Tumeur ôtée, journal de fin mai

Journal de mai, suite et fin

Jeudi 21 mai

Après-midi de rendez-vous pré-op (élision de -ératoire) après un dernier cours de stretching postural (je ne vais pas pouvoir bouger pec’ et épaules comme ça avant un moment).

L’injection dans le sein se passe bien.

La scintigraphie se passe bien (en se bouchant les oreilles parce que la ventilation de la pièce est terrible pour les acouphènes). Un serpent en peluche est scotché au bras de la machine et d’autres peluches peuplent les étagères ; il y a donc des enfants qui ont déjà des substances radioactives dans le corps.

Le « repérage » se passe beaucoup moins bien. C’est comme pour un vaccin, mon cul. C’est peut-être la même aiguille fine, mais un sein n’est pas un bras. Surtout, l’aiguille ne se contente pas d’entrer et sortir pour délivrer son produit (comme c’était le cas pour la première injection). Là, il faut viser, déplacer l’aiguille un peu plus à droite, un peu plus à gauche, appuyer avec la sonde d’échographie pour s’orienter, re-piquer ailleurs pour tenter d’avoir un meilleur angle, échouer et recommencer. Je n’arrive pas à retenir des larmes. Peur ou douleur ? me demande-on sans s’arrêter. Un mélange de douleur et de panique, je réponds, tentant d’expliquer ce qui s’était passé avec l’interne qui avait galéré à placer son aiguille et percé le sac dural lors de l’infiltration pour ma hernie discale. Mais contrairement à ce que je crois au début, l’interne n’est pas en cause ; quand sa supérieure prend le relai pour tenter un autre angle qui fasse moins mal, elle me fait tout aussi mal, plus même, et reprend (repique) le chemin initial. À ce stade, je ne cherche plus à cacher mes larmes, je sanglote et ne cesse de me mordre la phalange de l’index que pour répéter que je suis désolée. La radiologue me demande si c’était aussi douloureux pour la biopsie, c’est la même aiguille que pour l’anesthésiant. Clairement pas. Je ne dis ni ne pense sur le moment que le mot-clé n’est pas aiguille, mais anesthésiant. Une unique piqûre qui anesthésie, c’est très différent de se faire trifouiller le sein sans anesthésie, connasse. La colère qui me dicte cette apostrophe ne me vient que bien plus tard pourtant, et se tourne d’abord contre moi-même : on m’inflige une douleur et moi, au lieu de protester et de réclamer une anesthésie locale, je m’excuse de sangloter ? Ça me fout en rogne.

Je regrette de ne pas être restée dans l’hôpital où j’avais amorcé mon suivi : la radiologue avait pris le temps de m’expliquer le geste en amont, entendu mon expérience et attendu que l’anesthésie fasse réellement effet, proposé de faire une pause quand elle me voyait en difficulté et m’avait rassurée tout du long. Rien à voir avec ces deux médecins qui quittent à peine leur écran des yeux et semblent surprises de la douleur qu’elles infligent (alors même que la première radiologue savait que ça risquait d’être plus douloureux sur une poitrine jeune, plus dense — l’IRM a confirmé : densité D, la plus élevée).

La guérison et le soin : deux chapitres distincts dans la bande dessinée d’Alix Garcin, Impénétrable (histoire d’amour et de vaginisme). Peut-être serai-je mieux guérie ici, mais pas aussi bien soignée. La fin de journée est difficile, la douleur (qui a disparu environ vingt minutes plus tard) a fait monter mon appréhension de l’opération.


Mes amies m’ont envoyé la Reine Astrid et la Mère de Famille à la rescousse : je découvre des gingembrettes et dans le colis de Lne et dans celui de JoPrincesse. Je suis à deux doigts de pleurer en lisant tous les petits mots que cette dernière a scotché à chacun des innombrables items de son colis. Ça déborde d’amour, comment a-t-elle trouvé, pris, le temps de faire ça avec deux enfants à s’occuper, alors que je loupe la plupart des anniversaires depuis quelques années ? Quant à Lne, je n’étais même pas là pour l’enterrement, le début du deuil ensuite, je n’ai rien songé à envoyer. Je ne soigne pas assez mes amitiés, et le boyfriend de me remettre sur les rails : on me dit qu’on m’aime et moi je sens nulle en comparaison ? Ce n’est pas l’effet escompté, ce n’est pas ça qui compte. Il y a même des petits stickers en relief dans le couvercle de l’un, et une sorte de papier bulle entièrement cartonné dans l’autre, qui donnerait presque au chat l’envie de faire le vrai chat en jouant avec le carton. (Je suis émue.)

HOCUS POCUS I CANNOT FOCUS <3

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Vendredi 22 mai

De l’autre côté de la cloison, le réveil sonne à 5h30. Je me lève, coupe le mien, réglé un quart d’heure plus tard et vais réveiller le boyfriend qui s’est rendormi aussi sec. Il m’accompagne pour la journée, et ça change tout.

J’ai à peine le temps de rapprocher deux fauteuils dans la salle d’attente que déjà mon nom retentit. La dame qui m’enregistre trouve que nous sommes bien assortis, lui et moi. Ce n’est pas la première fois qu’on nous le dit, dans ces mêmes termes. Assortis. Nous n’avons pourtant pas du tout la même allure. Il faut croire qu’être assortis, c’est avoir l’air amoureux. Nous le sommes, et il déborde tant de tendresse aujourd’hui que je veux bien croire que son amour soit visible pour les autres aussi. Ça aide énormément, sa présence, son odeur, ses mains autour de moi, autour de mes épaules, de ma nuque, sur ma cuisse, dans le métro, dans l’attente — et ses mains qui caressent la mienne au réveil…

En tenue dans la chambre, je ne tiens pas en place. Le boyfriend me filme faire quelques pliés en surchaussons et charlotte. L’infirmière qui doit me préparer pour le bloc est avenante dans sa manière de râler — les vieilles infirmières, ce sont les meilleures, décrète le boyfriend qui a malheureusement accumulé une grande expérience du milieu hospitalier (je ne pensais d’ailleurs pas que, se retrouvant tous deux dans une chambre d’hôpital, je serais à ma place et lui à la sienne ; j’imaginais l’inverse). 57 de rythme cardiaque, vous êtes sportive, c’est ça ? J’échappe in extremis à la pose de cathéter en avance ; on me le mettra au bloc. Un infirmier nous y mène, moi et un vieux monsieur qui attendait seul dans la salle d’attente — tir groupé et questions alternées. Il a été routier pendant 46 ans, après avoir travaillé à la mine. Assis dans la mini salle d’attente des blocs opératoires, il m’apprend qu’on va l’ouvrir de là à là, toute la gorge, et que l’opération devrait prendre quatre ou cinq heures. Il ne pensait pas vivre ça à 80 ans.

Les infirmières du bloc sont adorables, je me retrouve à causer danse sous une couverture ultra chauffante. L’une d’elles s’était inscrite sur liste d’attente à la barre à terre que je donne et n’avait pas été recontactée par l’école ! Les affinités entre le milieu médical et la danse n’en finissent pas de me surprendre…

La pose du cathéter est un petit miracle, je ne sens presque rien. On avait donc raison sur Mastodon, les infirmières de bloc n’ont rien à voir en termes de dextérité, des doigts de fée ! J’ai pensé aussi au conseil de bien expirer au moment où l’aiguille s’introduit.

La chirurgienne (qui n’est pas celle que j’avais rencontrée) me demande mon nom, prénom, ma date de naissance. Ce n’est qu’une de la dizaine de fois de la journée ; l’anesthésiste (que j’avais rencontré et qui est lui aussi remplacé par un autre collègue) m’avait prévenue. J’ai pris le pli et décline les informations attachées à mon poignet ; je coïncide avec moi-même, formidable. Pourquoi suis-je ici ? Pour un cancer au sein droit. Chacun sait son rôle et le récite. Et quel type de cancer, quelle intervention ? Oh, interrogation surprise. Je me ressaisis, mentionne la tumeur, le ganglion sentinelle et ce qui pourrait résulter de son analyse : toute la salle rigole de ma récitation bien apprise, qui outrepasse manifestement la réponse attendue.

On me demande de respirer amplement à coup de grandes inspirations et expirations dans le masque. Tiens, je sens que ça commence à faire effet, le cerveau un peu engourdi, je parle encore. Je ne me sens absolument pas partir, ni revenir d’ailleurs, il y a juste ma tête qui part en réflexe de droite et de gauche. Quelqu’un s’en enquiert, mais non, je ne contrôle pas le mouvement. Cela ne doit pas être très courant, parce que je les entends aller chercher confirmation auprès de quelqu’un d’autre, est-ce qu’il y aurait un problème ? Il n’y en a pas, c’est juste désagréable. J’arrive à attraper plusieurs secondes d’affilée de la salle de réveil, quelqu’un en blouse à un poste de travail, un élément vertical au mur, d’autres blouses blanches, un autre lit à ma droite, rideau tiré, et un autre encore qu’on manœuvre pour installer à ma gauche, l’un des deux avec du diabète, j’entends, les yeux déjà refermés. C’est manifestement assez pour me ramener en chambre, je ne vois rien du trajet mais je sens que ça roule, et j’ai encore quelques réflexes de tête, qui estourbissent. Les doigts du boyfriend caressent mes mains à travers la poignée du lit et j’émerge peu à peu, tête tenue du côté droit pour ne pas relancer le réflexe qui surgit manifestement quand je tente et échoue à la tenir au milieu. Il y a de l’eau et un affreux jus d’orange à base de concentré dont j’aspire quand même le sucre à la paille. Un peu plus tard, je répète avec plaisir (quoiqu’avec précaution) la collation de ma précédente visite, et ça tourne un peu moins. J’émerge et me repose, en alternance ou en même temps, je ne sais plus trop. Le boyfriend lui aussi somnole les bras croisés sur la tablette du lit — glisse et manque de tomber lorsqu’il s’endort vraiment. Les pins autour de l’hôpital lui ont déclenché un début de réaction allergique…

Les visites des infirmières rythment l’après-midi. Au fur et à mesure, je comate moins et je patiente plus, on ne me fait plus remarquer ma « petite tension » et je peux enfin me lever et aller faire pipi (la libération que c’est après six heures, plaisir plus grand encore que de manger, je n’aurais pas misé dessus). Je regarde, puis lis et enfin répond aux messages que ma famille, mes collègues et mes amis m’envoient en nombre, jusqu’à ce que le flot se tarisse, je scrolle, repose le téléphone, somnole, le reprends tandis que le boyfriend somnole. Insensiblement, je commence à m’ennuyer. L’heure du goûter est déjà passée quand la chirurgienne passe me voir après ses blocs, et sonne l’heure de la libération — à ceci près que le taxi est réservé pour une heure plus tard. Nous attendons tranquillement sur une table de pique-nique dehors. Pas très loin, tout une assemblée parle (les adultes) et joue (les enfants) sur la pelouse : un mariage, 40 personnes quand même, disait une hôtesse d’accueil à une autre quand j’ai récupéré les papiers pour le taxi. Sortant du service d’oncologie, on se demande forcément s’il s’agit d’un mariage qui était prévu et a eu lieu à la date prévue et tant pis pour les circonstances ou si ce ne serait pas plutôt quelqu’un qui se marie avant de mourir, pour mettre son +1 en sécurité et faciliter l’héritage.

Sur le trajet du retour, le conducteur passe plus de temps à regarder son téléphone et à régler l’administratif de ses courses que la route. Je frémis quand il sort une pochette de la boîte à gant et en extrait des ciseaux pour couper lui-même le bracelet d’hôpital de la femme complètement perdue qui partage avec nous le taxi, ou quand il scanne un papier en s’insérant sur l’autoroute. La conduite automatisée a bon dos, les écarts se ressentent. Ce serait quand même con de sortir de chirurgie et de mourir d’un accident de la route.

Chez soi, enfin, et un chirashi de fête pour fêter ça (saumon, dorade et mangue avec une sauce coco-curry, c’était une première).

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Samedi 23 mai

L’anesthésie générale peut perturber le sommeil. J’ai dormi trois heures. Le boyfriend lui dort pour deux.

Jusque là, le cancer était abstrait, une maladie sans symptôme. L’opération l’a inscrite dans mon corps, la douleur lui donne une réalité. Vague ressentiment envers mon corps. Dermatillomanie. Hâte de pouvoir enlever le bandage qui m’écrabouille le sein et me pince l’aisselle. Douche en forme de toge romaine, en évitant le côté bandé. Je ne suis vraiment pas gauchère.

Je n’irai pas voir mes élèves danser. À la place, je vais au bout de la rue, c’est bien assez, acheter des glaces. C’est à nouveau, soudain, l’été. À circonstances exceptionnelles, écarts mesurés : je goûte à ces framboises enrobées de chocolat glacé.

La pizza est encore meilleure que dans mon souvenir : j’avais bien mémorisé l’alliage incroyable du jaune d’œuf et du pecorino, mais oublié le contrepoint du poivre — cette surprise toujours renouvelée de l’effet produit par un bon poivre. (Il faut juste me lever pour avoir la force de couper la pâte sans forcer sur le bras.)

La douleur revient après le repas, je ne comprends pas tout de suite, puis me souviens de la veille : le ventre plein, la respiration se fait davantage au niveau de la cage thoracique et tire sur le bandage / la cicatrice. La respiration ventrale se remet en place avec la digestion.

Un seul épisode de Full Metal Alchimist et je sens enfin ma tête, mon corps qui cède à l’approche du sommeil. Je tire le rideau sur le jour encore là.

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Dimanche 24 mai

Neuf heures de sommeil et une couette plus légère vous rendent de suite plus guilleret.


Je comprends pourquoi ma maman s’était voûtée lors de son cancer : la posture évite de tirer sur la cicatrice à l’aisselle.


Le soir, la douche est à nouveau autorisée. Le boyfriend m’aide à retirer le bandage et, seule sous la douche, je découvre le massacre. Que le sein soit jaune et d’autres couleurs et tout déformé, je m’y attendais, on m’avait prévenue — qu’il allait rapidement retrouver sa forme aussi. En revanche, je n’avais jamais vu de cicatrice fraîche. Je fréquente celles du boyfriend depuis un moment, et elles sont de tailles, mais je ne les ai jamais vues que cicatrisées, déjà blanches. Là, c’est gonflé, gondolé, rougeâtre ou violacée, je ne sais pas, je ne regarde pas assez longtemps pour être capable de décrire précisément ce que je perçois grossièrement comme une grosse limace. Ça me dégoûte. Viscéralement. Le visuel, mais aussi ce que ça révèle, être fait de viande, une viande charcutée qui laisse apercevoir l’intérieur à l’extérieur, comme une chair en putréfaction.

Lorsque le boyfriend m’a calmée, après m’avoir récupérée en pleurs (« Je me demandais quand tu allais te prendre le mur », quand et pas si, il était même surpris que ça n’ait pas eu lieu avant, de voir son corps malmené), il examine la cicatrice et déclare qu’ils ont fait du beau travail. Je me demande comment il peut déceler quoi que ce soit de beau dans cette grosse limace dégueu, et qu’est-ce que ça aurait été si ça n’avait pas été du beau travail.

(Rétrospectivement : je croyais que c’était l’état de la peau alors que c’était de la colle, bordel, de la colle qui faisait gondoler une chair inflammée. Les chirurgiens pourraient prévenir.)


Le boyfriend est le meilleur soutien qui soit et puisse exister : de tout cela (et de bien pire), il a fait l’expérience dans son propre corps, et pour autant, cette expérience, il sait la mettre à distance, ne pas minimiser ce que je vis parce que lui a vécu pire. Il accueille et me rassure justement parce qu’il ne cherche pas à me rassurer (tout ira bien, ça va aller, ne t’inquiètes pas, ça sera vite derrière toi, c’est pris à temps, ça se guérit bien, qu’est-ce que je peux faire, surtout n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit). Ça ira, mais ça ne va pas pour le moment, et ce moment je peux le vivre dans ses bras. Ça ira mieux d’autant plus vite que je peux aller mal.

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Lundi 25 mai

Je ne me douche pas pour ne pas être confrontée à la cicatrice. J’annonce au boyfriend la traiter par le déni, il approuve.
Jusque-là, je me sentais étrangement non pas en convalescence, mais en vacances. La douleur recentre, et la sensation de liberté mentale est extraordinaire. Rien n’est mon problème.

Nuii du jour : cookies & cream

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Mardi 26 mai

Entre la chaleur et l’immobilité, je n’y tiens plus, je pars me promener au parc Barbieux. Même avec la brassière fournie après l’opération, il me faut horizontaliser mon déplacement, minimiser autant que possible les hauts et bas de la marche.


Fin du week-end prolongé, les messages reprennent, sur Outlook, sur WhatsApp, le planning de l’an prochain à approuver, les cours à annuler ou pas à cause de la chaleur (studios sous verrière sous les toits), est-ce que tu peux me renvoyer les musiques, je ne les ai pas téléchargées tout de suite et WhatsApp ne me le permet plus ? J’ignore ce qui peut attendre, renvoie les musiques, puis relis et corrige les quatre messages différents à distribuer à mes quatre cours du mercredi après-midi pour qu’ils puissent être imprimés et distribués (tout ça parce que l’école refuse de nous communiquer les adresses mail ; RGPD mon œil, c’est leur précieux fichier client — et du boulot en plus pour nous, qui devons soit nous débrouiller pour imprimer, soit courir après les adresses ou numéros de téléphone et tout ressaisir de notre côté).


Douche-déprime : cicatrices et messages reprennent ressassés face au mur carrelé. Pleurs en sortant. Il faut bien reconnaître que oui, il y a burn-out (me sentir en vacances en convalescence était déjà un indice, on n’est pas censé, je crois).


Nuii du jour : Brazilian nut

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Mercredi 27 mai

Les journées déjà passent plus vite dans la chaleur (30°) et la semblance des unes avec les autres : blog, assiette de crudité à midi, torpeur, Full Metal Alchimist après dîner, des quizz musicaux encore après, alors qu’on ferait mieux d’aller se coucher. Le boyfriend table pour moi sur les années 1990, mais c’est dans les années 2000 que je suis vaguement moins mauvaise (j’ai beau avoir 12 ans en 2000, je suis quand même en 2026 assez mauvaise).


Retour médiathèque avec une journée de retard. Je me charge de BD que je porte uniquement à gauche.


Les avis en ligne se lisent parfois comme de savoureux morceaux de micro-blogging. Tel acheteur est content de l’absence d’ouverture de la moustiquaire parce que ses mosquitoes sont particulièrement sneaky. Tel autre… Mais attends, cet avis en italien, je le comprends ? Je le comprends presque entièrement, ça me réjouit, vivent les zanzariere. Je m’enhardis à tenter un avis en allemand (tiens celui-là, me propose le boyfriend en pointant la souris sur du néerlandais), mais j’ai été un peu optimiste, c’est de suite plus laborieux. Cette Allemande a (bien sûr) lavé sa moustiquaire dans un Kopfkissenbezug avant utilisation ; qu’est-ce que ça veut dire Kopfkissenbezug ? un truc qui fait des bisous à la tête ? Ah non, Kissen, c’est coussin, Kopfkissenbezug une taie d’oreiller, va pour une housse de coussin de tête.


Nuii du jour : Magnum
Chirashi…

Jeudi 28 mai

Une semaine plus tard, je me retrouve à pleurer en évoquant ce que la psy qualifie de « violence médicale ». J’argue que je n’aurais su dire si c’était la douleur ou l’angoisse qui m’ont fait sangloter sur le moment. Quand bien même est sa réponse. Quand bien même ça n’aurait été « que » de la peur, elle aurait dû être prise en compte. Et ce n’était pas que de la peur, la douleur était réelle, même si je ne saurais la quantifier.

Pourquoi vous ne vous sentez pas légitime ? Je remets cette question de l’antépénultième séance sur le tapis, soulignant le pourquoi rare pour une thérapeute TCC plus axée sur le comment. Je n’ai pas la réponse, mais j’aimerais la trouver, m’attaquer à ça, un travail en profondeur, loin de l’écume remuante de la maladie. La psy n’y va pas par quatre chemins : je ne suis pas encore prête pour ça. Il faut déjà que j’apprenne à me prioriser. Bon.

On parle des réactions des gens au cancer, des réactions trop ou pas assez — vous me l’aviez déjà dit, elle se souvient. Je ne leur jette pas la pierre, aux gens ; pour moi aussi, c’est surréaliste. Mais parfois, ça n’aide pas. Ça se soigne bien, c’est la meilleure, la réaction préférée de la psy ; comme si le faible taux de mortalité balayait d’un revers de pourcentage les opérations, l’inquiétude, la douleur, les effets secondaires. Son ironie me fait du bien. Ça se soigne bien, bah voyons.

Le congé maternité est prévu depuis longtemps, anticipé d’une quinzaine de jours seulement : la psy s’arrête demain. Arrêter les séances à la fin de l’année scolaire ne me semblait pas poser problème pour une anxiété liée au travail, sachant celui-ci calqué sur les rythmes scolaires. Le cancer est arrivée là-dessus, avec sa propre chronologie. La psy me propose un dernier rendez-vous supplémentaire, en visio. Lorsque je questionne la cohérence de cette proposition (m’inciter à lever le pied sur le boulot alors qu’elle-même s’apprête à travailler pendant son arrêt), sa réponse est prête : si elle me le propose, c’est qu’elle le peut ; elle ne le fait que pour deux patientes, moi et une autre, dont elle estime qu’elles en ont instamment besoin. Les autres sont en fin de thérapie ou ils ne sont pas sérieux dans leur suivi ou celui-ci peut sans problème être suspendu quelques mois. Elle me donne aussi deux noms pour poursuivre ailleurs pendant son arrêt. Elle ne le fait pas pour tout le monde (je comprends qu’elle n’ait pas envie de perdre sa clientèle), mais là, elle sent qu’il y en a besoin.


S. rencontre le boyfriend et vice-versa. Le chat pourtant peureux vient la voir puis la renifler. La discussion est joyeuse, la tarte au citron meringuée mangée, la clé du studio, soudain oubliée pour ma remplaçante : S. me sauve en s’en faisant messagère.


Nuii du jour : Brazilian nut
Lecture achevée : Mon mari, de Maud Ventura


La fatigue ensuite s’abat. Full Metal Alchimist, quizz musique et quizz Disney : je n’avais jamais remarqué à quel point les (anciennes) voix Disney sont reconnaissables ; ce sont les mêmes qui font moult doublages.

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Vendredi 29 mai

Opération J + 7. Le boyfriend avait par mégarde programmé une alerte hebdomadaire qui nous réveille donc à nouveau à 5h30. Impossible de se rendormir.


Robe T-shirt mais noire mais col bateau mais chignon banane : je me sens un peu classe.


Carte d’identité, carte vitale et carte de mutuelle, bien sûr. Je fouille dans mon sac pour en extraire mon porte-feuille et m’aperçois l’avoir oublié — sur le lit, après utilisé ma CB pour régler un achat en ligne. Il n’en faut pas plus pour que je me mette à pleurer ; j’ai zéro marge émotionnelle.

Le rendez-vous d’oncogénétique est à la fois très détaillé et flou (j’imagine détaillées ses explications et floue ma compréhension). Lorsqu’il me demande si j’ai des questions, je réponds pourtant que non, je n’ai pas spécialement besoin ou envie d’en comprendre davantage. Il ne me tend pas non plus la demi-feuille déchirée sur laquelle il a donc écrit et dessiné pour soutenir son attention à lui. Il y a des lettres en capitales qui listent les gênes les plus susceptibles d’avoir muté, une paire de chromosomes (de gênes ?) bleus avec une mutation boule rouge, des bouts de phrases manuscrites et un dessin d’utérus avec les ovaires entourés et barrés.

Selon la mutation (si mutation génétique on trouve, car la plupart du temps c’est un accident), il peut y avoir besoin de surveiller les seins et les ovaires, ou les seins et la thyroïde… à chaque mutation ses emmerdes spécifiques (il ne dit pas emmerdes). Pour les ovaires, ça implique une petite opération, plus légère que celle que j’ai subie, dont on a pourtant souligné la légèreté, par coloscopie, deux petits trous, vingt minutes, il y a plus d’installation que d’opération… Pour les seins, IRM ou ablation de la chaîne ganglionnaire, c’est un choix personnel. Dans certains pays (sans sécurité sociale), certaines femmes choississent l’opération car c’est in fine moins cher qu’une IRM chaque année. Mais Angelina Jolie a choisi l’ablation, et on peut supposer que ce n’était pour des motif financiers, c’est vraiment un choix personnel.

Au final, on ne complète pas mon arbre généalogique. Je n’ai pas rapporté les papiers fournis, persuadée qu’ils étaient destinées aux personnes ayant des difficulté avec l’outil informatique puisque j’ai tout saisi en ligne. Date de naissance, de décès le cas échéant, cancers et autres maladies graves, âge lors du diagnostic, lieu de traitement… ça m’a pris une bonne heure, avec coups de fil parentaux pour mes grands-parents. Je n’imaginais pas que ces informations m’étaient demandées par un service qui n’en ferait rien, distinct du service avec lequel j’ai rendez-vous. L’oncogénéticien tente de téléphoner à ses collègues, commence le dossier avec moi en l’absence de réponse, puis quand même retente et demande si on pourrait lui envoyer l’arbre anonymisé. Un arbre généalogique anonymisé.  J’imagine que l’oxymore doit faciliter l’envoi ; conserver uniquement les liens de parenté et les maladies est plus RGPD compatible.

Une prise de sang et il me recontacte dans… cinq mois environ. Selon les résultats de l’analyse de la tumeur, il pourra faire passer ces analyses-ci en priorité, mais dans tous les cas, s’il y en a besoin pour le traitement, ce sera qu’il y aura eu besoin de chimio et dans ce cas, on les aura quand même à temps. Dans trois mois vous serez guérie, m’avait dit la radiologue. Dois-je en conclure qu’elle a été optimiste ou que je peux l’être, que j’ai de bonnes chances d’échapper à la chimio ? J’ai déjà découvert au cours de l’entretien qu’il est peu probable que je doive être réopérée : en général, si les ganglions sont suspects, on s’en aperçoit à l’opération.


Nouveautés arrivées en fin de vague de chaleur : un ventilateur dans le salon ; une moustiquaire dans ma chambre. Avec un élastique pour la fixer au matelas comme un drap housse.


Tu n’as pas du tout envie de reprendre, observe le boyfriend le soir à table. Il a raison et pourtant, je résiste à sa suggestion, qui est aussi celle de la psy, de faire prolonger mon arrêt. Tenir quinze jours jusqu’au spectacle et ensuite, oui, arrêter — évidemment s’il y a chimio, mais même sans en réalité. Le psychisme commence à atteindre ses limites.

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Samedi 30 mai

J’exhume et relis les quelques pages d’un projet d’écriture en vers libres sur la danse, le plaisir, la reconversion, cette question de légitimité et le deuil de quelque chose. L’envie de le poursuivre.


Rendez-vous avec mon grand manitou préféré pour aider à la cicatrisation. On part du sein et bientôt la séance de kiné douce se poursuit sur l’heure suivante (quelqu’un a annulé), se transforme en séance d’ostéo et de psy, allongée sur la table de manipulation comme sur un divan (j’ai toujours été assise face à mes psychothérapeuthes).

Symptômes exacerbés, je passe mon temps à m’excuser, puis à m’excuser de m’être excusée quand je me fais rabrouer (pas d’épaules voûtées !). Il faut laisser aux parents leur anxiété et leur culpabilité (non sans avoir fouillé les causes potentielles).

Recoupements avec la psy : la question de la légitimité.  Tu priorises toujours l’extérieur plutôt que l’intérieur. Les demandes (sinon contradictoires, difficilement conciliables) me rendent folles parce que c’est de la folie. Faire du mieux que je peux avec ce que j’ai, voilà qui est déjà bien. Tout le monde ne fait pas du mieux qu’il peut, je peux être fière de mon éthique de travail et de mon parcours (c’est évidemment du discours indirect libre, rapporté), bosser sans m’en bousiller la santé.

Discussion, visualisation (me visualiser vieille prof dans 20 ans… et récupérer ici et maintenant l’aplomb projeté), manipulations, tout s’imbrique. Mes mouvements de bras et ma respiration deviennent plus amples, le cou s’allège des tensions héritées du réveil mouvementé après l’anesthésie générale, ma fatigue et mon appréhension diminuent, j’en ressors légère.


On approche de la fin de Full Metal Alchimist, le déroulé devient plus facile à suivre ; j’aurais pu continuer après les quatre épisodes de la soirée.

On enchaîne sur un blind test musique classique ; je suis moins mauvaise qu’en musique mainstream. « Je ne suis pas bonne en Verdi » fait rire le boyfriend, qui répond Nuit d’été à tout ce que j’appelle de la musique partitive parce que c’est du Mendelsshon, du Brahms ou du chou (Schumann, Schubert — à l’exception de La truite aka Die Forelle)(mon cerveau n’a pas forcément conservé le vocabulaire allemand le plus utile, doppelgänger en témoigne). Le créateur du quizz aime un peu trop Strauss fils et un peu trop peu les compositeurs du XXe siècle (sauf Elgar).

Algorithme et fatigue aidant, on enchaîne sur un blind test cris d’animaux et laissez-moi vous dire que c’est beaucoup moins facile que ça en a l’air (vous connaissez le cri du hérisson ou de la fouine, vous ?). À un moment, c’est au tour d’une mésange charbonnière de chanter et le chat se précipite à son poste devant la fenêtre, oreilles paraboliques aux aguets. Le fou rire achève de me prendre quand le quizz enchaîne sur des hennissements : alors chat, tu trouves le cheval sur la terrasse ?

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Dimanche 31 mai

Encore ce sentiment d’inaccomplissement, cette rage diluée (contre moi-même ?)(qui ne parviens pas à évoluer hors de schéma et d’un quotidien répété ?). Rationnellement, le sentiment est anachronique : je sors d’une semaine de convalescence, pas de vacances que j’aurais prises pour quelque projet bien défini.

Revue de blogs #27

Ces toutes petites situations, elles sont insupportables, parce que les mêmes phrases qui nous ont fait nous sentir femmes quand nous étions encore des filles, qui nous ont obligées à remarquer notre genre alors que nous étions encore des enfants, fonctionnent maintenant exactement dans l’autre sens : devenues des femmes adultes, n’importe quel homme qui a du temps à perdre peut nous retransformer en filles, nous minorer.

Julia Kerninon, Avis non sollicité, Sur le fil

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[…] I’ve decided there is no inherent meaning. We can basically pick any narrative we prefer and decide that’s our meaning.

Winnie Lim, the meaning of my life

Spending time with my partner is like living in high definition. I am usually full of thoughts, but with her I am able to go into a thoughtless state, even if only for short spurts. In her arms I only experience the here and now: there are no whys, hows, ifs.

Quel est le sens de la vie ? On ne le trouve pas en répondant à la question, mais en constatant que la question s’est effacée.

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J’étais saturée de la meilleure façon possible : entière.

Eli, Oxford 70, Hypothermia

Allez voir toutes ses photos de la ville ♡

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I went to the most beautiful place I could think of, then I found out that you cannot be healed by beauty alone.

It’s addictive and compelling; pulsates with energy, and makes you feel so viciously alive. […] All the things I now find exhausting and sharp about New York were what slapped me across the face back then, which is what I’d sorely needed.
[…] I’m not sure I need all these reminders that I’m not dead anymore. I’m past that. I like that my life in London both encompasses a lot of the city yet feels like I’m always at home. I think it’s something we do well here, what I’d call “exciting comfort”.

Marie Le Conte, a really big essay on New York, and grief, and love,
Young Vulgarian

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Je suis de l’école “kill them with kindness.”

Marion Olharan Lagan, Nous ne sommes pas sœurs, Le labo

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Où vont les histoires quand nous mourrons ? Depuis que nous avons appris la nouvelle, ma mémoire s’affole, comme si je devais recomposer au milieu des décombres les fables qu’elle nous racontait. Hantée par les fictions des autres.

J’ai l’impression qu’il faut que je les retienne, que je ne les oublie pas, que j’entre en conversation avec ces fantômes.

Dans Pathemata, Maggie Nelson parle de la mort d’une de ses amies. Elle explique quelque chose que je ne m’étais jamais vraiment formulé ainsi. Que quand les gens meurent, la façon très particulière dont iels nous aimaient disparaît avec elleux.

Ma mémoire, depuis la semaine dernière, fonctionne à plein régime. Mais comme toujours, elle ne récolte que des fragments, elle s’embrouille et mélange. Elle reconstruit, réarrange, colle des petits morceaux de souvenirs les uns aux autres.

Toutes les bonnes histoires sont des objets en mutation.

Quand je descends en rappel dans les tréfonds de mes souvenirs, je dois éviter toutes les scènes de films, tous les romans, toutes les images, faire le tri.

Pauline Le Gall, I’ll be your mirror, Tailspin

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peindre avec des mots
frauder le contrôle de la raison

Pierre Antoine Villemaine, Composition
découvert chez Karl

Frauder la raison, la feinter, c’est ce qu’il me faudrait. Créer avec les mots, au lieu de les aligner dans le récit fasciné de la proie.

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ce que je veux, c’est des gens qui me racontent ce qu’ils ressentent.

Julien, Sentiments inconnus, Smwhr

THIS.

Avec ou sans le contexte (« l’inaccessibilité prolongée à mes sentiments intérieurs »), la suite :

Parce que je suis infoutu d’arriver à formuler correctement ce que je ressens si je ne l’ai pas vu formuler ailleurs.

Est-ce que ce ne serait pas qu’une rétroprojection de mes propres sentiments vu par le prismes des séries télé américaines, des 150 films et des 22 livres que je dévorais chaque année qui me permettaient d’articuler, par patchwork et collage ce que je ressentais effectivement faute d’arriver à le faire directement à partir des sentiments bruts ?

[…] j’ai pleuré comme une madeleine pendant tout le dernier tiers du film et ça m’a rappelé que j’étais pas obligé d’attendre de payer soixante balles toutes les deux semaines pour chialer, que je pouvais tout à fait le faire en illimité grâce à ma carte UGC.

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Mon rapport à l’art, il y a dedans ce qui me tient debout, mais il tient aussi de la faim impossible à rassasier.

Sacrip’Anne, Portes ouvertes à l’infini

« explorer, découvrir, rattraper avec avidité » — parfois je perds ça, l’avidité.

Plus je lis, vois, écoute, plus je me rends compte que c’est minuscule à côté de ce qu’il y a à lire, voir, écouter. Ça fait plus que me tenir en vie, ça m’excite, ça me donne envie. Et tant pis si la tâche est impossible à finir, tant pis si je meurs avant d’avoir fait le tour.

Parfois l’infini se retourne en à quoi bon, comme un parapluie d’un coup de bourrasque (et la suivante peut ou non le remettre à l’endroit).

 Ce film, il raconte quelque chose de très fin sur le moment où les enfants ont avec leurs parents des rapports adultes. […] Ce que ça nous a fait. On a envie de les aimer avec la même pureté, on s’agace qu’ils nous en empêchent. Ou au contraire, on a des comptes à régler. Ou on leur planque qui on est, comme on a l’impression qu’ils ne nous ont pas dit tout sur eux.

Cette perspective renversée, celle des parents sur les enfants, des enfants grands, me surprend encore, souvent. Même pas encore : nouvellement. Comme si des parents ne pouvaient exister que vus par les enfants.

Mes amies sont pour certaines devenues mères, mais forcément mères d’enfants qui le sont encore pour tout le monde. Des bribes de maternité me parviennent, mais proches encore de l’accouchement, de ce que je pourrais vivre si je décidais maintenant d’être parent. Elles ne disent rien de l’enfant de que je suis maintenant, que je reste même en ayant quitté depuis longtemps l’enfance. Quand mes amies y seront, je n’y serai plus, plus à ce même point en tous cas. En lisant Sacrip’Anne, j’ai l’impression d’accéder à ce que ce décalage escamote, au point de vue des parents sur des enfants qui ne le sont plus, grands déjà, adultes. Au point de vue de parents qui pourraient être les miens, sans que cela soit une question de génération — de position dans la chronologie d’une vie, plutôt. À la surprise que je ressens parfois, je me dis que le décollement l’un (l’enfant de) de l’autre (l’enfant) n’est pas si évident, sans devenir parent.

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Prendre conscience de ce qu’on écrit en l’écrivant. Ne rien chercher d’autre que cette découverte intérieure.

Solange Vissac, Ricochets/ Année 3/ Semaine 20, Jardin d’ombres

Écrire pour savoir ce que l’on ressent ou découvrir en l’écrivant les nuances de que l’on ressent. Tiens, tiens, j’ai lu ça Smwhr.

Je lis des bribes de ce blog depuis un bout de temps chez Karl et aujourd’hui seulement m’interpelle ce nom de famille, Vissac, Solange Vissac comme Guillaume Vissac.

Dans le même post, cet éclat poétique :

Au milieu du faire, prendre le temps du rien. Comme mettre au doigt une nouvelle bague, tiens sur l’auriculaire par exemple qui n’est pas accoutumé à l’anneau. Sentir ce qui vient de changer sur sa main. Avoir le regard qui se pose plus souvent que nécessaire sur la main ouverte, paume sur le bureau, et chercher à savoir ce qui brille à nouveau, et de quoi cette pierre est messagère.

Ne rien faire en regardant la moustiquaire ou dehors le jardin qui respire encore n’a rien à voir avec le rien faire de l’hôpital. Idée en passant d’un inventaire incomplet de tout ce que le rien faire peut être — un « protocole de création » dirait Karl.

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[…] tout est au même niveau, tout nourrit le feu de la parole entre nous, on y jette ce qu’on peut pour que ça brûle.

Isabelle est angoissée par le temps qui passe, par la finitude des choses. Je me souviens soudain comme je l’étais moi-même au même âge, cette boule dans le ventre au coucher, dans le noir de la chambre, les yeux ouverts sur le plafond, ce n’était pas tant l’obscurité, c’était autre chose, plus ancien, plus difficile à nommer, la disparition à venir des choses autour de moi, des gens autour de moi, cette certitude obscure que tout ce qui était là serait un jour absent, que le monde continuerait sans moi ou que je continuerais sans lui, je ne savais pas encore distinguer les deux, et cette boule ne se dissolvait pas, elle attendait simplement que je m’endorme pour se taire, et le lendemain matin elle avait disparu et je n’y pensais plus jusqu’au soir suivant, jusqu’au noir suivant.

Naine blanche ou supernova, un jour le soleil disparaîtrait et il ne resterait plus rien, même dans le souvenir, ni livre ni cimetière. Athée, je priais pour que mes parents ne meurent jamais et que le trou dans la couche d’ozone se rebouche (cette première fin du monde a été évitée). Il me fallait le poids rassurant des peluches sur mes pieds et aligner les pattes de mon nounours sur l’oreiller, la main en niveau à bulle, ou le faire tenir la truffe en équilibre sur mon nez.

Je me demande à partir de quel âge j’ai commencé à avoir un passé. Pas à partir de quel âge j’ai eu des souvenirs, les souvenirs on en a très tôt, des images, des odeurs, des éclats, mais à partir de quel âge j’ai compris que ces images étaient derrière moi, qu’elles avaient un poids différent des choses devant, qu’elles me précédaient et me définissaient sans me demander la permission. À partir de quel âge j’ai compris que mes parents, avant d’être mes parents, avaient été des personnes, avec une histoire qui les précédait et qui les avait amenés à ce qu’ils étaient, cette révélation-là, que les gens qu’on aime ont existé sans nous, elle arrive très tard, plus tard qu’on ne croit, et elle est une forme de deuil dont on ne parle pas.

Le passé comme malle au trésor — qui parfois rend nostalgique.
Les parents détachés de nous, trop, pas assez — juste.

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[…] je ressens parfois des colères qui paraissent inexplicables à moi et aux autres, et ma façon d’essayer de progresser c’est de remonter le fil de ma colère, pour comprendre ce qui m’agite.

Julia Kerninon, Quelques réflexions sur l’accouchement, Sur le fil

Idem de la tristesse.

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La liberté de choisir sa contrainte. Car tout est contrainte : dans la vie d’abord, dans l’écriture aussi […].

Philippe Annocque, La contrainte : une libération paradoxale, Hublots

Petite pensée pour Eli et sa contrainte de publication bloguesque.

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Pourquoi continuer à faire ce que l’on fait est une bonne question, mais elle est dangereuse. Si l’on s’appesantit sur le pourquoi, on risque de ne plus rien faire du tout, par inquiétude sidérée.

J’avais accès à une vraie chambre monacale […]. Je n’ai jamais rien écrit dans cette chambre. Je préférais les jardins ou la bibliothèque, voir des couleurs, des formes, des choses à prendre en amitié.

Chrisine Jeanney, en veille, block note

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Peut-être que je radote, que je « me » radote, que je tourne en rond. Mais je peux aussi voir ça comme revenir à la base […]. La ligne de démarcation entre se répéter, comme une mouche amnésique qui se cogne à la vitre, et répéter, recommencer, en quelque sorte, est toute menue.

Chrisine Jeanney, tri, block note

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a large part of the human experience is growing numb to the experiences that had once made us ridiculously happy…

[…] to just giggle in each other’s arms […] just for one more day, one more month — i am severely grateful

severely grateful <3

Winnie Lim, 121 months: to love for just one more day

Il y a toujours un mai

Journal de mai, suite

Lundi 11 mai

Grappiller du repos et tenter de reprendre pied, reprendre en main mon appart à vau-l’eau.

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Mardi 12 mai

Passer un entretien d’embauche pour un poste que j’occupe déjà : le concept d’entretien de renouvellement me laisse perplexe, mais c’est la règle, alors on s’y plie, et je parle, je parle, j’improvise mon enthousiasme, l’émulsionne depuis le stress que toute prise de parole évaluée génère en moi. Ensuite, je pense à tout ce que j’aurais pu dire — ou penser — d’autre.


Plutôt que de passer mon temps dans les transports, je meuble mon après-midi par du shopping — mission renouveler les basiques dont les fibres sont incrustées de transpiration, quand ils ne sont pas déjà troués. Je marche et piétine cinq kilomètres dans le centre commercial, perds le compte du nombre de fois où je me déshabille et me rhabille. En début de session, je fuis les magasins qui diffusent de la musique trop forte, on ne s’entend pas penser — ce qui est le but, dé-penser, pour passer plus vite à la caisse, c’est juste un peu trop efficace pour moi, je déguerpis sitôt le seuil franchi. À la fin, pourtant, je m’y essaye, déjà abrutie, je ne suis plus à ça près. C’est trop, trop d’essayages, de stimuli, de vêtements — à parser (quand il y a une telle profusion, le regard fait du data mining), à essayer — trop de choix à faire, de paramètres à coordonner, une taille ou une autre, une coupe, une couleur, des matières. Je me rends compte in extremis de ma confusion entre viscose et modal, les deux matériaux « synthétiques naturels », l’un qui respire, l’autre qui transpire, repose les T-shirts sur leur portant. À la fin de la journée, j’ai acheté un pantalon d’été, orange, fluide, qui ressemble furieusement à un pantalon de danse.


L. m’a rapporté un porte-bonheur blanc du Japon. Le blanc, c’est la santé, m’explique-t-elle ; on se sait.


Rentrée tard chez moi, je ne retrouve plus mon portable. Après avoir tout retourné, demandé à la conductrice qui m’a raccompagnée, aux élèves qui sont retournés sur le chemin jusqu’à la voiture, il faut se rendre à l’évidence : je l’ai perdu. Je vrille. Crises de larmes, sanglots, secousses, je vrille, je veux que ça s’arrête — pas juste la crise, les cours, pas juste les cours, les obligations et les attentes et les déceptions de moi à moi, leur appréhension même. Le temps de me calmer par-dessus le Stresam qui peine à faire effet, je ne suis pas au lit avant 1h30 du matin.

La mission cookie suivie du bide en vrac, l’afterwork suivi de l’intoxication, la session shopping suivie de la perte du téléphone… Le truc cool mais le backlash, il y a toujours un mais. J’ai l’impression de payer chaque tentative de faire un truc un peu inhabituel. Je suis probablement trop fatiguée pour mettre en application les conseils de la psy et nourrir ma vie privée quand j’arrive tout juste à suivre le rythme de la vie pro. Ou je ne m’écoute pas assez, je veux faire trop d’un coup ? suggère S. Discuter avec elle (par écrit) m’aide à descendre. Elle suggère des choses plus petites : dessiner de petits dessins, écrire sur des émotions de la semaine, mais en quelques vers, pas au long cours dans ce journal…

[…] il a su en peupler sa vie dite privée. Il songe aux mots. Privée bien sûr. Privée de quoi ?

La Patience des traces, Jeanne Benameur

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Mercredi 13 mai

Nausée à cinq heures du matin. À sept heures trente, la sonnerie programmée sur l’ordinateur ne retentit pas, après quoi il me reste vingt-cinq minutes pour me préparer, avec des vertiges. La journée de cours se passe, se donne. Mieux vaut un cours moyen que pas de cours du tout, je me rattache à cette idée et gagne du temps avec l’essayage des costumes.

Une sculpture d'un homme à cheval en cape, qui lutte contre le vent (impression renforcée par le reflet des néons dans la vitre)
Reproduction exposée dans le métro à la station République Beaux-Arts : j’y passe toute les semaines depuis deux ans, mais cette fois, ça m’a frappé comme étant particulièrement accurate.

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Jeudi 14 mai

Il est toujours difficile de repartir après s’être relâché sans s’être encore reposé, mais j’ai choisi les cours maintenus — et remplacé celui des ados par un cours particulier avec la pétillante A. On travaille ensemble l’alignement et l’engagement nécessaire pour qu’elle puisse remonter sur pointes en toute sécurité. Pour le moment, de pointes, il n’y en a que dans des relevés en parallèle ; mais il y en a.

À la barre au sol, je retrouve des élèves croisées lors du stage de l’an passé. Certaines restent au cours classique qui suit, et c’est joyeux malgré les crampes d’estomac que je malaxe en vain de mes mains.

J’ai proposé au groupe d’aller boire un verre ou, mieux, manger un morceau après le cours et du monde répond présent — pour le verre plus que pour le morceau, malédiction sociale habituelle. Il y a de tout autour de la table :
des bières, des cocktails, du jus de tomate (qui n’apaise pas les crampes), un chocolat chaud viennois dont je suis la confection au bar, déposé devant quelqu’un qui me surprend à l’avoir commandé ; des étudiantes, des plus étudiantes, un professeur de théâtre et A., « 37 ans à l’envers » ; des professions ou des études para-médicales, juridiques, une licence en langue de signes (en langue des signes ! je ne modère pas mon enthousiasme). S. commence à se vernir les ongles sitôt que je lui file le vernis doré pailleté qu’on m’a offert mais que je ne mettrai pas (c’est tellement pas ta vibe, dixit S. qui me connaît pourtant depuis bien moins longtemps que qui me l’a offert)(je n’ai même pas de dissolvant chez moi). L. l’aide pour l’autre main, bar ou salon de manucure même combat.

La table est longue, je manque plein de conversations, mais suis heureuse de laisser mon attention papillonner ou s’abstraire, parfois. Plus tard, j’essaye de m’esquiver à la pharmacie de garde pour choper quelque chose pour le bide, mais aussitôt nous sommes quatre, cinq, je marche sous escorte jusqu’au coin de la rue, c’est absurde, mais ça amuse tout le monde. S. argumente avec le jeune pharmacien, battle de prescription. Au final, le médoc ne fait pas grand-chose ; les crampes passent quand je mange de retour chez moi, reconduite en voiture par A. Je ne suis pas au mieux pour recevoir ce qui est confié dans l’habitacle, c’est trop à cette heure, à cette période de ma vie, et j’aurais voulu faire mieux.

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Vendredi 15 mai

Des colis à récupérer pour le boyfriend occasionnent une cueillette à la médiathèque adjacente.


Ce que je ne sais pas encore être une contracture apparaît juste avant de partir pour le cours de posture. Je ne me formalise plus, le corps ne sait plus quoi inventer, j’attends l’opération.

Basculer le bassin en avant de 30° sur genoux tendus en contractant sous les fesses : le mouvement de balancier n’est pas aisé, je le perds sitôt trouvé. C’est pourtant ce qui permet le travail de dégagé derrière sans partir en antéversion.

En haut, on travaille je ne sais trop quel muscle en contraction excentrique, ça doit tourner au niveau du soutien-gorge, ça ne tourne pas. Quand j’ai trouvé, je ne bouge plus, j’ancre la sensation.

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Samedi 16 mai

des courbatures autour de la cage thoraciques
mon oreiller de voyage autour du cou
un caddy de courses plein
une babka pas assez cuite, mais du bon pain au levain moelleux
une heure de travail à reculons, ma réactivité appréciée, mon besoin d’efficacité qui se retrouve bredouille ensuite, trop d’horaires, de dates, d’oublis à ne pas oublier
deuxième jour de repos d’affilée : pas seulement une pause, le temps de se déposer
l’Eurovision prise en cours et abandonnée dans la discussion avec ma princesse

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Dimanche 17 mai

Instantanés du jour :

  • En tailleur sur le canapé, à lire sur écran et sur papier
  • À quatre pattes dans le bac à douche avec mes nouveaux gants sans latex
  • Agenouillée devant la cuvette des chiotte avec un cutter et une brosse à dents (grosse satisfaction d’essuyer le calcaire de la lame sur un Sopalin)
  • Accroupie au rayon des huiles et vinaigres pour trouver une bouteille de vinaigre cristal à 0,70 €, de celles qu’il faut entamer aux ciseaux pour qu’elles fassent pipi (plutôt que le pschit de vinaigre ménager en belles lettres blanches sur fond bleu à pas loin de 5€ au rayon ménage)

Après ça, le temps est à l’à quoi bon.

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Lundi 18 mai

Je n’avais donc pas sauvegardé mes photos faites à l’iPhone depuis… août 2024.


Drama au cours de danse, rien de bien grave, des stress qui ont des besoins incompatibles pour être rassurés, mais je me serais bien passée de ça maintenant. La prochaine fois que je dois rassembler deux cours dans une chorégraphie, je réglerai des entrées et sorties qui se succèdent, sans chercher à maximiser le temps de scène de chacun en les faisant danser ensemble — c’est impossible en répétition, il n’y a jamais tout le monde.

Je rentre tard et récupère le boyfriend à la gare sur le retour. Nos peaux ont besoin de se toucher jusque tard dans la nuit.

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Mardi 19 mai

Rendez-vous chez mon généraliste. Il connaît bien le parcours de soin : sa femme a eu un cancer il y a trois ans et a été soignée dans le même hôpital. Il doit avoir la quarantaine.


Le hug de L., que je ne reverrai pas avant l’opération, me surprend et me fait du bien.

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Mercredi 20 mai

Dernière journée de cours avant l’arrêt. Je filme les chorégraphies pour mes remplaçantes, ça va, ça devrait aller, malgré les absences présentes et projetées.

Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

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Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

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Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

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Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

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Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

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Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

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Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

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Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

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Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

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Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.