Lumières d’automne

Il me faut travailler sur des nouvelles françaises du XXème et miss Red m’avait conseillé celles de Charles Juliet. A la bibliothèque, j’ai cru me souvenir du titre mais lorsque le bibliothécaire est revenu de la réserve avec Lumières d’automne, j’ai lu en-dessous « Journal VI ». Je me sentais bête, je n’allais pas le faire repartir d’où il venait, alors j’ai remercié, pris le livre et l’ai feuilleté un peu dépitée.

J’ai néanmoins gardé un tel souvenir de Lambeaux que je me suis installée au bout de la file d’attente pour l’exposition Lagerfeld avec le soulagement d’une lecture pour la remonter. Il y avait aussi un roman de Kundera dans mon sac mais cela se prête bien moins à une lecture morcelée, debout, entourée de conversations. Devant moi, deux filles dont l’une a prononcé quelques mots dans une langue étrangère – russe, ai-je supposé à cause de son écharpe Burberry et de sa beauté (une queue de cheval blond cendré pas tirée, un nez qui rebondissait et de grands yeux clairs contrebalancés par du mauve et le balancement des boucles d’oreille). Elle a abandonné son amie quelques instants pour aller s’acheter quelque chose à la boulangerie. Curieusement, ma pomme m’avait calée, j’ai commencé à parcourir mon livre.

Cela commence plutôt mal, guerre en Bosnie. Je retourne le livre, 1993-1996, indique la jaquette, forcément. Je diagonalise, picore une phrase du bout des cils, saute un paragraphe. Puis on s’éloigne des actualités meurtrières d’alors, des notes plus quotidiennes apparaissent, des souvenirs. Je m’attarde sur celui d’un homme qui s’est évadé avec un bouquin et un camembert et a fini par dévorer la pâte de la couverture mêlée au fromage fondu tellement la faim sans cesse repoussée était devenue insurmontable. J’ai oublié la suite, sauf la femme qui l’aime et qui le pousse à l’abandonner pour qu’il rentre auprès des siens, de sa mère, surtout, qui n’a jamais été détrompée de sa mort à laquelle il a fait croire pour ne pas être poursuivi. J’ai oublié le reste et son destin s’est condensé en un camembert et une femme effacée.

La Russe est revenue et répond entre deux bouchées de viennoiserie : « Ce n’est pas pour rien que j’ai pris huit kilos ! ». Elle n’est pas bien épaisse, pourtant, quoique grande. Peut-être seulement robuste sous un manteau dont la coupe évasée laisse quelques doutes sur la carrure de la jeune femme.

Devant moi, des vies apparaissent, se donnent à entendre par bribes et font sentir quelque chose d’humain. Je saute de moins en moins de paragraphes. L’auteur emménage pour quatre mois dans un monastère partiellement reconverti en résidence d’écrivain. Je ne suis pas particulièrement sensible aux montagnes ni aux genêts qui y poussent leur parfum de miel, mais la réclusion dans des lieux clos m’a toujours fascinée. Mon passage préféré des Misérables est indéniablement la vie du couvent où Cozette et Jean Valjean trouvent un temps refuge, parenthèse dans le roman et dans l’anticléricalisme de l’auteur, là où Victor est le moins Hugo.

 

« ‘Bruno ‘, j’aime bien », dit la Russe. C’est vrai qu’à sa façon de prononcer « blllrrru-no », le prénom sonne bien. J’y entends « Brno », la ville où est né Kundera et j’ai comme un doute, soudain, sur sa nationalité. « Mais en français, cela ne sonne pas bien, tout le monde me le dit, que ce n’est pas beau. Je demande des avis ; tu en penses quoi, toi, de Bruno ?
– Je n’aime pas trop, c’est vrai, ça fait un peu vieilli.
– C’est dommage, tu vois, parce qu’en polonais, c’est moderne, ça fait très dynamique. »

La non-Russe polonaise n’avait pas une beauté assez lisse pour être russe. Je repense à Idalia, une fille superbe qui est apparue un temps au cours de danse pour repartir aussi vite qu’elle était venue ; la beauté polonaise a du caractère. Cela plaît. « Bruno » me confirme que le -graphie que j’avais entendu tout à l’heure avait bien écho- pour préfixe. Les huit kilos ne sont plus uniquement imputables à la fréquentation des boulangeries et l’enthousiasme de la shopping-addict s’explique (« J’ai envie de savoir, il me faut la couleur. J’ai envie de faire les magasins ! », trépigne-t-elle joyeusement). Pour une fois, cela ne me dégoûte pas : elle a l’air à la fois trop heureuse et pas assez béate pour cela.

Dans le ventre de la Polonaise et dans les pages de mon livre, un soupçon de vie, des traces qui s’esquissent ou s’effacent. Je n’ai jamais lu un journal dont l’auteur parle aussi peu de lui. Il voudrait bien n’en pas parler du tout s’il ne craignait pas par là de se couper de la source de toute émotion, de tout ressenti, et de rendre ainsi ses mots exsangues. Les destins qu’il consigne comme un collectionneur méticuleux provoquent toujours un écho en lui et se répètent parfois dans sa propre histoire, des anecdotes qu’il met en regard et prolongent par leur variation ces vies dures, amoindries, parfois finies. Charles Juliet est infiniment sensible à l’humain, en particulier au goût de vivre des gens qui ont souffert. Dans son recueil d’éclopés, un certain apaisement finit par se faire sentir. Ma lecture se ralentit. Même chose qu’avec Lambeaux, j’ai du mal à comprendre comment une écriture si simple peut faire un tel effet. Ce n’est pas une simplicité travaillée, elliptique, obtenue à force de dépouillement stylistique, comme chez Kundera, par exemple ; l’écriture est plutôt anodine et par là s’adresse directement au lecteur, à sa personne autant et même plus qu’à son intellect.

C’est de l’ordre d’une empathie immédiate qui ne demande qu’à se transformer en sympathie. Comme pour la Polonaise, à qui je n’adresserai pourtant qu’un sourire, par-dessus ma lecture. Je n’ai pas l’impression d’être embusquée derrière mon livre, bien au contraire ; c’est comme si ce journal dont la lecture souffre et même encourage des arrêts me rendait plus attentive à ce qui m’entoure, ceux qui m’entourent, à la Polonaise. Je ne l’épie pas plus que je ne survole la parole de Charles Juliet, quand bien même je sauterais parfois un paragraphe. Tout apparaît seulement avec plus d’acuité et je suis étrangement sereine les pieds au froid dans cette file d’attente que j’ai presque remontée en une demie-heure, trois quarts d’heure. Nous arrivons à la porte, qui se ferme sous notre nez ; les jeunes filles sont invitées à reculer et à attendre derrière la porte. L’amie de la Polonaise a l’air plus jeune qu’elle, alors qu’elles doivent avoir sensiblement le même âge. Cela me fait penser à Polaroïd Girl, qui m’effraye justement de ne pas être terrifiée. Les choses ont l’air normales pour ces filles, aisées. Les voir ou les lire est reposant. D’autant qu’elles ne perdent rien de leur allant : « Attends, je vais aller voir le vigile et je vais lui dire que je suis enceinte, comme ça on attendra au chaud. » Elle n’est pas une « femme-enceinte » qui se croit pas tout permis : elle joue une bonne farce de gamine. De l’autre côté de la porte vitrée, je ne les entends plus parler ; je dois sourire, j’ai rangé Charles Juliet et suis tout à fait disposée à tout regarder.

Prends Lagerfeld à toi

Dernière semaine d’exposition et dernière journée de gratuité, forcément, il y avait du monde à la Maison européenne de la photographie. La file d’attente déborde dans une bonne partie de la rue de Fourcy, mais elle avance assez régulièrement et j’ai à la fois le temps et la patience d’attendre. Bien régulée, l’affluence ne gêne ainsi pas trop la visite – même si cela implique d’attendre à nouveau sur le palier du deuxième étage. Une salle de « photographie », sur la ville et l’architecture, complète la salle des photos de mode auxquelles on s’est préparé. Dans la première (par laquelle je finis, en bon mouton de Panurge, qui s’aperçoit bien tard que le « ← début de l’exposition » était masqué par le reste du troupeau), je trouve :

 

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[un grand tirage sur toile,
dans une salle à l’accrochage aéré,
une de mes photos préférées,
peut-être à cause de l’angle inouï d’un lieu qui m’est pourtant familier]

le château de Versailles, qui a implosé sous sa grandeur ; il ne reste plus qu’un fronton déposé comme une couronne en haut des escaliers – coucher du soleil ;

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un bout de château que j’avais déjà péché dans le même bassin (en bas, à gauche) ;

des maillages souples ou géométriques selon que ce sont des poutrelles de Tour Eiffel ou le feuillage d’arbres, qui ont été solarisés ;

une façade d’immeuble new-yorkais pleine de d’escaliers, renversée sur le côté comme une tranche de gâteau qui laisse apercevoir les différentes couches dont il est composé ;

une autre façade semblable qui nous incline un peu plus vers le vertige ;

une statue équestre par l’arrière, floutée comme les feux d’une voiture dans les embouteillages de nuit ;

le Panthéon en décoration d’aquarium, flanqué d’une anguille dessinée d’un trait blanc ;

un coucher de soleil à contre-jour sur la Concorde, savane urbaine avec ses lions statufiés et ses feux de brousse tricolores ; les voitures ne s’interposent pas contre le décor mais en émergent, comme un troupeau du brouillard.

 

« La photographie fait partie de ma vie. Elle ferme le cercle de mes préoccupations artistiques et professionnelles. Je ne vois plus la vie sans sa vision. » Cela me donne des visions, mais je m’en amuse beaucoup et cela me décrasse le cerveau, qui accueille et manie les idées, même curieuses, avec plus de souplesse et de malléabilité.

 

Dans l’autre salle, celle des photos de moooeude, il y a d’abord des accrochages pêle-mêle avec des embryons de séries, dont j’écarte par exemple les clichés pailletés de robots, et dont je garde :

un grand manteau qui marche d’un bon pas dans un parc, mouvement figé dans le tourbillon flou du décor ; je regarde et suis bientôt plantée avec la même netteté au milieu du tourbillon de visiteurs ;

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un visage de femme peint, à la boucle de cheveux en bronze verdi (en haut, au milieu) ; j’imagine son corps potelé comme une statue ;

Aurélia Steiner, parce cette femme à la coupe au carré et aux yeux d’une grande acuité est penchée à une balustrade ; balcon plutôt que bateau, qu’importe, j’y vois l’amante vieillie ;

la confusion des cheveux et des traits à l’encre de tous poils ;

un transfert qui transforme la photo en aquarelle et la séance de pose glamour en peinture italienne de la Rome antique ;

 

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[détail]

une Salomé qui n’est en fait rien qu’une femme avec une couronne de fleurs et des gants verts, c’est l’aspect tableau, qui m’a fait penser à Moreau ; maintenant, ce serait davantage à Klimt : les bras pliés, l’un sur une étoffe dorée posée sur la table, l’autre sur le genoux, elle me fascine ; (avec le fauteuil rouge à côté, et la suite de l’expo, je me demanderais presque : une pute en fleur ?) ; rehaut des petites éclaboussures de couleur par-dessus la couleur de remplissage (j’avais lu quelque chose à ce propos dans un bouquin sur Vermeer, mais on le visualise mieux chez Whistler, par exemple).

 

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une femme débarquée dans un tableau de Hopper (un intérieur feng-shui Fendi, en fait) ;

 

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Lagerfed qui fait son comics.

 

Ensuite, parmi la mosaïque de portraits, j’isole :

une épaule si avancée qu’on la dirait remontée comme un col, et qu’elle cache le cou ; épaule sensuelle par la velléité de se cacher ? – on dirait qu’elle imite le geste de pudeur d’Agnès dans l’Immortalité ;

la pause qui permet de s’arrêter sur la tendresse d’une femme pourtant en tenue de pose ;

une Tour Eiffel – chapeau pointu ;

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une couronne de Tours Eiffel ;

une apparition sur son fond blanc ;

un homme-aigle (nez et pommettes).

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Enfin, je déroule les trois pellicules de campagnes de pub et de photos de mode en tous genres (on ne demande pourquoi Chanel n’est pas sponsor de l’expo), érotiquement chargées pour la plupart :

de trois photos, je me fais un petit film : un profil dense, dans la matière, tient à la main un cercle tracé d’un trait, comme un fil à couper le beurre ; le monocle est mis en place sur le visage, de face, éclairé, pour une vision tranchante ; forcément, ça finit par un œil au beurre blanc, fard clair bien au-delà de la paupière (je suis très bonne spectatrice, je me suis fait rire toute seule de cette séquence incongrue) ;

chez une femme, le saillant des pommettes, souligné par les attaches d’un porte-jarretelle ; chez un homme, les sourcils accent grave-accent aigu repris par les muscles de l’aine ;

le buste d’une femme renversée sur le parquet, cheveux défaits, chemise ouverte sur la plastique qui palpite ; la cadrage qui ne voile ni ne dévoile le sein mais coupe juste au téton, et se retrouve sur une ou deux autres photos ;

un dos nu plongeant (à moins que cela ne soit la main qu’on y imagine ) ;

 

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une mariée et son déshabillage de noce ;

le chignon Bunny d’une femme de dos, tête chapeautée et baissée, le tailleur soulignant sa chute de rein ;

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un mannequin – Ken valsant aux côtés d’une vraie Barbie en plastique ;

une femme en robe fourreau noire, enlacée par les cuisses colossales d’une statue de Titan ;

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une rose à côté d’un piédestal ;


une détresse classe, difficile à imiter. Une visiteuse avait essayé sa propre version, mais, mal chaperonnée, le petit béret rouge tombait comme une soupe au milieu des cheveux. N’est pas classe qui veut.

Le petit ailleurs de Louis Garrel

« – Le Petit tailleur, ça me dirait bien.
– Hum ?
– De Louis Garrel.
– Grumpf.
– Cela ne dure pas bien longtemps…
– Grumpf.
– Y’a Léa Seydoux.
– Il faut que je vois ce film.
– Tu vois qu’on est fait pour s’entendre. »

 

 

La Nouvelle Vague à l’âme

Malgré toutes les références aux années 1950-60 que je laisse le soin aux cinéphiles chevronnés de trouver, le moyen métrage de Louis Garrel n’est pas un film d’époque, ni de celle de la Nouvelle Vague, ni vraiment de celle d’aujourd’hui, dont tous les éléments qui permettraient un ancrage par trop agressif ont été gommés. Cela aurait aussi très bien pu se passer ailleurs que dans la capitale, si Paris n’était justement cet endroit fantasmé qui n’existe nulle part. Le temps et le lieu ne relèvent ici que du conte, qui cisèle son histoire dans une fascinante miniature (petit tailleur, quelques quarante-cinq minutes).

 

 

D’ailleurs, l’histoire est surtout histoire de filmer de belles images ; presque juste de belles images, mais justes : des gestes. Ceux du tailleur, les mains rassemblées autour du travail de l’aiguille, qui lui donnent la posture humble d’une vieille personne, comme ceux qu’Arthur, l’apprenti tailleur, porte à Marie-Julie. On prend la mesure de son amour lorsqu’il prend celles de son corps endormi, le drap froissé autour des hanches, une exploration au mètre, sous toutes les couture, avant de confectionner une robe de main de maître. Il l’habille de son regard et de son désir, d’une robe banche avec des bandes noires, graphiques, rendant plus cruel encore qu’un autre la déshabille (Arthur ramasse la robe, reprend son amour).

J’adore la scène où il la détaille ; la caméra filme son visage à elle et il énumère : la bouche, le nez, un œil, un autre œil ; puis la caméra ne donne vie à son blason surréaliste, reproduit chacune de ces parcelles (l’œil, on dirait une photographie de Man Ray) et donne raison à Arthur, il ne peut la voir en entier, quand bien même l’entier serait résumé dans le visage aimé. Pour la voir, il ne lui faut pas la voir, mais la recomposer par l’imagination – perception étrangement juste : il l’imagine.

Il faut dire que la jeune comédienne lui en fournit la matière. On ne la voit jamais jouer et pour cause : sa comédie commence hors-scène, dans la mise en scène tragique de son existence. Car, à y bien regarder, ce n’est pas au film qu’il faut reprocher de poser, mais bien à Marie-Julie, immobilisée de profil, la figure en pleurs, l’essence de la fille triste.

Le cinéaste, lui, se contente de faire une pause sur cette attitude ; tout le film n’est qu’un écrin pour un moment vécu en dehors de la vie – mise en pause-, en dehors de sa course précipitée : l’épisode commence et s’achève par les cavalcades furieuses d’Arthur qui se rend au théâtre, la première fois pour assister au spectacle, la seconde pour y manquer Marie-Julie, repartie avec son fiancé, qui doit l’aimer lui aussi, pour passer outre ses caprices indécis.

Ce n’est donc pas par pur caprice qu’on nous refuse l’accès au théâtre, même si on entend quelque chose de la répartie enfantine dans « Le théâtre, soit on y va, soit… on n’y va pas. » , même si l’expédient de filmer « pendant ce temps » ce qu’il se passe ailleurs, d’errer dans les rues ou les bars, est plein d’humour : il ne faudrait pas croire que Marie-Julie tienne quoi que ce soit de la petite Catherine de Heilbronn (hormis le rôle – à la limite, Arthur serait davantage une petite Catherine défaite). Alors que l’héroïne de Kleist finit, par la force et la pureté de son attachement, par inspirer l’amour à l’homme auquel elle s’est mystérieusement accrochée, celui de Marie-Julie ne peut que rapidement expirer puisque cet amour n’est rien d’autre que celui d’Arthur – elle est tombée amoureuse de son rôle d’amoureuse. La petite Catherine n’impose rien (que sa présence) ; la future grande comédienne exige Arthur à ses côtés, veut l’arracher à sa vocation pour qu’il devienne un miroir parfaitement lisse.

 

 

Dès lors, le choix entre Marie-Julie et Albert, le maître-tailleur, n’est pas un choix entre l’amour et le métier (deux formes de passion, en somme, si le métier est entendu comme vocation), mais entre l’amour-passion et l’amour-relation. Avec Marie-Julie, le présent pour avenir, l’extase de s’arracher à soi-même, le grand jeu ; avec Albert, l’avenir depuis le passé, le respect de ce que l’on veut être, les petits points. Lorsque Arthur essaye ses pensées brouillonnes sur Albert (provoquant la brouille) et tente de trouver un compromis lorsque c’est précisément ce que ne lui autorise pas l’attitude de Marie-Julie (elle lui a passé le mètre autour du cou), sa décision est en réalité déjà prise et ses révoltes velléitaires traduisent la douleur d’un arrachement qui s’est déjà produit. Arthur a choisi : celui qui l’avait choisi (pour reprendre l’atelier) – contre celle qui s’était laissée choisir sans l’élection réciproque qui garantit la relation. C’est un conte très moral, comme aurait pu l’entendre Rohmer. Pas la raison contre le cœur, non : entre la fille et l’homme, Arthur a choisi l’amour – d’où l’inversion des codes lorsque son affection pour le vieil homme le conduit à l’exagération d’un baise-main puis d’un bouquet en signe de réconciliation. « Mais ce n’est pas à moi qu’il faut apporter des fleurs, mon p’ti ! », bougonne le tailleur. Cette note finale est une petite merveille ; elle fournit un contrepoint comique qui interdit de prendre toute l’histoire au tragique. L’épisode est clos mais on se le repasserait bien en boucle.

C’était tellement possible !

 

Oncle Vania, de Tchekhov, au théâtre de l’Athénée, samedi 23 octobre
Mise en scène de Serge Lipszyc

 

Tchekhov n’était qu’un nom pour moi, que je ne savais même pas orthographier, alors lorsque Inci m’a proposé de la rejoindre avec le Teckel et Melendili pour voir une de ses pièces, je suis partie d’un pourquoi pas enthousiaste, sans savoir du tout à quoi m’attendre. Even now, I don’t know exactly what I have been attending : juste avant que la lumière ne s’éteigne, Inci nous souffle que c’est plutôt une pièce déprimante, mais, sans pour autant lui donner tort lorsque la lumière s’est rallumée, j’ai pas mal ri – de ce rire qui ne relève pas du comique, mais bien de l’humour, cette étrange manière qui empêche de jamais s’y retrouver et de trancher. Si la pièce porte le nom de l’oncle Vania, alors que le texte de celui-ci n’excède pas celui des autres personnages et qu’il fait même parfois figure de marginal, c’est qu’elle en adopte la position distanciée et le regard ironique qu’il porte sur ce petit monde.

 

Robin Renucci (oncle Vania), dont j’ai beaucoup aimé le jeu et les petites lunettes dorées ; derrière, Serge Lipszyc, dont le rôle du médecin (un peu trop certain de l’absence de certitudes) était moins convaincant que sa mise en scène (où l’humour ne permet pas qu’une intention ou un personnage prenne le pas sur les autres).

 

« Il sera bientôt trop tard. »

La vieille nourrice, déjà là avant que la pièce ne commence, tricote le temps que nous nous installions. Elle n’a rien d’une Parque pour autant, ne se mêle pas du destin, et souligne en contrepoint de sa présence tranquille les perturbations introduites par Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov (les noms : l’une des raisons pour lesquelles il faut voir et non pas lire la pièce – entre prénoms et patronymes, on aurait vite fait de créer des synonymes d’un même personnage) dans la maison de sa défunte ex-femme. Depuis qu’il est là, on mange à plus d’heure et ce dérèglement temporel touche bientôt toute la vie des personnages : Elena Andréevna, sa nouvelle femme qui l’a épousé par amour (de lui et de sa science), regrette à présent de ne pas avoir un mari plus jeune, comme le docteur. Ce dernier, dont est éprise la trop jeune fille du professeur, n’a d’yeux que pour la belle-mère de celle-ci, qui avoue, alors qu’elle l’est toujours, avoir été « un peu séduite » par le médecin. Mais il est trop tard, elle est mariée et fidèle – à ses idéaux plus peut-être qu’à son mari. C’est ce que ne comprend pas le médecin, qui n’obtient d’elle qu’un baiser ou deux, et que ne veut pas comprendre oncle Vania, lui aussi amoureux de celle qui a pris la place de sa défunte sœur, mais qui, contrairement au médecin engagé dans la lutte contre la déforestation (c’est son rêve d’humanité, lorsque tous ceux qu’il soigne sont « toqués »), a perdu ses illusions. Tout « était tellement possible », semble-t-il, lorsque les choix n’avaient pas encore été faits, qu’on ne peut défaire. Mais il ne savait pas que même l’absence de choix en devient un ; les ramifications indéfinies de la vie ont été coupées, quelque chose est mort en même temps que quelqu’un, la mère de Sonia et la sœur de Vania, qui seule assurait la cohérence de leur univers familial et laissait croire à une vie harmonieuse. Il a toujours été déjà trop tard.

 

« Si j’avais eu une vie normale, j’aurais pu être Schopenhauer… »

On comprend peu à peu que si oncle Vania ne peut pas voir en peinture le professeur à la retraite, c’est parce qu’il l’a par le passé encadré et révéré comme une icône, avec le reste de la famille (la mère, qui se repaît de discussions et de brochures, en est restée une admiratrice inconditionnelle). Ce qu’il ne peut lui pardonner, c’est d’avoir cru à ses articles sur l’art, auquel, oncle Vania s’en rend compte à présent, le professeur ne comprend rien. Il n’en restera pas une ligne, son érudition n’a pas pesé plus qu’une bulle ; elle éclate en même temps que le vague espoir d’immortalité qui était une caution à la vie laborieuse d’oncle Vania, consacrée à la gestion du domaine pour cet homme qu’il admirait, et maintenant ressentie comme un sacrifice. S’il avait eu une vie normale, dit-il, il aurait été un Schopenhauer – confirmant par-là la foi qu’il ajoute aux travaux de l’esprit. Il ne pardonne pas son absence de réussite au professeur, auquel il avait remis sa procuration, et celui-ci ne s’y trompe pas lorsqu’il retourne contre l’oncle son reproche (re-proche ; proches, il le sont plus qu’ils ne l’imaginent) de nullité.

 

« Ils vont crier et puis ils vont se taire » (la vieille nourrice)

Oncle Vania croyait plus à l’art que le professeur lui-même et sa désillusion n’en est que plus amère, d’autant qu’il ne peut comme lui se consoler par la jeunesse de sa femme. La figure féminine à laquelle l’oncle désabusé est relié n’est autre que sa nièce, Sonia, jeune fille à l’idéalisme lucide, pétrie d’espoir plutôt que de principes (une sorte de petite Catherine de Heilbronn dans un monde désenchanté où il n’est plus possible d’inspirer l’amour par la force exemplaire du sien). Contrairement à sa belle-mère qui trouve peut-être une note d’optimisme dans le dynamisme du médecin mais n’a que faire de ses préoccupations forestières, Sonia reprend à son compte les arguments de l’homme et admire moins sa capacité à espérer qu’elle ne la partage. L’un comme l’autre ne sont pourtant pas de doux rêveurs : le médecin sait que lorsque l’homme n’est pas un paysan « arriéré », ni un petit bourgeois dont il n’y a que la bêtise qu’il n’accomplisse pas « petitement », il ne peut qu’être un de ces « hystériques, rongés par l’analyse, la réflexion… » ; Sonia, quant à elle, ne rêve pas à l’avenir, mais à un au-delà de la vie laborieuse, qui ne peut être que l’au-delà, repos qui ne viendra qu’après avoir enduré la vie. C’est en lui tenant ce discours qu’elle remet au travail son oncle et suggère qu’on peut être lucide sans désespérer – sinon en espérant, ce qui n’est peut-être que le propre de la jeunesse et de sa force.

La pièce se finit par le départ du professeur (i.e. l’éloignement de la tentation de donner un sens à sa vie par les livres) et de sa femme (l’illusion de l’amour), et ainsi le retour à la routine apaisante où l’on prend ses repas à l’heure, et où l’on fait les comptes du domaine plutôt qu’on ne les règles avec la vie. La vieille nourrice assise à tricoter ainsi que Sonia et oncle Vania penchés sur leurs cahiers m’ont déclenché une bouffée voltairienne de « Il faut cultiver son jardin » – le médecin a peut-être raison, une vie oiseuse ne peut être saine. Rien ne vaut la drogue douce du travail – ou de l’art, pour un homme de lettres (le « Il faut agir » du professeur fait d’autant plus rire qu’il est une réalité pour lui – alors qu’il n’est plus qu’une réalité de papier pour oncle Vania, qui ne parvient plus à voir une action dans la création – dédoublement de la poïesis) ou un spectateur qui veut bien se regarder lui-même lorsqu’il regarde une pièce. C’est triste, mais l’on ne peut
qu’en rire, et continuer jusqu’à ce que la vie soit élucidée.

 

Sans attendre Godot, mais seulement le train, nous sommes allées prendre Melendili et le Teckel, une mousse, Inci, un chocolat et j’ai conclu par une mousse au chocolat.

Violon au secours de l’apprenti sorcier

[jeudi 14 octobre]

Pas sorcier cette fois-ci de savoir d’où je peux bien connaître la pièce de Paul Dukas, c’est une affaire de souris : il prend à Mickey la Fantasia d’anticiper la levée de corvée de Moustique sans la bienveillance d’aucun Merlin. Il n’empêche, le résultat est enchanteur et la pièce, un morceau de choipeau magique. Presque aucune image de Disney ne me vient à l’esprit pendant l’audition ; je m’étonne même de ce qu’on en est venu à faire de l’Apprenti sorcier un programme pour « jeune public » – serait-ce simplement que les thèmes du balai, de l’apprenti et de l’eau sont aisément reconnaissables une fois nommés ? Peut-être cela participe-t-il a aussi de mon plaisir.

Vient ensuite mon moment préféré de la soirée, avec le Concerto pour violon n°1, en la mineur, de Chostakovitch, où l’on retrouve le docteur Glamour de la musique en soliste (qui n’est pas la raison de mon engouement pour ce morceau -d’abord, je préfère Shepherd). Je ne sais pas si c’est d’avoir travaillé sur la critique kundérienne toute la journée, mais j’ai l’impression que le premier mouvement survole de nuit (« Nocturne ») un monde dévasté où les ruines sont tout à la fois débris et admirables antiquités. Le « Scherzo » se charge ensuite de le tourner en dérision, et les coups d’archets sont autant d’attaques railleuses contre un univers que l’on ne peut plus détruire. La fureur dérisoire qui anime le second mouvement (et le bras de Vadim Repin, dont l’archet finit échevelé) se transforme en noble résignation (« Passacaille »), mais la mélodie lancinante qui la caractérise finit par retomber, sous un autre mode (« Burlesque »), dans la fureur du deuxième mouvement, à la différence que cette fois, on ne se moque plus du monde dans lequel on demeure pris, mais de sa propre révolte. Rien que ça.

En comparaison, la Symphonie n°2 en mi mineur de Rachmaninov me semble un peu trop lyrique, comme si les passages sombres ne pouvaient être que tragiques, et toute envolée, grandiose. C’est magistral, mais après le concerto de Chostakovitch qui se situe au-delà, je ne peux plus. Ce n’est pas seulement la durée de l’œuvre qui arrive en fin de soirée – même si cela a eu raison de ma voisine qui, installée confortablement sur l’épaule de son chéri dont elle tenait le pouce comme elle avait dû le faire de l’oreille de son doudou, a fini par s’endormir ; sa respiration régulière démentait que les yeux fussent fermer pour augmenter le plaisir des oreilles. Il faut dire que l’extase vous pousse hors du temps. Hors de la musique, presque, dans mon cas (ce n’est pas que la musique m’échappe, comme dans certaines grandes formes où j’ai l’impression de lui courir après ; ici, elle est derrière et me pousse hors d’elle-même, dans cette volonté d’extase qui va jusqu’à son propre oubli), si bien que mes moments préférés sont ceux où la musique négocie sa sortie avec le silence. Plus d’évasion, on est simplement là, de nouveau attentifs au moment présent sans que le passé ou le futur, dont il n’est pas pour autant coupé, ne viennent empiéter dessus. Je crois que c’est précisément pour cela que j’ai été si fascinée par la musique de Dutilleux – je commence à comprendre le pourquoi de mes préférences, ce doit être cela de se former le goût. Peut-être même serai-je bientôt capable d’anticiper sur ce qui est susceptible de me plaire.