Lectures 2021

Cette année de lecture (hors bande-dessinées) ?

  • Moins de lecture, déjà. En causes possibles : le remue-ménage de la vie, l’écriture qui s’est effacée au profit du dessin avec effet miroir de la production sur la consommation, et, plus récemment, le retour des lectures imposées pour les études (cela a beau être passionnant, cela affecte le rapport à la lecture plaisir).
  • Une révélation : Francesca Melandri. J’ai vraiment l’impression d’avoir vécu avec elle simultanément ce printemps et une grande tranche de vie.
  • Une possible influence klariscopienne, avec Sándor Márai et des romans mettant la musique au centre de leur intrigue.

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Les Mouettes, de Sándor Márai

Lu en janvier-février, depuis mon canapé

Cette impression qu’on a de percée de l’âme humaine, comme si l’auteur avait vécu des siècles et des siècles :

Voilà comment un être peut en anéantir un autre : il ne le laisse pas partir mais ne s’abandonne pas lui-même, il se l’attache en le détachant du monde, mais en même temps il ne lui permet pas de s’approcher trop près et surtout il ne noue aucun engagement. La personne que l’on choisit et que l’on isole ainsi du monde succombe. Car elle reste seule sans l’être tout à fait, parce malgré tout elle vit dans une sorte de lien, alors que le maître de se soucie pas d’elle, l’esclave… vous comprenez ? Et comment courir voir la police avec ça ?

– Une raison ? …  » Sa bouche esquisse une moue et elle étire son corps souple dans le fauteuil. « Une raison, dis-tu… quel terme bien masculin. On dit ou on fait parfois des choses sans raison, uniquement parce qu’on peut, parce qu’on a le moyen de le dire ou de le faire. Tu ne connais pas cette nécessité ?
– Non. J’ai appris qu’il est plus convenable de ne parler ou agir que si l’on a une raison. Mais les livres disent tout cela. »

« Ce vieux monsieur dans la forêt française s’est transformé cette nuit-là et je peux t’affirmer qu’il était séduisant et très intéressant… oui, car il possédait un secret et, comme il le préservait encore, cela lui donnait de a force. Parce qu’un secret que nous préservons représente une force. »

La sensibilité de ses descriptions aussi :

Ils gravissent les marches sur la pointe des pieds ; quand l’ouvreuse pousse la porte de leur loge, le flot de musique passionné et dense monte vers eux du fond de la caverne sombre.

le conducteur a allumé les grands phares qui ont fouillé parmi les arbres pour trouver la route et, pendant un instant, le corps blanc des arbres s’est agité dans la lumière spectrale comme si cette lumière, en les effleurant, avait alarmé des êtres vivants et leur avait imprimé un léger mouvement.

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L’Amour sous algorithme, de Judith Duportail

Trouvé à la FNAC pas loin des caisses et lu à la hâte en février, sur la fin de mon expérience Tinder

Cet essai léger est vendu comme une enquête journalistique, mais les « révélations » sur Tinder sont davantage du genre à faire hausser les épaules que les sourcils (est-ce parce qu’on s’en doutait ou parce que les infos ont été relayées par la presse ?). Le livre de Judith Duportail vaut surtout pour son aspect sociologique, et la mise en mot de cette observation participante ; car oui, même quand on lutte contre, l’appli induit des comportements – pas toujours glorieux.

Mieux, mieux, mieux, mieux, qu’avez-vous tous, putain, à vouloir optimiser vos vies sentimentales, à craindre de manquer une opportunité ? Putain de génération de gros coincés, à force de ne pas vouloir se fermer de portes, on va passer notre vie dans un putain de couloir. Mieux, mieux, mieux, mieux, mieux, mais qu’est-ce que ça veut dire « mieux » ?

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Tous, sauf moi, de Francesca Melandri

Lu en mars-avril, chez moi et surtout au parc de Choisy, durant mes pauses déjeuner ensoleillées de télétravail

Si on m’avait dit que ce roman était une fresque familiale et historique faisant des allers-retours entre l’immigration d’aujourd’hui et la colonisation italienne, je ne l’aurais pas lu et j’aurais eu bougrement tort. Parce que  Francesca Melandri écrit comme personne, avec autant d’ironie que de tendresse. Le mieux est encore de la lire, aussi voilà quelques extraits :

La réalité c’était que Piero et elle, à part se montrer le sens de la vie au lit, n’avaient rien, mais vraiment rien en commun.
« Et pourtant, nous sommes faits pour vivre ensemble, dit Piero la première fois qu’ils prirent acte de cette chose de façon explicite. Tu vois ? Ça s’appelle le mystère.
– Ça s’appelle le sexe, répondit-elle. Nous sommes la preuve que la Weltanschauung compte pour des prunes si deux personnes ont envie de baiser. »
Piero n’était jamais choqué par les manifestations de cynisme d’Ilaria ; il ne les prenait pas au sérieux. Pour toute réponse il lui embrassa un sein.

Le jeune homme la regarde, l’air interrogateur. « Belle âme ? »
« Une qui vient, s’indigne et puis s’en va. En se fichant bien des conséquences de cette indignation. »

Et si c’était de ça que venait le besoin d’Attilio Profeti – depuis qu’il est jeune, d’après ce qu’elle vient de découvrir -, de diviser les autres en catégories : blancs, noirs, gris, nobles, roturiers ? Et si ce désir de cataloguer n’était qu’une façon de se protéger de l’angoisse d’être entouré par des vies impénétrables ? Une manière primitive, sans doute, mais efficace – à en juger du moins par sa propagation parmi les êtres humains. Une phrase qu’elle a lue dans un roman lui vient à l’esprit : les définitions définissent celui qui définit, non pas celui qui est défini.
Le paradoxe, c’est que son père est aussi une des rares personnes […] qui ne lui ont jamais demandé pourquoi elle ne s’est pas mariée, ni pourquoi elle n’a pas eu d’enfants. Aux yeux d’Ilaria, c’est la preuve manifeste que son père Attilio Profeti l’a vraiment aimée.

Comme cela lui arrive souvent quand elle assiste à des bouts d’existences inconnues, elle se demande : « Que peut vouloir dire être cette jeune fille ? » Et comme à son réveil, elle éprouve de nouveau un sentiment d’évidence : même si toutes deux étaient des amies intimes, même si elles se confiaient toutes leurs pensées, elle ne pourrait pas le savoir.

Un besoin impuissant d’attention formait autour d’elle une enveloppe si épaisse qu’elle l’empêchait de comprendre l’autre. Elle avait beau être amoureuse d’Attilio, il lui était impénétrable. Tout cela, auquel s’ajoutait le bienveillant non-amour de ce dernier, créait entre eux le sentiment réciproque mais partagé d’être des étrangers l’un pour l’autre, qui les réconfortait tous les deux.

La beauté me semble surtout une exigence des autres, pour simplifier leurs rapports avec les gens qu’ils rencontrent. On peut la faire sienne ou pas et là-dessus on a une marge de manœuvre ; même si sur le reste non.

Depuis qu’il était petit, Attilio trouvait normal de recevoir du reste du monde une bienveillante admiration ; c’était donc ce qu’il obtenait presque toujours, en vertu de cet injuste privilège universel qui fait que la vie offre encore plus à qui a déjà beaucoup.

Avant son départ pour Addis-Abeba, sa grand-mère l’avait rassurée. « Depuis l’époque de la reine de Saba et du roi Salomon, lui avait-elle dit, il se produit deux choses quand les étrangers se rencontrent : la guerre ou l’amour. Plus souvent, les deux à la fois. »

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The Game, Alessandra Barrico

Lu en avril, un peu avant, en pointillés, entre autres dans le jardin près de chez le boyfriend

Je l’ai lu, j’ai eu envie de le transposer en dessins/infographies, je ne l’ai pas fait et j’ai perdu toutes les subtilités qui en faisaient l’intérêt. À relire, peut-être.  Cette plongée dans les débuts d’Internet était à la fois évidente et étrange.

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Plus haut que la mer, Francesca Melandri

En mai, lis ce qu’il te plaît

Francesca Melandri à nouveau, dans un roman plus intime, avec l’univers carcéral en toile de fond (ça m’a fait gloupser à une ou deux reprises, j’ai le chic pour déclencher des échos…). Elle écrit une de ces rencontres où l’amour se retire pour faire affleurer, en-deça de l’histoire qui n’aura pas lieu, un puissant lien d’intimité.

L’intimité inattendue donnée par le rire les avait laissés encore plus étrangers et embarrassés.

Paolo se sentit soudain fondre de tendresse et de tristesse pour elle : il mesura brusquement à quel point elle était peu habituée à recevoir des attentions.

Elle garda le silence. Ne fit aucun commentaire. Paolo eut l’impression qu’elle absorbait ce qu’il lui disait comme la terre le fait avec la pluie : l’eau disparaît mais continue à exister, même si personne ne sait dans quelle nappe, de quelle source, elle remontera à la surface.

Et entourée des bras de Paolo, Luisa pleura, pleura comme elle ne l’avait jamais fait de toute sa vie. Elle pleura ses douleurs menstruelles assise sur le tracteur. Elle pleura les raviolis que sa plus jeune fille avait enviés et qui avaient fini à la poubelle. Elle pleura les chaussures d’homme que, depuis des années, en novembre et en avril, elle sortait de l’armoire pour les cirer. Elle pleura la petite fille qui avait trois ans avant et qui en avait six maintenant, et elle pleura son très beau prénom. Elle pleura ses enfants qui s’entendaient dire dans la cour de l’école : « Ton père est un assassin. » Elle pleura cet homme que, la veille encore, elle ne connaissait pas et par la bouche de qui sortaient des sons de souffrance. Elle pleura.

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Un cœur en silence, de Blanca Busquets
Opus 77, Alexis Ragougneau

Lus en mai-juin, en vacances à Sanary

Musique et traumas familiaux : en (relativement) feel-good pour Un cœur en silence, dont la fin baignerait dans une lumière dorée, tandis qu’elle serait plutôt blafarde dans Opus 77, option insondable-insoluble.

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Honoré et moi, de Titiou Lecoq

Lu en juin, essentiellement au parc de Choisy

Peu importe que vous soyez ou non familier de La Comédie humaine, Titou Lecoq parle plus d’Honoré que de Balzac, et moins de littérature que de rapport à l’argent, à la réussite et aux femmes – le tout avec le franc-parler-écrire qui la caractérise : si vous aimez sa newsletter, vous aimerez son essai.

Mais Balzac était-il pour autant Olympe de Gouges ? Franchement pas. Il ne faut pas en faire un féministe, une sorte de Virginie Despentes de la monarchie de Juillet. Il affirmait le besoin d’une autorité qui ne pouvait et ne devait être que masculine, depuis la cellule familiale jusqu’à la tête de l’État. (…) Toutefois, ce qui est merveilleux chez Balzac c’est que ses idées ne transparaissent jamais correctement dans ses romans, même quand il tente d’y introduire sa morale personnelle. (…)

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En août, j’ai commencé et je n’ai pas fini : quelques pages de Coup de grâce de Yourcenar, une Pléiade improbable dans le gîte où nous étions hébergés avec le boyfriend le week-end de mon anniversaire ; et Je ne suis pas née ce matin, le roman d’Amélie Charcosset que j’attendais avec impatience, mais que je n’ai pas su lire comme il le méritait : lecture reportée.

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Deux cigarettes dans le noir, de Julien Dufresne Lamy

Lu en septembre, sur ma terrasse et dans le métro entre Roubaix et Lille

Plaisir du papier épais, larges marges : un grand format emprunté à cause de sa couverture arborant une danseuse. Et pour une fois, ce n’est pas volé : la fascination de la protagoniste pour l’univers de Pina Bausch (c’est elle en couverture, je ne l’avais pas reconnue) n’est pas du chiqué. Pas de risque de snobinardise chez cette jeune mère qui a renversé la chorégraphe sur le chemin de la maternité ; sa vie, c’est l’usine et son môme Barnabé ; Pina, c’est son secret de meurtrière et son plaisir viscéral de spectatrice. Je ne sais pas comment Julien Dufresne a fait pour donner vie et parole à cette femme sans qu’elle paraisse une caricature d’ouvrière écrite par qui maîtrise les mots, mais c’est exactement ce qu’il fallait.

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Surveiller et punir, de Foucault

(Non) lu entre octobre et décembre, souligné, fiché

J’avais oublié les livres difficiles, qu’il faut relire pour avoir lus. Lire Foucault, c’est avancer dans le brouillard, le doigt en l’air de qui a une illumination avant de s’interrompre et de douter, est-ce vraiment ça ? et si on persévère et qu’on tourne suffisamment dans le brouillard, il finit par s’enrouler autour de ce doigt interrogateur comme une grosse barbe-à-papa, qu’on pourra avaler même si elle nous laissera les mains poisseuses. Bref, Foucault n’est pas Boileau, et je trouve ça un poil osé de donner ce livre comme lecture autonome à des L2 même pas en philo.

Il n’empêche, cette lecture a éclairé une expérience de vie de 2021 que j’aurais volontiers évitée, et qui m’a laissée perplexe, à savoir un témoignage auprès de la police : alors que celle-ci avait toutes les preuves qu’il lui fallait pour le chef d’accusation retenu, que l’expert psychiatre avait établi que l’accusé n’avait pas un profil à passer le cran supérieur, et que je n’avais rien de concret à leur apporter, mon témoignage était quand même recueilli pour apprendre à mieux connaître l’accusé. Le fameux savoir-pouvoir. On ne punit pas seulement un fait répréhensible, dommageable pour la société, selon une logique binaire du permis et de l’interdit ; on essaye de savoir si on va pouvoir normaliser le comportement de l’accusé, l’écart avec la norme étant investi par le pathologique.

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Vu du geste. Interpréter le mouvement dansé, de Christin Roquet

Lu/fiché en novembre

C’était une lecture imposée au choix, et je suis contente d’avoir choisi cet ouvrage, car il foisonne d’observations sensibles sur la danse : l’esprit pétillant de l’autrice affleure malgré les normes universitaires dont elle s’encombre (quel dommage)(mais quelle bonne surprise aussi que le pétillant ait survécu).

Cette lecture m’a notamment permis de mieux faire le lien entre les différents enseignements que je reçois (l’anatomie, l’analyse fonctionnelle du mouvement, les techniques somatiques…), et a stimulé la réflexion que j’avais engagée dans mon brouillon d’ouvrage de vulgarisation sur le ballet : la question du sens du geste ne s’y pose pas en regard de la chorégraphie d’où le mouvement est prélevé (comme je l’avais envisagé), mais de l’interprète qui l’incarne (en gros : en quoi un geste a l’air différent d’un corps à l’autre). Approche du novice, qui veut apprendre à reconnaître pour  comprendre ce qu’il voit, versus du balletomane, qui savoure ce qui affleure de singulier et partant d’inattendu dans la répétition de ce qu’il connait ?

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Le Voyage de Pénélope, de Marie Robert

Lu sur le canapé du boyfriend pendant les vacances de décembre

Je me suis abonnée au compte Instagram @philosophyissexy, mais je pourrais aussi bien me désabonner, car je ne lis la plupart du temps que les entrées reprises en story par @melendili, celles où Marie Robert vise juste et émouvant. Les autres sont souvent plus flottantes, moins poétiques ; la généralité ne parvient pas à se hausser jusqu’à l’universel.

On retrouve les mêmes forces et les mêmes faiblesses dans Le Voyage de Pénélope : la traversée de l’histoire de la philosophie est brodée de fil blanc, mais on a quand même envie de savoir ce qui meut le personnages principal et où sa mise en mouvement va la mener. Le roman est artificiel comme un bonbon Kréma : un poil rébarbatif quand on doit s’enfiler le paragraphe à la cerise (le résumé didactique qu’on voudrait sous forme d’encadré pour pouvoir mieux le sauter), mais plaisamment régressif quand on tombe sur un passage au citron-qui-pique-pas.

Lectures 2020

Je voulais vous toucher quelques mots de mes lectures de l’année 2020, mais vu qu’on est déjà en février 2021 et que chaque tentative d’entrefilet se mue en chroniquette complète, je vais lâcher prise, et vous laisser avec cette mosaïque. (Il n’est pas dit que, par esprit de contradiction, des chroniquettes ne se mettent pas à pointer le bout de leur nez à sa suite ; je les rajouterai alors en lien).

Quelques tendances de mon année 2020 :

  • actualité rupture avec Rupture(s) (++), Un vertige (-), Les Jours de mon abandon (+), contrebalancée avec de la passion et du sexe : Les Vaisseaux du coeur, L’Amant de Lady Chatterley, Jouir (et Love Story pour le mélo) ;
  • le talent de jeunes femmes que je suis sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années, avec L’Île longue, de Victoire de Changy, et Les Tombes, de Madeleine Roy ;
  • la poursuite d’auteurs que je ne suis pas prête de laisser tomber : Maylis de Kerangal, Sophie Chauveau, Léonor de Récondo, Alessandro Baricco, Simone de Beauvoir ;
  • une découverte qui hante : Svetlana Alexievitch avec La Supplication.
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  • Janvier : Double nationalité, Les Tombes
  • Février : Un vertige, Un chemin de tables, L’Île longue, Les Vaisseaux du cœur
  • Mars : La Supplication, Lady Chatterley’s Lover
  • Avril : Manifesto, Le Train de Moscou
  • Mai : Comment l’amour empoisonne les femmes, Le Rêve Botticelli, Les Ritals
  • Juin : Les Ritals, Jouir, Marcher jusqu’au soir
  • Juillet : Ulysse, nouvelles de Claude Pujade-Renaud, Rupture(s)
  • Août : Rapport sur moi, La Fille de la supérette, Les Jours de mon abandon, Big Magic
  • Septembre : J’ai vu Sisyphe heureux, Nagori, La Goûteuse d’Hitler, Mon frère, La Femme rompue
  • Octobre : Dans le faisceau des vivants
  • Novembre : Dans le faisceau des vivants, La Vie mode d’emploi
  • Décembre : La Vie mode d’emploi, Love Story, Une mesure de trop, Ce que j’ai voulu taire

Carnet de lecture, été 2019

Bye bye tristesse

De ma dernière razzia FNAC, il me restait pour les vacances Bonjour tristesse. Comme livre de plage, c’est parfait. Parfaitement superflu. Je l’ai lu la peau encore pleine de sel sur le canapé de la location, et l’ai reposé sur la table basse en me demandant Why the fuss? Il y a bien un truc qui picote la curiosité – le sens des dialogues, plaidera Melendili – mais cela devient vite téléphoné. Tout ça pour ça ? Une impression de gâchis de talent, ou même pas, le gâchis concernant les personnages, personnalités velléitaires et fléaux accomplis – tout cela balancé par-dessous la jambe à la petite semaine.

La traversée des apparences modestes

Imaginez Martin Parr faire le portrait de sa mère, et celle-ci aimer par-dessus tout faire des crêpes pour faire parler les émigrés de passage dans sa cuisine : vous avez L’Abandon des prétentions, le premier roman de Blandine Rinkel, où l’ironie et la tendresse se courent l’une après l’autre. C’est très fin (ce qui n’est pas une surprise quand on a suivi ses carnets de lecture sur son blog fermé-à-la-parution-du-roman-grrr), mais le récit se maintient à distance de son sujet : il est un peu dommage de parler de sa mère sans évoquer, sauf en de rares occasions qui laissent justement penser que c’est dommage, le lien qu’on entretient avec elle. Fusse l’étonnement de ce qui échappe pour que, dans l’angle mort de la filiation, sa mère devienne un personnage à part entière, Jeanine, soixante-cinq ans, professeur d’origine modeste à la retraite.

Cousu de fil rouge

(Comme une envie de me mettre à la broderie.)

Giboulées de soleil : j’ai été attirée par le titre, autant que par les accents renversés de son auteur. Lenka Horňáková-Civade et mon préjugé tchèque lance l’enthousiasme au galop. Ce n’est pas elle qui viendra le démentir. La manière dont elle brode son roman sur trois générations m’a happée ; j’ai retrouvé le temps au long cours, celui des lectures absorbées comme des vies qui se poursuivent les unes dans les autres, dans le désordre de liens enchevêtrés, la petite-fille élevée par sa grand-mère, avec une tante qu’elle prend pour sa sœur – une histoire « d’amour et de non-dits qu’elles voudraient protecteurs ».

« – Votre fille a un instinct de survie très développé.
Ma mère confirme.
– Oui, c’est de famille. »

Magdalena, Libuse et Eva ont en commun leur sang et leur bâtardise, nées d’instants de bonheur fugaces qui présagent de sa parcimonie dans leurs vies, laborieuses à vivre, magnifiques à lire. La malédiction familiale prend des allures de destin, dont chacune à son tour tente de s’extraire, en même temps que leur pays, la Tchécoslovaquie, naît de l’Empire austro-hongrois, découvre puis secoue le joug communiste. Au milieu des coups du destin et des maris violents, les élans de vie et d’harmonie avec la nature sont autant de giboulées de soleil, gouttes de joie imprévisibles et improbables, qui déboulent à la place des larmes en droit d’être versées.

« Citadine, instruite, raffinée et parfumée, elle monta dans le train ; campagnarde, effacée mais coriace et pratiquement muette elle en descendit. »

« Ne laisse jamais les gens avoir pitié de toi ; la pitié c’est ce qui se change en haine le plus rapidement. Après l’amour. »

L’anti-marâtre

Belle mère, sans tiret, est encore un très beau roman de Claude Pujade-Renaud, « roman d’un « arrangement » insolite entre deux individus qui ne se sont pas choisis, variation douce-amer sur l’âge mûr ». Des noms délicieusement surannés, Lucien et Eudoxie. L’amour de son prochain, en-deça des corps et des liens nommables, comme une douce persévérance.

(Dans Giboulées de soleil, la persévérance s’admire comme force de vie ; dans Belle mère, comme élégance tranquille. Dans les deux cas, une forme de dignité.)

La peintre Salomon

10 € les trois livres : j’ai pris un roman de David Foenkinos pour Mum, qui avait apprécié l’auteur. Le livre était emballé ; cela a été la surprise lorsque des lignes courtes sont apparues, comme de la poésie.
Charlotte : une peintre assassinée à 26 ans.
Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.
Descendante d’une longue lignée suicidaire – l’hécatombe est telle qu’il est surprenant que tant de cette famille soient arrivés en âge de se reproduire.
Quelque chose ralentit en elle.
Sûrement une infiltration de la mélancolie dans son corps.
Une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas.
Le bonheur devient une île dans le passé, inaccessible.

L’aspect glauque ne me donne pas envie de lire.
À mi-chemin dans sa lecture, Mum tend son smartphone vers moi : les tableaux déterrés par Google me donnent encore moins envie de lire.
Mum est intriguée, surprise de cette écriture comme autant de respirations tronquées.
Elle n’aurait pas cru que ça se lirait si bien.
Elle n’avait pas non plus imaginé qu' »assassinée », cela voulait dire : gazée par les nazis.
Charlotte s’appelle Charlotte Salomon, incidemment.
Charlotte tout court est un récit intime.
Sur une peintre que le romancier voudrait peintre avant d’être victime.
Quand bien même ce roman n’aurait pas été sans Salomon.
Le nom de famille, laissé hors-champ, ne cesse de peser.
C’est l’héritage familial de la dépression, du suicide et de la folie.
C’est la judéité qui vient la définir de l’extérieur.
L’histoire qui la rattrape et la tue.
Non sans quelques soubresauts d’espoir.
Elle réussit à faire sortir son père malade du camp où il est enfermé.
Un professeur se bat pour qu’elle soit admise aux Beaux-Arts.
Un officiel français, en pleine rafle, la fait descendre du car et lui intime de fuir.
C’est étrange, tous les trous qu’il y a au filet.
Plus étrange encore, que Charlotte malgré ça ne soit pas sauvée.
Dénonciation.
Les chambres à gaz non éludées.
Il faut mettre ses vêtements sur un crochet.
Une gardienne s’époumone.
Surtout, retenez bien le numéro de votre porte-manteau.
Les femmes mémorisent ce chiffre ultime.

Je revois la scène d’Une œuvre sans auteur.
Entre-temps, Charlotte a achevé la sienne.
Qui ne me plaît toujours pas, à mon grand regret.
De m’être sentie si proche à la lecture, j’aurais aimé.

À la baguette

De retour à Sanary, je suis repassée avec ma cousine à la librairie d’occasion, 3 livres pour 10 €. La saison touristique battait à présent son plein ; les livres étaient protégés des mains poisseuses de glaces par du plastique, impossible de lire les premières lignes. Je suis rentrée dépitée. Mum m’a fait remarquer que c’était déjà le cas la dernière fois, pour Charlotte, Giboulées de soleil, L’Abandon des prétentions. J’ai le choix si précautionneux que j’avais oublié, occultant la possibilité du choix à l’aveuglette. Alors j’y suis retournée seule, ragaillardie, la contrainte comme aventure. Devant un bac de livres à l’extérieur, une femme expliquait à son amie qu’elle avait lu ainsi des livres qu’elles n’aurait jamais lu autrement. J’ai dit pareil, du coup je recommence.

Dans cette deuxième cueillette pifomètrique, j’ai pris L’Effroi, de François Garde. Attirée par la couverture, essentiellement : une baguette de chef d’orchestre qui se lève sur fond rouge. En quatrième : « Quand, un soir de première à l’Opéra Garnier, Louis Craon, chef d’orchestre de renommée internationale, fait le salut nazi, la stupeur est si grande que personne ne bouge dans la fosse, ni dans la salle. Personne, sauf un altiste, Sébastien Armant, qui le premier se lève et tourne le dos au chef. Il ne se doute pas alors que ce geste spontané et presque involontaire, immédiatement relayé par les médias, fera basculer son existence. »

Je lis toujours les résumés en diagonale, mi-lassée du ton épreuve-de-synthèse-de-documents, mi-inquiète d’en découvrir trop sur l’intrigue. Je n’ai pas prêté attention au terme de « médias », pourtant différent de « journaux » : quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que l’intrigue se passait non pas en 1940-quelque-chose, mais aujourd’hui ! L’emballement médiatique occupe de fait une grande part du roman, comme si Evelyn Waugh avait écrit un pendant à Scoop (sans l’humour corrosif britannique cependant). Au-delà de la mécanique du pouvoir et des médias joliment démontée, c’est toute une existence qui s’effiloche. Je me suis laissée brinquebalée comme le personnage, m’esbaudissant au passage de trouver de références à un univers que je n’avais encore jamais retrouvé dans un roman – comme la métaphore du voile de gaz des mises en scènes d’opéra pour dire que le narrateur, sonné, entend son entourage à distance.

Les piles horizontales #8

Les piles horizontales, ce sont les livres lus ces derniers mois ou dernières années, qui s’entassent chez moi au-dessus des bibliothèques en attendant d’être chroniquettés et d’acquérir ainsi leur droit à l’oubli. Aujourd’hui, un trio de primo-romanciers qui ont en commun d’être ou d’avoir été des blogueurs en bonne place dans ma blogroll.

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Les piles horizontales #6

Pile de 10 livres d'Annie Ernaux en Folio

Les piles horizontales, ce sont les livres lus ces derniers mois ou dernières années, qui s’entassent chez moi au-dessus des bibliothèques en attendant d’être chroniquettés et d’acquérir ainsi leur droit à l’oubli. Aujourd’hui, une série consacrée à Annie Ernaux qui, avec Simone de Beauvoir et Alessandro Baricco, constitue l’une de mes grandes découvertes de mes 25-30 ans.

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