autre, même si je lis les carnets de ce romancier depuis plusieurs années, et toute l’étrangeté de la relation parasociale ressort à cette occasion — un personnage de fiction meurt (ou naît ?) avec le décès de sa femme.

J’ai repensé à ce que mon amie veuve-sans-avoir-été-mariée m’avait dit, en opposition à ceux qui essayaient de se / la convaincre que c’était mieux ainsi, sa vie d’aidante abrégée : qu’elle n’était pas d’accord, que les derniers mois, dernières semaines à l’hôpital leur avaient quand même donné des moments ensemble, des moments qui avaient compté, et pas seulement comme adieux — ce n’était pas rien (et ce n’était pas juste « mieux que rien », c’était clair à l’entendre).

Son compagnon, qui n’existait pour ainsi dire pas dans nos discussions ou alors en arrière-plan, silhouette lointaine, n’a jamais été aussi présent que depuis sa disparition. Ce n’est pas un souvenir envahissant qui se ressasserait dans une boucle du deuil, plutôt une mention familière que mon amie s’autoriserait seulement maintenant qu’il n’y a plus personne à voiler de pudeur. J’observe la même chose en lisant le blog de Thierry Crouzet ; sa femme, mentionnée ça et là, l’est désormais avec un amour non dissimulé.


Pourquoi j’ai dit ça ou ça au lieu de me contenter de la prendre dans mes bras ?

Isa croyait à une forme de survivance de l’âme par diffusion à travers ceux auxquels elle était connectée.

Dans Le Jardin d’Épicure, Irvin Yalom nomme ça le rippling effect, le fait qu’on continue d’exister à travers la résonance de nos actions sur les autres, même infimes, même insoupçonnées — une pensée apaisante pour ses patients angoissés par l’idée de la mort.

Isa aimait s’arrêter dans les églises allumer des cierges, non pour implorer Dieu, mais pour convoquer les forces qui nous interconnectent et nous renforcent.

Elle ouvrait sa fenêtre pour respirer l’air de sa terre de cœur. Elle a toujours voulu y reposer. Elle me l’a toujours dit. Je n’ai jamais pensé que j’assisterais à son enterrement.

Je suis comme les enfants au bord d’une nouvelle vie, chargé d’un lourd passé.

« J’ai cessé de vivre, j’ai cessé de souffrir, mais je ne cesserai jamais de vous aimer. » […] Sa présence en nous veillera sur nous, tout en étant une exigence.

Thierry Crouzet, Isa, d’elle en nous

(Je n’ai osé laisser aucun commentaire, encore moins des « condoléances », plus froides et lisses qu’une pierre tombale. Est-ce plus discret ou moins élégant de citer des extraits ici, sur mon propre blog ?)

Le deuil rend muet — le disparu, évidemment, la conversation qu’il entretenait avec ses proches, mais aussi les proches des proches. On ne sait pas quoi dire, on ne dit rien et pour peu qu’on ne soit pas là physiquement, on déserte.

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Dame Ambre raconte le passage (de vie à trépas) de sa grand-mère, à ses côtés, au bout de sa main, de sa vie ; je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait se passer comme ça.


Paradoxalement, il y avait la douleur qui me pliait et une douceur sans bord ni limite qui m’enveloppait. […] Absente, ancrée, consciente de la beauté des paysages comme rarement, accrochée à la vie comme je ne l’avais jamais été, quelque chose de l’ordre de la lumière.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’il s’était passé à LeChat qui avait été là d’un bout à l’autre et n’avait pas besoin que je lui en parle mais m’écoutait avec tout son amour. Et sa fatigue.

[…] d’avoir assisté à ce passage entre vie et mort, nous a apporté un apaisement indescriptible. J’ai traversé pleinement l’agonie, je l’ai accompagnée, je l’ai laissé passer, il n’existe plus aucun secret sinon l’après et cela change tout dans le rapport au deuil ; je l’ai vécu.

Sa joie de me voir est si belle.

Mais je suppose, l’enfance en nous subsiste.

Ambre, Cérémonie douce et mensonges acides, Carnets


J’ai même eu la pensée que choc il n’y aurait pas, tant ce que j’ai vécu en assistant à sa mort m’a laissée apaisée et flottante.

J’ai la chance folle d’avoir été là, bercée par ces derniers souffles, moi-même accompagnée dans l’acte d’accompagnement au mourir.
Je suis triste sans l’être, il m’est impossible de décrire cet état, cet entre-deux de perte et d’apaisement.

Ambre, Couleur nuage, Carnets


Progressivement j’ai noté que j’étais différente, plus calme, plus lente. Que j’avais la tête ailleurs et parfois cet ailleurs était nulle part.

J’ai recompté jusque dans les recoins, jusqu’à trouver ce qui avait disparu. Et j’ai disparu l’enfance. Il manque la part de moi qui s’extasiait sur tout, celle capable de sautiller comme une enfant. La joie pétillante exaltée s’est effacée comme si elle n’avait jamais été là, créant un vide de personnalité intense à l’intérieur. Je suis devenue une adulte, à mon corps défendant.

Je suis celle qui va mourir après et c’est peut-être ça la perte aussi, ne plus avoir une personne au-dessus en paratonnerre.

J’ai oublié une partie de moi dans la mort de celle qui était ma mère d’adoption, je ne m’y attendais pas. Personne ne m’avait dit que perdre sa (vraie) mère vous alourdissait d’un poids adulte malvenu où l’enfance se faisait détruire la gueule. Je ne sais pas si je vis mal ma propre absence ou seulement la sienne ou les deux. Ni si cela reviendra. Mais je crois que j’ai perdu définitivement l’enfant en moi pour devenir une adulte et c’est exécrable.

Dame Ambre,
Personne ne nous prévient, mais on en meurt, Carnets