Janvier en cuisine : simplissime ?

Cette année, j’aimerais essayer de tester (au moins) une nouvelle recette chaque semaine. J’ai grand besoin de renouveler mon répertoire et le contenu de mes Tupperware (en réalité des bacs à glace et des barquettes plastiques qui ont oublié le palak paneer qu’elles ont un jour contenu — c’est plus léger et hermétique que mes boîtes à bento). Ça tombe bien, le boyfriend m’a offert des livres de recettes végétariennes à Noël ; celles qui suivent sont de J.-F. Mallet, issues de Simplissime, recettes végétariennes les + faciles du monde et Recettes végétariennes rapides et savoureuses.

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Haricots à la provençale

Haricots frais à la provençale. Disons haricots blancs à la provençale : quand on utilise du gaspacho pour faire la sauce, autant être cohérent dans la flemme et utiliser une boîte. J’avais un peu peur de ce donnerait le gaspacho chaud, et effectivement la pointe de concombre est un peu étrange, mais ça fonctionne bien dans l’ensemble. J’en referai sûrement (le week-end)(à distance des cours de danse)(et des gens, d’une manière générale).

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Quiche à la courge et au sésame

Chaque ingrédient est délicieux, mais la cohésion d’équipe est à revoir les gars (à moins que j’ai détruit un équilibre délicat en remplaçant le sésame blond par du noir ?). Cette recette a eu le mérite de me rappeler l’existence du fromage râpé gratiné ; je ne suis pas certaine en revanche que l’emmental soit indiqué avec le l’huile de sésame et la courge. À retenter avec du parmesan ou du pecorino, peut-être ? « Fromage râpé », c’est un peu trop générique.

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Risotto de coquillettes

Risotto de coquillettes et petits pois, au fromage ail et fines herbes : c’est validé, j’en ai même refait. Alors que je n’aime pas l’ail. Mais j’avais quand même très envie d’essayer. J’ai envie d’aimer d’autres goûts. Parce que la récurrences des recettes n’est pas seule responsable de mon impression de manger toujours la même chose : je me dirige toujours vers les mêmes ingrédients. Alors j’ai testé ce risotto de coquillettes à l’ail et aux fines herbes. Ça m’a plu, je crois. J’en ai refait en tous cas, pour finir le pot de fromage que je n’allais certainement pas manger seul avec du pain. Avec des rizoni cette fois, pour que ça fasse davantage risotto. La prochaine étape, c’est de cuire les pâtes sans bouillon pour voir si ça change vraiment le goût final.

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Gratin patate douce et châtaigneIl y a de l’idée, la patate douce et la châtaigne, c’est délicieux, mais le yaourt à la grecque cuit au four, c’est aussi bizarre et peu digeste que ça en a l’air. J.-F. Mallet aime manifestement faire chaud des trucs qui sont meilleurs froid.

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Riz sauté aux noix de cajou

Riz sauté aux noix de cajou. Et à la courgette et au poivron (jaune, y’avait plus qu’un seul rouge au supermarché et il était tout fripé). Tenez-vous bien : je commence à apprécier la courgette. L’ennemie honnie de la cantine, tolérée en ratatouille, vomie en gratin ou en flan (merci de ne pas approcher ce légume d’un quelconque laitage) ne serait pas si mauvaise ? Pas seulement froide et marinée dans beaucoup d’huile d’olive italienne, mais chaude, encore un peu cru-croustillante ? Évidemment, les noix de cajou y sont pour davantage que les courgettes dans le plaisir pris à ce plat, mais c’est une petite victoire. J’en referai, en sortant le riz plus tôt de l’eau pour qu’il ne devienne pas collant en continuant à cuire avec la sauce soja. Et en ajoutant les noix de cajou au dernier moment, histoire de les conserver croustillantes dans les portions suivantes.

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Lasagnes risotto-épinardsLasagnes

Pas mauvais, mais trop sec : je soupçonne l’œuf dans la ricotta et la quantité de sauce tomate. J’adore l’idée de prendre une sauce tomate pour les pâtes déjà cuisinée, mais « un pot » ce n’est pas une quantité, darling : un petit pot, un grand, un moyen ? Les grammes, darling, les grammes. Ou des millilitres si tu préfères, je ne suis pas regardante sur l’unité de mesure.

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Globalement, c’est le reproche qu’on peut faire à Simplissime : non seulement simple n’est pas toujours facile (va éplucher une courge butternut sans la cuire au préalable), mais c’est souvent approximatif : quelle quantité ? quel type de fromage fonctionne le mieux ? comment on fait ? à quoi on voit que c’est bon ? J’apprécie qu’il y ait peu d’ingrédients et de stades de préparation, mais les précisions à la OwiOwi me manquent ; c’est plus facile quand on est guidé. Dorénavant, je Googlerai les recettes proposées pour trouver des variantes et anticiper les ajustements.

Poésie olfactive

Journal de lecture : L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi
(l’autrice de Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter)

L’Appel des odeurs : un récit à la première personne. Non, un roman à la troisième. Disons un assemblage de citations et de récits. Des nouvelles, presque. À la troisième personne féminine, comme un seul et même sujet sensible qui se diffracte en diverses personnalités disséminées dans des temporalités et des géographies différentes. Elle : doubles de l’autrice-narratrice, souvent artistes (joaillère, artiste textile, plasticienne, gastronome…). Les citations qui entrecoupent ces vie parallèles sont parfois issues d’autres livres, plus souvent du carnet de notes olfactives de la narratrice. Cette dernière a une passion extraordinaire mais des capacités olfactives lambda, auxquelles on peut s’identifier sans avoir à s’imaginer nez chez un parfumeur ou complice de Jean-Baptiste Grenouille. Ryoko Sekiguchi nous tend ses histoires comme autant de boîtes de thé, et celui-ci ? On met notre nez dedans, on le fronce parfois, parfois ah là il y a matière à infuser, on renifle, on écarte, on s’attarde.

Au cours de ma lecture, je repense à l’exemple d’un ouvrage de cartographie où étaient dessinées en couleur les aires de certains effluves urbains, pain frais, pisse, encens, beuh, herbe tondue, poubelles sorties, friture… Je repense à cette randonnée en altitude en période de règles, où le soufre semblait peu à peu remplacer l’oxygène. Évidemment, je porte le livre à mon nez. L’encre, pas de renfermé : il circule beaucoup, fréquemment emprunté. Qu’est-ce que je sens d’autre ? L’Appel des odeurs est une invitation à élargir son champ de perception olfactif, à tout revisiter par ce prisme non-visuel. Tout un entraînement à mettre en place :

Toute son attention était concentrée sur la vision que lui évoquait cette odeur. Elle se surprit à regretter de ne pas pouvoir écarter les odeurs parasites aussi facilement que l’on déplace un objet pour faire place à un autre.

Sens de l’invisible qui ne se dit pas, l’odorat nous fait prêter attention à une autre couche de réalité. L’adoption de ce sens mineur provoque un décollement poétique. Que sent-on que l’on ne voit pas ? Que perçoit-on que l’on ne sent pas ? Ryoko Sekiguchi a tôt fait de transformer l’odorat en sixième sens, métaphore d’une appréhension synesthésique du monde.

Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ?

(Voilà qui fait écho à ma précédente lecture : que sent La Femme aux mains qui parlent quand elle sent la détresse des animaux ?)

Les odeurs deviennent à la fois ce qui existe et qui n’existe pas. Annonciatrices de ce qui est à venir, rémanences qui persistent après le départ, elles anticipent, prolongent, rêvent la présence. Elles nous installent sur un continuum entre perception et imagination, à la lisière du fantastique, autorisant la métaphore à basculer dans le surnaturel. Tantôt persistante, tantôt évanescente, l’odeur est par essence fantomatique, toujours à la frontière entre ce qui est et n’est pas, plus, a-t-il jamais été ?

La nouvelle où un couple d’amies éloignées (comparées à des oiseaux migrateurs <3) se font à manger l’une pour l’autre la nuit dans leurs rêves qui se répondent m’a ainsi rappelé les nouvelles fantastiques d’Ogawa. M’est également revenue en mémoire la nouvelle que j’avais écrite il y a un siècle (à l’adolescence ?) sur l’utilisation de capsules d’odeurs pour infléchir les rêves.

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Une sensibilité exacerbée devient facilement pour moi synonyme d’inconfort physique et de psyché épuisée en atermoiements. Dans L’Appel des odeurs, elle semble n’être que sensualité délicate, synesthète. Un peu comme dans les récits sur la haute gastronomie (il y en a d’ailleurs), on y est souvent sur le fil du précieux : perception d’une finesse rare à chérir… ou si perchée qu’elle me lasse. Il en a résulté une lecture à plusieurs vitesses ; j’ai pris mon temps quand ça tintinnabulait délicatement au bon endroit, et accéléré quand les aigus saturaient ma perception.

Parmi les passages dont j’ai pleinement goûté la délicatesse, il y a celui sur le théâtre de Ferrare. Il y a à lire ces quelques pages la volupté qu’on peut trouver à laisser sa main caresser le velours rouges d’une loge.

Lorsqu’elle pénétrait dans ce théâtre, il lui semblait s’introduire chez sa confidente.

Sa peau aussi aspirait à sentir. La suite des dentelles lui apparut alors : une silhouette, avec un décolleté. […] Elle serra les yeux plus fort mais le visage ne se dévoilait toujours pas.
Des applaudissements s’élevèrent dans la salle pour accueillir les musiciens. Comme de petits animaux tapis dans l’ombre, ses doigts enlacèrent plus intensément ceux de la silhouette, dont la peau si lisse lui faisait perdre la tête. Elle crut entender, mêlée aux crépitements des applaudissements, une vois chuchoter qui lui demandait son nom.
À l’instant même où elle allait ouvrir les yeux pour lui répondre, le premier son de l’orchestre retentit.

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Un photographe m’a dit que le plus difficile à photographier est la température ambiante. […] Deviner la chaleur dans une image.
Ou supposer l’humidité dans un tableau de l’Annonciation ?

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Être seule la soulageait. La solitude était aussi apaisante et délicieuse que le parfum léger et doux du printemps précoce qui se dégageait de la marmite.

Elle huma le bouillon de toutes ses forces, et le souvenir s’en alla, avant de revenir, persistant, comme une goutte d’encre versée dans de l’eau, qui se met à tourbillonner, rendant le liquide plus opaque.

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[C’est un cuisinier qui parle] Un jour, j’ai compris que je ne pouvais plus. Ce n’est pas que je ne supportais plus de tuer, car tu sais aussi bien que moi que l’on sent de la vie même dans les plantes. Plutôt comme un petit animal qui n’a plus la force d’aller affronter une bête plus grosse que lui, je n’avais plus la force de faire face à la profusion de la vie, à l’odeur du sang. Je n’en pouvais plus. C’est trop « vivant » pour moi, qui suis maintenant plus proche de l’autre côté.

Parfois, elle lui en voulait même de lui avoir fait cette confession. Ce qu’il ressentait, tous les cuisiniers l’éprouvent. De fait, ce que devraient éprouver tous ceux qui s’alimentent pour vivre était délégué aux cuisiniers.

Cela pourrait constituer le préambule d’un plaidoyer vegan si l’autrice ne se lançait pas dans un exercice de haute voltige pour esquiver la mort et la dissoudre dans la métamorphose — nécessairement ambivalente, comme la poésie et le carnivore dans le déni.

Ma fille, te crevette était délicieuse. Ta crevette était belle. J’ai eu envie de pleurer en la sentant dans ma bouche. Cette chair si onctueuse et si sucrée, je savais que ce n’est qu’en la mordant qu’elle dégagerait son parfum.
[…] Elle était bien là présente, pas comme nous, mais pas morte non plus. Elle était quelque part ailleurs, tout en étant de ce monde.

Une crevette qui ne sera pas morte en vain, en somme. Son âme sauvée par la cause gastronome. (Je plaisante, mais je comprends aussi.)

…Sous ses airs atemporels, L’Appel des odeurs est clairement ancré dans son époque. Le Covid n’est jamais nommé, tout au plus désigné par « la maladie », mais il est présent en sous-texte dans plusieurs récits ancrés dans l’expérience de l’anosmie. C’est là, au creux du manque, que l’aspect synesthésique est le plus flagrant : l’imagination est convoquée pour palier l’absence de l’odorat comme liant entre les autres sens.

Elle ignorait que les odeurs étaient comme des sons. Son univers ne vibrait plus.

Certes, l’odorat ne lui était pas revenu, mais elle avait la sensation qu’une image était enfin projetée à travers la petite lucarne d’où elle regarnit le monde, une image qui avait soudain inondé l’espace autour d’elle, où elle se retrouvait plongée. Elle ne se rappelait toujours pas ce que c’était que sentir comme elle sentait autrefois mais ce n’était plus un problème. L’important était que le peu de perceptions qui lui restait commençait à s’unir.

Elle comprit alors que l’odeur était synonyme de désir. En son absence, il revenait à l’imagination, aux mots et à la tendresse de celui qui cuisine de venir la consoler.

Une gastronomie pour les anosmiques est-elle possible ? 

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La personne part dans l’au-delà avec ses secrets. Tout ce que peuvent faire les vivants, c’est de raconter des histoires, sans savoir si elles sont vraies ou non.

Le cœur de cette fille était un immense réceptacle, et c’est bien ce qui attirait les hommes. Mais il ne fallait en aucun cas qu’ils s’en aperçoivent, et c’est la raison pour laquelle il créait sans relâche pour elle de nouveaux parfums, pour que les autres se méprennent sur sa fragilité et lui attribuant plutôt un talent de simulatrice avec ses effets olfactifs.

Les acouphènes olfactifs existent-ils ?

Les odeurs qu’on a dans le nez.

Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, la présence des odeurs l’enchantait. Tout semblait émettre un scintillement. Une chaleur. […] Elle se sentait entourée par tellement de choses. C’était comme être de retour d’un monde où elle ne voyait plus.

Les tableaux qui véhiculent un message de vanités peuvent être conservés pendant des siècles. 

Je n’avais jamais conscientisé le paradoxe !

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Les mots sortaient lentement de sa bouche, comme on aligne des pierres que un trait tracé au sol.

Il eut l’ait étonné face à ce cadeau inattendu, puis il la remercia d’un sourire timide. Elle trouvait son sourire magnifique. C’était comme si un arbre lui souriait.

Mieux valait ne pas penser que l’odeur était en train de s’estomper. Sa forêt était entrée dans l’heure bleue.

(L’heure bleue, nous dit-on juste avant, quand les animaux et les oiseaux cessent tout bruit.) Poétiser la disparition pour ne pas souffrir de la perte, cela m’a touchée. Ce récit-là dans son ensemble, en fait : un sculpteur offre à une autre artiste un travail préparatoire qui est en soi une œuvre, une boîte renfermant une forêt sculptée dans un bois odorant. L’odeur convoque le souvenir de leur rencontre de manière extrêmement vivace, davantage que ne le ferait une photographie par exemple, mais cette vivacité est empreinte d’une grande fragilité. L’odeur persiste, semble devoir durer éternellement, survivant même au sculpteur, jusqu’au jour, des décennies plus tard, où elle commence à s’atténuer, s’évaporer. Alors il faut convoquer l’heure bleue, faire sens de ce qui disparaît tout en laissant trace, l’odeur comme présence de celui qui n’est plus là ou plus.

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Un jour, elle peut le courage de lui avouer qu’elle ne mangeait jamais ces prunes ainsi confectionnées et offertes, par crainte d’en venir à bout. […] Elle avait hésité à le lui dire, pour éviter d’évoquer, fût-ce indirectement, le jour où sa mère ne serait plus.

Sa mère lui avait confié qu’elle n’avait jamais osé les toucher, parce qu’une fois ces prunes mangées, elle n’en aurait jamais plu, sa grand-mère ayant quitté ce monde. « De temps en temps, je ramasse juste un peu de sel qui s’est détaché des fruits, et je le est dans ma bouche. Et j’arrive à imaginer que ma grand-mère est là, le temps que le sel fonde. »

Parmi les chose qu’un personne peut laisser derrière elle, la nourriture est peut-être la plus étonnantes de toutes, car elle est dotée d’une odeur et d’un goût que les vivants peuvent assimiler. Le contact physique est réel. Seulement, on ne peut sentir le goût qu’en la détruisant, alors que son odeur continue d’exister quand on la hume. L’odeur, infiniment résistante et généreuse.

Sans être lié à personne en particulier, mon rapport à la dégustation n’a jamais été si bien exprimé. Comment profiter pleinement de quelque chose qui cesse dans le même moment ? Ce chocolat Patrick Roger n’existera plus jamais quand je l’aurai avalé ; ma dégustation se doit d’être à la hauteur, pour créer un souvenir à la mesure de la disparition, pour la compenser, la combler en quelque sorte. Souvent je laisse ainsi les bonnes choses se périmer, préférant grignoter distraitement une tablette que je sais pouvoir retrouver au coin de la rue à bon marché plutôt que risquer d’échouer à savourer comme il se doit l’exceptionnel en pleine conscience. Je laisse se gâter par peur de gâcher.

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Elle fermait les yeux et essayait de le défaire des moments de son passé, comme on décolle l’étiquette d’un flacon, pour lui rendre sa virginité. Les paupières closes, elle s’emparait dans sa tête d’un pinceau pour chasser les images qui leur étaient associées, les émotions qui les accompagnaient. […] Peu à peu, comme la lie se dépose au fond d’une bouteille, le pathos fondu dans le liquide se condensait vers le haut du flacon pour s’échapper.

Extraire sa vie des flacons était en réalité un acte destiné à faire renaître ses souvenirs, et à vivre avec eux. Car qui a décidé qu’un moment du passé doit demeurer dans le passé ? […] Il se pourrait que le passé continue à vivre sa vie dans le présent.

Cette séance de soprophologie-psy vous a été offerte par Ryoko Sekiguchi. (J’adore la mise à jour des mécanismes psychologiques, l’image du pinceau manié par une archéologue de l’intime.)

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En cours de lecture, j’ai laissé L’Appel des odeurs sur le tabouret des toilettes. Je ne suis pas la seule à m’être aperçue de l’ironie.

Revue de blogs #3

« C’est toujours un petit combat entre le bout de moi qui adore explorer de nouveaux endroits et celui qui anticipe tout ce qui pourrait mal se passer et est-ce qu’on ne serait pas bien roulée en boule sous la couette, par hasard ? »

« Par un de ces hasards hasardeux qui font la vie, je me suis trouvée à faire interprète entre l’agente d’accueil néerlandaise (à l’anglais parfait) et un couple d’italiens qui ne comprenaient pas que tous les billets pour aujourd’hui étaient vendus, qu’il n’y avait pas de place avant lundi. Eh bien soyez épatés, avec mes 221 jours de Duolingo, je leur ai dit que Non ci stanno biglietti per oggi, solo da lunedi. J’espère que ça vous en bouche un coin parce que moi, oui. »

Il doit y avoir un truc avec Duolingo, l’italien et les billets. C’est également dans un contexte de billetterie que j’ai pris conscience que le hibou vert avait déteint dans la vraie vie : avant même de demander confirmation au vendeur anglais, j’ai su qu’il n’y avait plus de billets pour visiter le Christ Church College jusqu’à mercoledi, comme l’annonçait dépitée une Italienne en revenant vers son mari.

« Anne Frank, donc. […] Il y a un phénomène dans cette visite, petit à petit, les enfants se taisent et les adultes pleurent (on s’est échangé un hug amical avec une étrangère de passage en même temps que moi). »

Sacrip’Anne, Dans les rues d’Amsterdam

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« C’est toujours impressionnant de regarder des livres tandis que les éditeurs ou les écrivains ou les traducteurs vous observent ou s’appliquent à ne pas vous observer à quatre-vingt centimètres de l’autre côté de la table. Pour lutter contre la gêne ou la timidité, je me suis appliquée à regarder chaque livre comme si j’étais seule au monde. Cela a pris du temps. »

Petit salon du livre grec chez Alice du fromage

C’est précisément la raison pour laquelle, à rebours de la plupart des « grands lecteurs » je préfère les grandes surfaces du livre (Fnac, Gibert, Furet du Nord…) aux petites librairies, où je me sens observée et rapidement coupable de ne rien acheter. Quant aux salons, je crois que la dernière fois que j’ai bravé mon inconfort, c’était pour Lou Sarabadzic.

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« […] plus personne ne veut prendre le temps de faire les bons choix. Tout le monde est maintenant programmé pour la satisfaction immédiate (donuts, chocolat, réseaux sociaux, gabarits, etc.) plutôt que la projection dans le futur (apprentissage, progression, compréhension, etc.). »

Chantier, Les Carnets Web de La Grange

*éloigne la tablette de chocolat de vingt centimètres*
(Je le sens, le redoute en moi, ma persévérance qui se délite, les gratifications qui deviennent frustrations immédiates.)

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« Toujours, toujours sourire en les accueillant. »
[les élèves]

Prof en scène

Parfois je suis tellement happée par le tumulte de ce qui se passe, vient juste de se passer, à analyser, et de ce qui doit ou ne doit pas arriver, à anticiper, que j’oublie, et soudain je me souviens que j’oublie de sourire. Que c’est plus important pour les enfants que bien montrer l’exercice, marquer les comptes ou donner des corrections judicieuses. Alors je souris.

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« se rend-on bien compte de la quantité d’énergie et de vitalité qu’il faut mobiliser pour jouer cette délirante partition ? »

Prof en scène

Non. Enfin si, on imagine ce qu’implique d’enseigner. Quand on le vit, c’est différent, on comprend dans son corps la nécessité de s’économiser. (Et encore, j’ai peu d’heures et un public qui a priori a choisi d’être là.)

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[à propos de son dentiste] « Il est beau gosse, décontracté, sympa et très loin de ses patients. Je pense qu’il vous a oublié dans la seconde où vous quittez le cabinet. »

Reprise chez Alice du fromage

La dernière phrase, c’est tellement ça. Meilleur portrait de dentiste ever.

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12 mois, 12 photos : j’aime toujours beaucoup lire le bilan annuel de Chloé Vollmer-Lo, photographe et autrice.

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“[…] i’ll continue to champion for writing about one’s failures and shortcomings in public. not because it is an attempt to rebel against the mainstream propensity to display only success and positivity, but simply because failures, flaws, shortcomings, negativity – they are simply part of life and part of the norm. am just advocating the fullest possible spectrum of life be shared, within one’s personal comfort. i do have my skeletons, but everything else i would like to share, because i think reality and life deserves to be whole.”

because reality and life deserves to be whole, Winnie Lim

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“I first started using the word “uneventful” when my traditional chinese medicine physician asked if I had any symptoms between my visits: there were rare times when I would tell her I didn’t have any symptoms in the couple of weeks since I last saw her, and she would respond, “oh so it was uneventful?” – that was when I learnt that having an “uneventful” time was actually a good thing.

[…]

Like my bouts of health that were “uneventful”, I have personally come to realise it is precious to have days when nothing much is happening. In the world we are in now, being able to go about our days without much pain, anxiety, worry or sadness is almost like a miracle.”

2025: may I have an uneventful year, Winnie Lim

L’ataraxie en 2025.

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« Les pierres aussi se fanent quand on les sort de l’eau. »

galets, les carnets Web de La Grange

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« Je lis les deux premières phrases et m’arrête. « Stella s’était précipitée dans le jardin. Elle l’avait vu s’effondrer au sol. » J’ai pensé « une histoire de tremblement de terre ». […] Parce que c’est plus facile à faire qu’à défaire, je vois ça comme une faute. Je dois être trop scientifique. Je n’utilise une variable dans une phrase que si elle est d’abord instanciée. »

(J’ai si spontanément postulé une personne dans le L apostrophe que j’ai dû relire pour comprendre l’incompréhension.)

« L’idée : nous vivons le plus souvent la terre plate (ou vallonnée, voire montagneuse). La terre sphérique est alors perçue comme une narration. Être platiste, c’est donc remettre en question la narration dominante plus que réellement croire que la terre est plate. »

Thierry Crouzet, Décembre 2024

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« Certaines [rencontres] ne durent que quelques secondes, d’autres ne nous lâcheront plus jamais. Il y a les gens avec qui on ne se souvient même pas comment ça a commencé, et ceux dont l’histoire même du premier contact est tellement fondatrice dans la relation qu’elle en devient une sorte de légende.

Le père de Cro-Mi, je l’ai rencontré sur internet à une époque où ça faisait un peu peur de voir en vrai quelqu’un issu du monde virtuel. C’était une très jolie histoire, très « You’ve got mail ». Enfin sauf que je ne suis pas Meg Ryan et qu’il n’est pas Tom Hanks. Bon, et qu’il n’était pas complètement la personne qu’il semblait être. C’est probablement toujours un peu le cas, pour tout le monde. C’est aussi quelque chose de très caractéristique chez lui, mais on s’en fout, c’est du passé. Disons que, pour toujours, j’ai une jolie histoire de rencontre à raconter. »

Des rencontres, Sacrip’Anne

J’ai connu cette époque. « Vous vous êtes rencontrés comment ? » Ça faisait tellement wierdo de répondre « sur Internet » que je précisais toujours « par blogs interposés ». Les sites de rencontre  avaient des relents d’agence matrimoniale pour freaks.

Il n’y a pas que l’époque. Y’a aussi l’histoire à raconter. Et la partie à taire, la personne qui n’est pas uniquement celle qu’elle semble être.

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« Tout – de travers – la journée passe et la sensation de tout manquer se dresse entre moi et le monde. […] Je virevolte entre le chaud, le froid, j’entends le compliment puis le non, j’aperçois un rictus puis un sourire et me demande ce qui est ou n’est pas vrai. Je suis perdue face à l’autre. »

« […] je pose des couleurs sur l’ennui, je colorie le gris de l’hiver, j’invente des planètes, des espaces secrets pour porter mes rêves. Et garder mon espérance, mon enthousiasme, ma confiance, intacts. »

Cocon sur le blog Accrocher la lumière

Emmitouflée dans mon plaid comme dans un cocon géant devant mon écran, la lecture de ce billet m’a provoqué une détente physique dans les trapèzes, un apaisement à l’idée d’un retour à soi et à une pratique artistique qui préserve.

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« Donner aux mômes des supports. Un château de conte de fées, Colette, l’intérieur d’un journal au XIXe siècle. Je suis souvent effaré – sans aucun mépris – du fait que les élèves n’ont aucune idée de quoi parle un texte, parce qu’il leur manque des représentations. […] leur donner un vocabulaire précis. Parce que c’est l’un des premiers discriminants sociaux. […] Ce à quoi j’aspire, c’est à leur donner de quoi s’emparer de la réalité. Qu’ils la subissent moins. »

Prof en scène

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« Des jours, j’écris trop peu, d’ailleurs je lis trop peu, d’ailleurs je tout trop peu, à mon goût, trop de jours d’affilée. »

Interfacécrire chez Joachim Séné

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j’ai vu mes proches perdre le peu de raison qui leur reste

par exemple mes tantes, kabyles et athées, disent ‘les arabes’ et ‘les musulmans” pour parler d’elles par exemple, mon père dit des choses comme : “avec tout ce qu’il se passe on va pas en plus s’engueuler”

c’est vous dire

un ami me dit : j’aime bien penser qu’être vivant c’est influencer la vie des vivants, comme mon père m’influence, il est encore en vie

en 2024 – apprendre à renaître (1) chez Selmakovich

je dis à L. : j’en reviens pas qu’à notre âge, on soit pas mort.e.s.

Alors pour 2025, je nous souhaite :

-de continuer à porter nos mort.e.s sur nos épaules -de fabriquer de toutes petites choses avec nos doigts -de renaître de renaître de renaître.

en 2024 – apprendre à renaître (2) chez Selmakovich

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« Reste à savoir évidemment si lire Proust, aimer Proust, ce n’est pas toujours vouloir écrire. »

Roland Barthes cité par Thierry Crouzet

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« […] mon cœur est allé cogné toutes les parties de mon corps comme une bille de flipper.

Et depuis, ma vie est un long fleuve tranquille… Je vis d’amour et d’eau fraîche, des papillons dans le ventre et des étoiles dans les yeux.
En fait, absolument pas, j’ai l’impression d’être en chute libre, sans parachute et j’attends de m’écraser au sol. Pendant que lui, se laisse porter, plane, serein, confiant, c’est une évidence m’a-t-il dit. Pour moi, c’est une évidence que ça va foirer à un moment. […] J’ai l’impression que ma vie est vide et n’a aucun sens alors qu’avant lui, elle était chouette, je l’aimais bien. […] Je vais mal parce qu’un homme est gentil et ne joue pas avec moi… c’est dingue et ce constat me rend encore plus triste. »

Comédie romantique, sa mère la p*! chez les Sisters Cia

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« Mon pantalon est gris, alors aujourd’hui je porte des chaussettes roses. Je sens bien que la fatigue de la grippe est encore là blottie. »

Rose, Les Carnets Web de La Grange

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“This is how modern oligarchs work. They don’t burn books—they bury them in content. They don’t silence the news—they reframe it as entertainment.”

Citation d’un article de Joan Westenberg
sur Les Carnets Web de La Grange

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« Au coin d’une rue, je trouve un magasin de imagawa-yaki (今川焼き) juste cuisiné, bien chaud, avec de la pâte de haricot rouge à l’intérieur. Voici le bonheur retrouvé de l’enfance des marrons chauds sur les trottoirs de Paris quand de Rouen, nous venions voir les vitrines illuminées et animées des magasins Le Printemps et les Galeries Lafayette avant le jour de Noël près de la gare Saint-Lazare, ou encore la vingtaine de croustillons chauds […] vendus dans un sac papier vite coloré de tâches de gras mais qui brûlait la paume de la main et que l’on mangeait avec les dents pour éviter de se brûler les lèvres et la langue tout en aspirant l’air froid. […] Au moins, ce froid là, aujourd’hui, m’aura fait revivre ces lieux « inoubliés » de mon enfance, à défaut d’être inoubliables. »

Traversée sur Les Carnets Web de La Grange

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“I have also always thought that compassion is an emotional quality, but in recent times I think of it as an intellectual quality. We don’t have to feel for the other, we can simply intellectually believe in doing what is right for the person.”

Winnie Lim on learning the definition of endodontist, and compassion

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“The Thai language has a wonderfully playful, almost childlike, pronunciation. On this trip, I decided to try imitating it. To be honest, it feels both unnatural and strained, as if I’m making fun of their language.

But the response has been absolutely fantastic! I get answered in Thai (talk about shooting yourself in the foot, since I have no idea what they’re saying), they praise my pronunciation, ask how long I’ve lived here, and so on. This despite using the same phrases I have used for years.

[…] Suddenly, as if overnight, she had incredibly good pronunciation. Everyone noticed it. How could she have improved her pronunciation so suddenly?

She explained that she thought Swedes sounded like they were singing when they spoke. With that in mind, she took courage and started « singing » in Swedish. To her ears, it sounded completely crazy, but everyone around her thought it sounded fantastic.”

Don’t hold back de Robert Birmingblog

Revue de blogs #2 (parenthèse méta)

Avec l’envie de fuir Twitter, il me semble sentir un frémissement, une envie chez certains de renouer avec l’ancienne blogosphère ou du moins des réseaux sociaux décentralisés. Des espaces sans publicité, avec des échanges apaisés et une curation humaine plutôt qu’algorithmique. Vous me direz que c’est probablement parce que je traîne sur les blogs et sur Mastodon, mais ça ne m’en réjouit pas moins. Ça me donne d’autant plus envie de faire cette revue de blogs, de mettre des liens partout, de commenter chez les uns et chez les autres, de parcourir les blogrolls… Je m’autorise donc une revue de blog un peu méta. Vive l’intertextualité bloguesque !

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D’abord, un peu de remise en contexte avec Thierry Crouzet :

2005 […] Peu à peu Google pénalise les liens entre les sites, parce que cette pratique autorise des recherches transversales, décentralisées, concurrentes de Google […]. « Si tu lies ton contenu à d’autres, je ferai en sorte qu’on te trouve plus difficilement. » C’est le premier arrêt de mort de la blogosphère. Tout un écosystème de sites interconnectés à la main, humainement, commence à s’effondrer et des algorithmes décident de ce que nous lisons et trouvons, des algorithmes propriétés des oligarques qui, que nous le voulions ou non, et même qu’ils le veuillent ou non, nous manipulent.

∼2010. Plus Google casse la blogosphère, plus il pousse les internautes vers les réseaux sociaux où ils retrouvent matière à débat et lieux d’expression. […] Des blogs survivent, mais isolés. Le web, initialement décentralisé, a été recentralisé par Google et les réseaux sociaux, donnant un pouvoir démesuré à quelques acteurs.

Leur but n’est plus de nous informer ou de nous faire réfléchir, mais de nous exposer aux publicités. Leur seule ambition : nous retenir chez eux, comme jadis le faisaient les TV, à ceci près que nous produisons nos propres contenus (nos propres chaînes). Idée géniale !

Le technofascisme est-il une fatalité ? par Thierry Crouzet

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Resonance is such a powerful emotion. This is why I collect quotes – to remind myself I am not alone.

why we should tell our stories, Winnie Lim

Eli a relevé le même extrait, j’ai découvert. Correspondances souterraines.

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« Ce serait chouette d’écrire tous les souvenirs de l’année 2024. Comme ils viennent sans regarder les photos, sans discuter avec les autres et de voir ce qu’il nous reste d’une année entière. »

Cent souvenirs, Les Carnets Web de La Grange

Il y a eu cette idée de Karl que j’ai prise au pied de la lettre. Reprise par Dame Ambre sur son blog. J’aime ces ricochets.

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Je suis toujours surprise (et heureuse) de trouver des échos de ce que j’ai écrit chez quelqu’un d’autre, comme ici ou (Les Carnets Web de La Grange me font retrouver le dialogue différé d’un blog à l’autre).

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Je vais tenter par contre de me tenir à ce que je m’étais dit l’année dernière : tenter d’écrire tous les jours, plusieurs choses différentes. […] Peut-être un peu de blog ? Accepter de radoter, un peu ? De tourner en rond autour des mêmes sujets ?

Le cycle, Carnet d’un passeur

J’adore apprendre à connaître quelqu’un que je ne connaitrai probablement jamais par le biais d’un blog qui radote et tourne en spirale autour des mêmes sujets (je trouve que ça tourne en spirale plus qu’en rond, on se décale à chaque fois).

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J’aime beaucoup me forcer à écrire sur ce que je vois ou lis, parce que ça m’aide à m’en souvenir et que j’aime partager, mais c’est de toute évidence devenu une contrainte.

Carnet orange

Je me demande sans cesse quelle forme adopter pour conserver le plaisir en évacuant la contrainte. Mais peut-être est-elle inhérente à ma personne.

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« Un blog, un site, est un endroit à soi […] où les interventions sont différentes, parce que les commentateurices se sentent ailleurs que dans une zone de non-droit typique des RS, on est chez l’autre, je ne sais pas, quelque chose de cet ordre, qu’il me plairait de voir revenir. »

Exode numérique de Joachim Séné

Effectivement, ça déborde beaucoup moins en commentaire que sur les réseaux sociaux. La sensation d’être chez quelqu’un est réelle, on s’y sent moins à l’aise que dans un espace d’échange commun déjà investi. À tel point que l’espace commentaires sous un article de blog est devenu un peu trop solennel, un livre d’or que personne ne veut entamer. On ne veut pas laisser de trace, des fois qu’on n’aurait pas bien esssuyé nos chaussures en rentrant. Les échanges ont été délocalisés sur les réseaux sociaux… et en partie perdus. Pour les autres lecteurs : quelqu’un qui arrive par un autre réseau social (voire par son lecteur de flux RSS, soyons fous) manque la conversation engagée ailleurs. Et pour les petits êtres narcissiques et sensibles que sont les blogueurs : les tweets, toots et autres sont autant de petits bouts de papiers pliés et fourrés dans une trousse à l’arrache. Ils s’abîment, s’égarent, alors qu’on aurait pu les écrire sur le sacro-saint agenda !

Sur Envisager l’infinir, je suis tombée sur cette note, tout en bas des billets :

Si vous souhaitez réagir à ce billet, merci de commenter de préférence ci-dessous plutôt que sur les réseaux sociaux.

La tournure m’a déclenchée la même réaction de rejet instinctif que les injonctions adolescentes à lâcher ses comm’ sur les feu Skyblogs. Passée la surprise pourtant, je suis d’accord. Je préférerais pourtant passer par le plaisir tel que l’exprime si bien Dame Ambre, un plaisir qui n’est peut-être pas évident pour le non-blogueur :

. Surprise-sourire par les mots laissés sous une critique
. Surprise-sourire par ceux laissés par ici
. Surprise de m’apercevoir que j’aime profondément les mots qu’on me laisse, bien que je sois moi-même une silencieuse-née

Journal de Dame Ambre

Un commentaire de blog, c’est comme une carte postale (qu’on n’a même pas besoin d’affranchir, hé).

Lâche tes comm’ !

Bleu et ?

Bleuets. Le ton de Maggie Nelson m’a fait penser à Deborah Levy. Il m’a happé de même. Là, comme ça, à brûle-pourpoint, suivre les méandres d’une obsession développée pour la couleur bleu ? I’m in. Traces de divin ? Why not? Références tous azimuts à des philosophes, des souvenirs de baise avec un amant surnommé le prince du bleu, des oiseaux qui créent un nid avec des objets bleu pour y donner un spectacle de parade jaune ? Fire. Et : les veines dorées dans le lapi-lazuli qui sont en réalité de la pyrite de fer, un restaurant orange dans lequel l’autrice a travaillé et dont la rémanence visuelle — bleue — la suivait jusque chez elle, la peau bleuie par la teinture de leurs vêtements des Touaregs, dont le nom signifie « abandonnés de Dieu » alors qu’eux-même se désignent autrement comme « hommes libres ».

Est-ce que tout ça converge quelque part ou se noie-t-on dans la couleur ? La réminiscence de Deborah Levy aurait dû me mettre la puce à l’oreille : risque que le plaisant ne mène nulle part. La forme annonce pourtant d’entrée la couleur, les paragraphes sont numérotés après une citation de Pascal en exergue, l’aspect fragmentaire totalement assumé. C’est à la fois plus honnête et plus roublard, démerde-toi lecteur.

Clairement, j’ai déjà été plus fine lectrice. Il m’a fallu un temps infini pour passer outre la traduction et revenir à l’évidence polysémique de l’anglais : feeling blue. La couleur de la tristesse. D’où la dépression latente, d’où le divin pour en sortir ou s’y perdre, d’où le chagrin avec le prince du bleu, prince de la baise ajourné. Il n’y a pas plus de bleuets que de myosotis en branche. En français dans le texte, le décalage poétique a fait paravent. La couleur dans laquelle Maggie Nelson plonge est à la fois le remède et le poison, la fascination pour la couleur devenant le pendant intellectuel d’un état psychique qu’elle contrebalance et prolonge dans le même mouvement. Tu m’étonnes que les anecdotes érudites fassent diversion. Que je le aies lues à la légère parfois, les parcourant distraitement pour revenir au privé, à l’intime, au banal, voyeuriste moi ? À tout ce dont détourne un divertissement pascalien sans dieu.

Je n’avais pas tout à fait compris ça quand j’ai envoyé cette page à Eli, en écho à son dernier article sur les au-delà.

217. […] on serait bien en peine de trouver une leçon spirituelle qui exige de devenir tétraplégique. L’idée peu réjouissante qu' »il y a une raison pour chaque chose » […] représente à ses yeux une autre forme de violence. Elle n’a pas de temps à perdre avec ça. Elle est trop occupée à se demander, elle pour qui tout a changé, ce qui rend l’existence vivable et comment vivre.

218. […] j’ai vu la force étincelante de son âme. Je serais bien en peine de vous la décrire, mais je peux dire que je l’ai vue.

219. De même, je peux dire que de l’avoir vue m’a rendue croyante, même si je ne sais précisément ni quoi ni en quoi croire.

220. Imagine que quelqu’un dise : « Il y a de la joie dans le seul fait d’exister. » Maintenant, imagine-toi croire à cette phrase.

221. Non, oublie ça : imagine plutôt éprouver, ne serait-ce qu’un instant, que c’est vrai.

Ce qui rend l’existence vivable et comment vivre. Poésie et philosophie.

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Les citations suivantes sont données avec leur numéro mais sont rarement complètes. J’ai passé sous ellipse les nombreux […] qui auraient du se trouver au début et à la fin de chaque fragment.

6. La réalité de ce bleu rend ma vie remarquable, ne serait-ce que parce que je l’ai vu. J’ai vu de si belles choses. Je me suis trouvée parmi elles.

7. Les aliments bleus sont si rares dans la nature — le bleu y désigne plutôt les aliments à éviter (moisissure, baies empoisonnées) — que les spécialistes en gastronomie déconseillent généralement la lumière, les peintures et les assiettes bleues dans les lieux où l’on sert à manger.

Les assiettes bleues : voilà pourquoi les bons plats du boyfriend semblent rarement appétissants sur mes photos !

9. Je ne dirai pas : X n’est-il pas merveilleux ? De telles revendications sont des attentats à la beauté.

10. Ce que je veux surtout, c’est te montrer le bout de mon index. Son mutisme.

22. Quand je suis entrée dans la chambre d’hôpital de mon amie, ses yeux étaient d’un bleu pâle perçant — la seule partie de son corps qui pouvait bouger. J’avais peur. Elle aussi. Le bleu palpitait.

26. J’ai entendu dire qu’il n’est pas rare que la dépression s’accompagne d’une déficience dans la vision des couleurs […]

73. J’ai surtout l’impression de me transformer en servante de la tristesse. Je continue de chercher de la beauté là-dedans.

79. « La vie est une suite d’humeurs pareilles à un chapelet de perles, et, quand nous les traversons, elles s’avèrent des lentilles multicolores qui peignent le monde selon leur propre couleur, et chacune ne montre que ce qui s’étend à sa portée », écrit encore Emerson. Se retrouver piégé dans l’une de ces perles, quelle que soit sa teinte, peut être mortel.

88. Comme beaucoup de livres de développement personnel, The Deepest Blue use et abuse d’un langage affreusement simpliste mais regorge aussi de bons conseils, il faut le reconnaître.

90. Cette nuit, j’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis longtemps. J’ai pleuré jusqu’à me vieillir. J’ai observé le phénomène dans la glace. J’ai regardé les rides apparaître aux coins de mes yeux, pareilles à des explosions solaires gravées au burin […]

92. Elle dit (gentiment) que d’après elle nous pleurons parfois devant la glace non par auto-apitoiement mais parce que nous voulons être vus dans notre désespoir.

101. […] j’ai effectué un sondage auprès de plusieurs amis pour voir combien de temps ils s’autorisaient entre « une période mauvaise et aveugle » et une vie tout simplement gâchée par la dépression ; ils se sont accordés sur une période de sept ans. Ce qui prouve à quel point ils sont généreux […]

104. Peut-être est-ce parce que depuis l’intérieur de sa douleur elle continue d’être si généreuse, parce qu’elle n’a jamais hiérarchisé les peines, que ce soit avant ou après son accident, ce qui me semble être rien moins qu’une forme de sagesse éclairée.

(Le boyfriend a cette même forme de sagesse.)

131. « J’ai l’impression que tu ne fais pas beaucoup d’efforts, c’est tout », m’a dit une amie. Comment puis-je lui expliquer que ne rien faire est devenu le but, le projet ?

132. C’est-à-dire : je m’efforce de me relâcher complètement face à mon chagrin d’amour comme un autre de mes amis le fait en cas d’anxiété. Imagine que c’est un acte de désobéissance civile, m’a-t-il dit. Laisse la police venir te ramasser.

(Quand décide-t-on de mettre les paroles rapportées entre guillemets ou en italiques ? J’ai constaté la même incohérence lorsque je blogue.)

135. […] à voir des teintes de bleu toujours plus foncées on finit par s’enfoncer dans les ténèbres.

144. Mais peut-être qu’en effet la dépression ressemble à un feu — au noyau bleu de la flamme et non à l’orange théâtral du crépitement.

168. [Wittgenstein] « Si on ne cherche pas à exprimer l’inexprimable, alors rien n’est perdu. L’inexprimable est plutôt — inexprimablement — contenu dans l’exprimé ! »

181. Pharmakon signifie médicament, mais […] ce terme grec est notoirement connu pour ne pas différencier le poison du remède.

Dans la bibliographie renommée « générique », l’autrice ne donne pas ses sources mais ses « fournisseurs » (et oui, Pastoureau fait partie des dealers).

185. [sur l’écriture] La plupart du temps, j’ai plutôt l’impression d’équilibrer les deux côtés d’une équation — à l’occasion, satisfaction relative, mais, le plus souvent, violente averse.

J’adore l’image, c’est exactement ça, équilibrer une équation.

190. Le passé est le passé. Lui aussi, on pourrait le laisser comme il est.

191. D’un autre côté, il existe bien des effets secondaires, des impressions qui perdurent longtemps après que la cause externe a été retirée, ou s’est retirée d’elle-même.

Les effets secondaires du passé : voilà une expression bien commode pour éviter le drama du trauma dans certaines situations également marquantes.

194. Mais je ne suis pas sûre encore de savoir comment détacher l’amour de l’amant sans provoquer de carnage partiel.

(Plus ou moins facile que l’homme de l’artiste ?)

199. Il paraît que cette douleur peut en quelque sorte être convertie en acceptant « l’impermanence de toute chose ». Cette acceptation me déroute : à certains moments, c’est un acte volontaire ; à d’autres, une capitulation. J’oscille souvent entre les deux (mal de mer).

205. Cet homme arborait un unique tatouage, un serpent bleu marine que j’aimais regarder danser sur le blanc de son poignet quand sa main avait disparu à l’intérieur de moi.

[à propos des souvenirs dont on ne sait s’ils convoquent une trace en nous ou remplacent cette même trace à chaque ressouvenir] 206. Peut-être qu’écrire tient moins du pharmakon que du mordant — la substance qui fixe le colorant à son objet, ou qui l’imprègne, comme l’aiguille du tatoueur qui martèle l’encre dans la peau. Mais le mot « mordant » est à double tranchant : il dérive de mordere, mordre — ce n’est pas juste un fixatif ou un conservateur, mais aussi un acide corrosif.

208. Le 28 février 1947, Joseph Cornell écrit dans son journal : « Résolu en ce jour comme précédemment à dépasser dans mon travail la sensation de tristesse écrasante qui a entraîné tant de limitations et de gâchis par le passé. »

This one hurts.

230. [à la recherche de bleu dans le ciel gris] Chaque soir, je regagnais ma chambre le regard vide, les mains vides, comme si toutes la journée j’avais tamisé en vain le fond d’une rivière froide.

236. Ne soyez pas troublés outre mesure. « Neuf jours sur dix, écrit Merleau-Ponty au sujet de Cézanne, il ne voit autour de lui que la misère de sa vie empirique et de ses essais manqués, restes d’une fête inconnue. »