Rittô (début de l’hiver)

Les premiers camélias fleurissent

Vendredi 7 novembre

Le msemen sur les marches au soleil en compagnie de L. était une bonne idée. Assister à la restitution qui a suivi, moins. J’ai trouvé ça creux, de l’entre-soi auto-congratulant qui m’a fait regretter d’avoir sacrifié deux heures de mon jour off (et épuisé ce qui me restait d’énergie en poker face, au lieu de recharger au calme chez moi).

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Samedi 8 novembre

Mes joues se gonflent plusieurs fois ce samedi : pendant les cours du matin, où l’on n’avance pas, bien moins en tous cas qu’avec les enfants du mercredi en école privée, et dans l’après-midi, quand mille micro-décisions m’assaillent, entre début de pointes à encadrer et certificats médicaux à guetter, rafraîchissant la boîte mail entre chaque exercice, non pas encore, oui j’ai vérifié, non tu ne peux pas partir sans autorisation écrite, on y va, première position face à la barre, oui tu peux aller aux toilettes, face à la barre, pas de profil, oui c’est normal de ne pas y arriver de suite, chuuuuuut, oui je peux remontrer l’exercice, relevé, quarante pieds à scruter, non vous retirez les pointes même si vous n’avez pas mal aux pieds… J’écope. Ça s’arrange avec le groupe suivant, où les progrès transparaissent, et j’ai enfin l’impression de ne plus subir et d’être utile en fin de journée, à donner de vraies corrections — elles ne sont plus que six, ça change tout.

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Dimanche 9 novembre

Je finis Betty ou c’est elle qui m’achève. La beauté nait-elle de sa juxtaposition avec une dureté infinie ou est-ce un contrepoint que l’on s’invente pour continuer à lire des horreurs ? Décès, deuil, violence, viol, inceste, meurtre, racisme, les TW n’en finissent pas. Toute la violence du Sud des États-Unis condensée en une famille, en un roman — les Rougon-Macquart de l’Ohio, infusé d’un passé cherokee. Je ne ressens pourtant pas l’à-quoi-bon que me déclenche Zola, qui pointe chez le boyfriend quand j’évacue-énumère les destins tragiques de la fratrie ; l’histoire s’écrit à partir de celles que la famille s’invente et les motifs se font bien écho jusqu’à délivrer une forme de résolution.

Page avec l'achevé d'imprimer. Au crayon à papier figurent les noms des personnages avec leur âge.
Un précédent lecteur avait manifestement du mal à s’y retrouver.

Devant les étagères de la cuisine, je repense à ce que disait le boyfriend l’autre jour, qu’avoir des frères et sœurs nous apprend que nous ne sommes pas le centre du monde (mon demi-frère à ce jeu-là ne compte pas, j’ai bien été élevée comme unique fille de ma mère). J’y repense et je pense soudain qu’un père qui quitte le foyer pour aller en fonder un autre avec une autre femme et un autre enfant, ça l’apprend aussi pas mal (même si, c’est vrai, je suis restée le centre d’une personne, et j’ai parfois du mal à me décentrer).


Je ne fais pas grand-chose de cette journée, on appellera ça se reposer. Une heure au téléphone avec Mum, qui n’a pas grand-chose à raconter puis ne s’arrête plus : nous ne nous étions pas appelées depuis près d’un mois. Demi-tour rapide au parc Barbieux autour de l’arbre pavé, rond-point pédestre près du point d’eau, il vente. Fin de la première saison de Blue Eye Samouraï.

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Lundi 10 novembre

Quand je sens la caresse de la couette le matin, que je somnole avec l’impression  que je pourrais dormir toute la journée, là seulement, je commence à me reposer.

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Mardi 11 novembre

Somnoler encore un peu de tout mon poids sur les jambes du boyfriend. C’est doux.

Œuf au plat sur gâche grillée et beurrée, nouvelle spécialité du boyfriend;

J’ai maintenu les cours en dépit du jour férié. Elles sont moins nombreuses, mais toutes investies dans la compréhension du mouvement, c’est un plaisir de faire cours avec elles.

En discutant barre à terre, il ressort que la mienne est très différente de ce que proposait la directrice — mais complémentaire : C. peut désormais s’agenouiller, fesses sur les talons, alors que c’était impossible pour elle il y a deux ans. Je n’avais pas enregistré la difficulté initiale ; cette « petite victoire » me fait grand plaisir.

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La terre commence à geler

Mercredi 12 novembre

[rêve] avec une autre candidate beaucoup plus jeune, je passe l’audition pour un Julliard à la française, c’est non, je demande si c’est un non, retentez l’année prochaine ou un non, laissez-moi tranquille, la directrice rit, c’est un non laissez-moi tranquille elle n’altère pas ma question, j’aurais dû m’en douter, je suis trop âgée de toute façon, pas comme ces plus jeunes qu’on pourrait au moins faire danser dans des publicités / je me retrouve encore à chercher des toilettes et à n’en pas trouver qui soient isolées, quelqu’un entre quand je commence à uriner (laissez-moi tranquille)


Le crumble deux chocolats est particulièrement généreux aujourd’hui. Le soleil qui se faisait sentir à un bout du banc a presque disparu de l’autre quand je me relève, cours suivants révisés, corps et esprit aussi reposés que possible sur la pause déjeuner.


« Tu sens bon » me dit une enfant ; une autre forcément renchérit en se collant à moi. Ça fait quatre heures que je donne cours, je pue.

Garder ses distances avec les enfants est compliqué ; ils n’apprécient pas les distances et se collent. J’ignore si je ne me suis pas assez dégagée en amont ou si l’élève s’est rapprochée au cours de la démonstration, mais je sens le choc et, cherchant l’origine de la douleur diffuse au niveau de la bosse métacarpo-phalangienne, je la trouve sur le nez d’une élève. Je ne sais plus où me mettre. La bombe de froid sur le visage, ça ne va pas le faire, on passe un mouchoir sous l’eau bien froide et le mouchoir sur le nez. Elle et son nez sont de bonne composition : il n’y a rien d’amoché, et elle reprend vaillamment le cours sans faire aucune vague.


Après une délicieuse raclette sans appareil à raclette, pommes de terre et fromage simplement glissés dans un plat au four, la soirée s’enlise, le boyfriend dans la digestion, moi dans le canapé à ses côtés. Un énième quizz est lancé ; il s’agit cette fois de deviner par quelques mesures de la bande originale l’animé, le Disney, le jeu vidéo ou le film que je n’ai pas vu et dont il est extrait. La tablette m’hypnotise ou les mains du boyfriend sur mes pieds, mes mollets courbaturés, je n’arrive à m’extraire, la soirée passe, est déjà passée, je m’énerve de n’en avoir rien fait de plaisant ou d’utile au moins en ne me couchant pas trop tard. Trop tard.

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Jeudi 13 novembre

Humeur et fatigue : je suis au bord des larmes en partant à mon cours de stretching postural, et encore quand j’y suis, quand craque S., récemment opérée du genou, qui ne dort quasiment pas à cause de la douleur et de la peur de ne pas récupérer sa mobilité. Au menu du jour : apprendre à avancer le bassin en utilisant les ischio-jambiers et mettre la base de son cou en arrière dans les arabesques (et tout le temps, en fait). Quand j’y parviens, j’ai l’impression d’avoir deux rails qui s’enclenchent au niveau des cervicales et forment une gouttière le long de la colonne jusqu’aux omoplates environ (un peu comme la poignée rétractable d’une valise, qu’on déplierait).

Une foccacia à 14h et une glace à la pistache à 17h améliorent l’humeur. En la léchant sous mon parapluie dans le vieux Lille, je commencerais presque à sentir, de loin, l’atmosphère de Noël, manège en montage, décorations éteintes mais accrochées, paillettes d’enseignes sur les pavés mouillés.

Les cours se passent bien, je regrette seulement certaines choses dites sans y penser, à deux reprises, qui pourraient me mettre en porte-à-faux avec mon employeur. D’abord à deux mères du cours ado, c’est déplacé, puis je récidive avec le cours adulte quand l’une me dit en plaisantant que je devrais leur payer la tournée : avec ce que je gagne, devinez combien, hein, autant dire que le cours ne serait pas très rentable. Mais pourquoi je dis ça ? (Le boyfriend suggère : la fatigue.)


Le chat et moi chacun sur une cuisse du boyfriend, à se faire gratouner la tête : c’est ça la vie, il dit et je suis d’accord.

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Vendredi 14 novembre

Je résiste au confort de lancer une vidéo de Yoga with Adriene et en cherche une en français — si je veux un jour me lancer dans la formation, autant avoir dans l’oreille les tournures dans la bonne langue. Cela me hérisse au début, les voix doucereuses ou exagérément sonorisées jusqu’aux bruits de bouche, j’en lance deux trois puis reviens à la première et m’habitue. Un tout petit quart d’heure qui me fait du bien au-delà.

Dans une position qui démarre à quatre pattes, la main passe dans le dos pour aller saisir l’intérieur de la cuisse opposée et je sens mon cerveau qui bugue et adore ça, trouver de nouveaux chemins de mouvement.


Mum m’apprend par SMS qu’un ballet inconnu au bataillon passe sur France 4. Gustavia : soirée balleto-bitch. Pour l’occasion, je rouvre Twitter (les balletomanes ne sont pas sur Mastodon) mais personne ne live-twitte la soirée — end of an era.

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Samedi 15 novembre

Est-ce parce que je n’attendais rien d’autre que du chaos de cette journée ? parce que j’arrive enfin à me souvenir du prénom de chacun, qu’ils commencent à me venir avec un semblant de fluidité ? Contre toute attente, la journée se passe bien, malgré les conditions approximatives, le pianiste que je n’avais pas réussi à contacter pour qu’il prépare un morceau et, dans l’après-midi, la salle d’orchestre de taille réduite (orchestre de chambre ?) à la place du studio de danse. Je parviens enfin à faire un cours à peu près décent aux premier cycle (ils discutent toujours, mais se re-concentrent plus rapidement) et, le boyfriend avait raison, j’improvise — un échauffement au milieu dans la salle sans barre, et un cours décousu, où les élèves se familiarisent quand même avec le morceau qui va nous occuper les deux prochains mois.


Le soir, on chirachise, ça commence à devenir une habitude, et l’anxiété tombe comme la nuit ou le vent, pour ce qui semble plus durable qu’une accalmie. A disparue l’impression que j’allais imploser ; le boyfriend le voyait bien. Je lui montre mes piqûres de moustique (de novembre !) — comme une enfant, je réalise après-coup, le coude à l’air. Il l’analyse sans jugement, c’est un besoin d’attention comme un autre. Et lui, quels sont-ils, ses besoins d’attention ? Quasi inexistants. Je ne saurais dire. Il me lit si facilement qu’il trouve toute réassurance avant d’avoir besoin de la chercher.

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Dimanche 16 novembre

[rêve] elle me raccompagne, je me glisse dans la voiture si petite qu’elle ne dépareillerait pas dans une attraction sur des rails, je tiens à peine à la place passager dans le tissu les genoux serrés contre moi, elle sait, c’est petit, mais elle aimait bien tout ce tweed

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Les jonquilles et narcisses fleurissent

Lundi 17 novembre

J’ai du mal à prendre plaisir à rien dans cette journée aux trois-quarts de repos et qui pour un quart ne semble plus l’être du tout. Je fais quand même quelques trucs, j’ai besoin de les énumérer, ce n’est pas super bon signe, mais j’aurai quand même lancé et étendu une lessive, enregistré le chèque énergie surprise, et rangé sans le vouloir en cherchant un adaptateur égaré (que je n’ai pas retrouvé). Le plaisir arrive sur le quart de journée qui ne lui est pas dédié, en cours particulier.

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Mardi 18 novembre

[rêve] nous sommes avec le boyfriend dans une boutique désaffectée, on commence à se chauffer, debout au milieu des trucs qui traînent, je l’entraîne derrière le rideau de l’ancienne cabine d’essayage, une femme en âge d’être grand-mère est entrée, s’est installée, elle a ses habitudes dans cette boutique désaffectée / je suis à New York, dans un magasin de danse qui regorge de fin de séries, de justaucorps à petits prix, tant m’attirent, ce noir à bretelles avec quelques empiècements géométriques jaunes et vert ou jaunes et violet, je ne sais plus où donner de la tête, j’essaye, j’essaye, garde avec moi cette jupette rose pailletée doublée en dentelle noire, les paillettes sont improbables mais la doublure noire qui ne se voit pas change tout, ce n’est plus si girly, et cette autre jupette infusée de noir en bas, blanc et couleur au-dessus, c’est une taille enfant, il me faudrait la même en grand

je suis souvent à New York en rêve ces temps-ci, la dernière fois il semblait indispensable d’y manger des patates douces, emballées même pas frites dans un wrap de fast food, c’était ce qu’on était venu chercher


Il n’était pas nécessaire que j’assiste à la réunion, aussi est-il parfaitement logique que j’enfile autre chose qu’un pyjama et que je lutte jongle avec Zoom et WhatsApp pour me connecter à la réunion à laquelle il n’était pas nécessaire que j’assiste, pour assister à une engueulade larvée entre quelqu’un présent hors-champ et quelqu’un isolé dans un autre écran, pour qui il n’était pas non plus nécessaire d’assister à la réunion je présume.


Je dois demander à un collègue musicien que je n’ai jamais rencontré de couper le morceau sur lequel on avait donné notre accord pour un partenariat dansé, ce n’est pas idéal je sais, ce n’est pas idéal et pas très sérieux me répond-t-il, et les mots me hantent, pas très sérieux points de suspension, c’est de notre faute, notre ? ma ? leur ? notre, ma, c’est de ma faute, du moins il le croit ou je le crois. Les tensions larvées et cet incident, cette faute, boulent de neige avec la fatigue, l’anxiété. Le soir, après les cours, ça revient, boomerang — d’une intensité qui n’a plus rien à voir avec le prétexte initial. J’ai commis une faute, pas celle-ci, peut-être une autre que j’ignore encore, quelque chose d’irrémédiable en tous cas, ça s’insoutenable en moi, je ne pleure plus je sanglote, si dur si serré que ça pourrait physiquement rompre, je n’ai jamais connu ça que quand j’ai rompu, je me sens vriller, il faut que ça cesse, mais ça ne cesse pas, la tisane au CBD n’apaise rien, lâche la bride au bad trip, jamais je ne me droguerai je déclare solennellement au boyfriend qui plaisante que c’est rassurant, il est inquiet, de cette crise, ces sanglots qui viennent de loin, profond, et reprennent à briser, je veux que ça s’arrête, ça ne va jamais s’arrêter, le boyfriend me contient, recueille ce qui de moi pourrait se perdre et peu à peu m’apaise, j’ai dû finir par m’apaiser, comme on apaise un enfant, et m’endormir d’épuisement.

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Mercredi 19 novembre

Contre toute attente, la journée se passe bien, sans fatigue spécifique, sans menace de craquage. Les pensées parasites se tiennent à distance, comme derrière une vitre, comme si hier n’avait pas eu lieu. Je ne sais pas si je suis redevenue moi-même ou partiellement étrangère à moi-même.


Une collègue expérimentée n’a pas encore choisi ses musiques, ça me rassure, je ne suis pas en retard.


L’appartement est vide. Ce n’est pas triste. Ce n’est pas chaleureux, mais ce n’est pas triste : c’est silencieux. Suspension des stimulis, des micro-ajustements permanents, possibilité de repos mental. Interludes assurés par le chat (ma polenta est pleine d’olives, je gagne en intérêt). Le boyfriend réapparaît de travers dans le cadre de la visio, allongé dans son lit avec ses draps dans sa maison, et les émotions reviennent : fin de l’anesthésie émotionnelle si c’en était une, une colère légère me traverse. Nous ne sommes pas ensemble, et je n’ai pas mon temps à moi. Verbaliser l’émotion l’aide à se dissiper.

Une musaraigne s’est introduite dans la maison du boyfriend. Heureusement que le chat n’est pas là, commente-t-il dans l’après-midi, vidéo à l’appui. Le soir, il me raconte comment il l’a attrapée, aussi délicatement que possible, pour la remettre dehors. Alors qu’elle grignotait des feuilles et qu’il sortait le smartphone pour la filmer toute mimi en plein air, une buse a surgi de nulle part et il est resté sidéré quelques secondes devant la musaraigne volatilisée (révélation en écrivant : volatilisé, c’est capturé par un volatile ?). Tu penses sauver une musaraigne et tu la livres à un rapace : baptême de campagne. Citadin, on ne voulait pas connaître la fin.

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Jeudi 20 novembre

Cours de stretching postural :

  1. reprise inlassable de cette chaîne musculaire qui, bien engagée, donne l’impression d’une barre de fer-pilier le long de l’intérieur de la jambe. On en découvre toujours un nouveau morceau manquant ; aujourd’hui :  tout en haut des cuisses, à l’entrejambe, des muscles à continuer à (re)serrer dans les dégagés alors même que les jambes s’écartent l’une de l’autre. Resserrer la jambe qui dégage et pousser vers l’extérieur la jambe de terre, ces contre-mouvements contre-intuitifs…
  2. position de la cuisse avec le genou dans l’aisselle pour développer à la seconde à grande hauteur : la position correcte m’est inconnue, j’ai l’impression d’être en dedans lorsque je parviens à l’emprunter.

En barre au sol, je reprends ce que j’ai appris le midi même, le genou dans l’aisselle. Je passe auprès des uns et des autres rectifier les postures, j’adore ça, ces ajustements individuels. Je réussis à remballer relativement vite le soir venu ; mon vendredi n’est pas libre.

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Vendredi 21 novembre

Rentrée à 22h30 la veille, endormie vers minuit, réveil à 7h00 pour un départ à 7h40 make it 50 : autant dire que ce premier jour de formation pour la préparation au concours me ravit.

Il faut à nouveau tenir six heures, non à donner cours, mais à une table, mon prénom sur un chevalet. Le stylo-feutre ultra-fin n’était pas indiqué, je repasse et élargis les lettres, le genre de lettrage qui me renvoie à mes années de calligraphie. Je n’ai pas non plus trop perdu en majorette de stylo — le faire tourner sur le plat du pouce et échouer à le rattraper avant un léger bruit contre la table. On n’attaque pas le contenu de ce qu’il nous faudra bachoter ; c’est une journée pour « apprendre à apprendre ». M’être levée si tôt sur mon jour de repos pour ça… J’ai du mal à contenir mon agacement ; j’arrive de moins en moins à me conformer en vieillissant, la docilité de bonne élève ne suffit plus. Ma voisine toute de vert vêtue, ongulée et zieutée (pull clair, vernis foncé, gourde métallisée, yeux pétants) a encore plus de mal ; nous échangeons quelques regards de connivence.

Sur une quinzaine de personnes, nous sommes trois profs de danse, la vaste majorité est musicienne, je tente de retenir prénoms et instruments. Sans même parler du jeune homme au total look de geek TSA, il n’y a pas grand monde de neurotypique là dedans. Et pour ceux qui le sont peut-être, les personnalités sont fortes — pour ne pas dire les egos. Ce concours est aléatoire, me dit-on en sortant, comme l’ont répété au cours de la journée ceux qui n’en sont pas à leur première tentative. Au-delà de la chance, des questions qui tombent plus ou moins bien, du jury et de la tête du client, je me dit que le client est ici bien difficile à manager et que c’est probablement une variable que l’on sous-estime. On me dit aussi que c’est une chance pour le concours d’être dans une structure régionale et pas seulement communal ou départementale ; un débutant contractuel à ce niveau-là, ça n’existe pas, je suis une anomalie heureuse.

La formatrice reconnait l’absurdité et du concours et de cette première journée de formation, n’hésite pas à reconnaître qu’une partie du programme est chiante — fact. C’est une dame adorable qui ne résiste pas à une bonne anecdote ; ancienne DRH à la retraite qui a bien bourlingué, elle en a toujours une de circonstance. Contrairement à mon ex-voisine verte qui fulmine (ex- car j’ai fui la clim), j’ignore si ces anecdotes de plus en plus éloignées du sujet (y en a-t-il un ?) font passer la pilule ou la rendent plus difficile à avaler, en retardant l’abord de ce qu’on apprend qu’il y aura à apprendre. Véner le matin, je débranche mon cerveau l’après-midi, le laisse partir sur ces méta-réflexions. Il va falloir s’intéresser à l’actualité, soupir, revoir le fonctionnement des institutions et pas seulement culturelles, les prérogatives du président, de l’assemblé nationale, le vote d’un budget, déplier des acronymes, savoir qui fait ou ne fait pas quoi, élit qui comment.

Je m’octroie une glace au marron avant un rendez-vous à trois contre un — un parent d’élève, les yeux pelliculés par l’émotion : son enfant va peut-être moins bien que ce qu’elle croyait. La fois suivante, l’enfant râle, néanmoins ravie de l’attention : elle doit voir une dame pour l’aider avec ses émotions.

Au lit à 21h30, le corps récupère et le cerveau en profite pour se rallumer.

Revue de blogs #18

J’ai besoin de reprendre pied, reprendre main et fabriquer.

Christine Jeanney, block note — battant, Tentatives

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Chez Mathilde, Journal culturel #11, Tant qu’il nous reste des dimanches :

J’ai mis longtemps à comprendre que c’était à cause d’elle [l’anxiété], ces mauvaises nuits avant un impératif.

Tu quoque.

Une heure, c’est pourtant si long. Entre une heure d’Instagram et une heure de natation, on mesure pourtant bien ce que cette durée peut représenter.

Il faut faire cependant attention à ne pas tomber dans un autre pan du capitalisme. Je ne veux pas mon temps et mon attention pour en faire quelque chose.

Profiter d’un moment au café, voir le ciel, trouver un beau caillou, sans les partager.

Ici, j’ai pensé à Karl (sans les partager).

J’attends de retrouver une forme de tranquillité d’enfance sans Internet dans ma poche […].
Je me suis gavée. J’attends la faim du monde.

Là, à Aftersun (tranquillité d’enfance).

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Pour une personne de ma classe sociale, laisser des espaces inoccupés est impensable. On ne gâche pas le papier. […]  je vais payer pour du blanc, acheter du non imprimé. Ça n’est pas évident dans le milieu d’où je viens. […] Mon rapport aux marges, aux espaces blancs, est lié à ma condition matérielle. […] Par exemple, devant un recueil de poésie où il arrive qu’une page soit presque entièrement vide sauf un seul vers, parfois sauf un seul mot, je n’avais pas vraiment compris pourquoi j’étais un peu gênée, pourquoi je devais combattre cette gêne, passer outre. Dédier du temps à ce passer outre, que d’autres ne voient même pas.

Christine Jeanney, block note — gens, Tentatives

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Se délester, continuer de le faire sans se laisser envahir par un sentiment d’anxiété, voilà ce que à quoi je voudrais parvenir. Abandonner les choses sans se sentir abandonné.e, c’est aussi une forme de voyage.

Anne Savelli, Réussir à vagabonder, Fenêtres Open Space

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[l’écriture] Tantôt c’est revenir sur ses pas et se défaire, se refaire, s’entêter aussi. Tantôt c’est dénicher un rien, un indéfinissable, s’y attarder et le tendre à d’autres, en espérant que ça ira rencontrer quelque chose en eux.

L’écriture me fait l’effet du travail des bousiers : on roule une boulette de caca, inlassablement, et on attend que ça devienne peut-être un trésor. Peut-être. […] Je ne dis pas parce que c’est essentiel ou vital. Je déteste quand on dit ça, c’est dépolitiser les besoins vitaux, leur faire revêtir un aspect poétique et vaguement bourgeois. Je peux vivre sans écrire, et même bien vivre. Peut-être même mieux vivre, parce qu’à l’ouvrage je me cherche, me fouille, me visite.

Mathilde, Chasse aux nazis & cake aux pommes, Tant qu’il nous reste des dimanche

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Le soir je regarde Eternal Sunshine que j’avais vu il y a des années et beaucoup oublié […]. Je voudrais ses cheveux de couleur. Je voudrais montrer au monde comme je suis folle dedans, ou belle, peut-être.

Dame Ambre, Nous marchons sur des arbres

<3

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 La sérénité inesthétique du lieu me rassure et m’attire.

Karl, sans prétention, Les carnets Web de La Grange

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Elle avait envie de sa tendresse. Elle était sûre qu’il serait doux.

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, cité par Karl

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Je veux autant conseiller ce film que le garder pour moi. Parfois, j’ai peur que des gens n’aiment pas ce que j’aime et réduisent l’amour, gâchent la lumière.

Au petit bonheur la chance. J’aime bien cette expression. Elle résume très bien mon classement bucolique. J’applique un savant « Ça passe ? Sa place ». Je sais à peu près où trouver tel roman, et je trouve même tout à fait formidable d’être incertaine. Chercher un livre, c’est tomber sur d’autres.

Mathilde, Journal culturel #8, Tant qu’il nous reste des dimanche

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[…] un spécialiste du bonheur, spécialité en elle-même ridicule, affirme qu’en vieillissant on soustrait des objectifs à son existence plutôt que d’en rajouter sans cesse.

Quand je publie un roman, c’est pour partager mes expériences, pour donner le temps que j’ai vécu, le compresser pour que le lecteur l’absorbe et le décompresse en lui.

Thierry Crouzet, Se soustraire au monde

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Il me semblait avoir quelque chose de simple, si simple à dire, qui pourrait servir à tout le monde, qui aiderait à ensevelir pour toujours la mort qu’on porte en nous

Huit et demi, cité par Christine Jeanney

Et joie, je comprends l’original en italien !

Mi pareva d’avere qualcosa di così semplice, così semplice da dire, un film che potesse essere utile un po’ a tutti, che aiutasse a seppellire per sempre tutto quello che di morto ci portiamo dentro.

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J’essaie de nourrir mon regard d’affection pour elle, si attentive aux fleurs, afin de me rappeler — ou d’inventer, car l’amour s’invente — pour quelles raisons nous sommes ensemble.

Les nuits échouées #645

Cette incise.

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J’observe et je documente. […] Je n’ai pas d’objectif noble, ni de message à transmettre. J’ai un besoin égoïste de collectionneuse. […] Je crée pour moi d’abord, pour me faire du bien et me donner de la joie.

Fanny Cheung, Explorartise, Ynote_hk

Documenter, je n’avais jamais mis ce terme-là sur mes prises de note à l’origine du journal. Cela crée un drôle d’écho avec mon ancien poste, où j’établissais la doc’ de logiciels — comme si cet ancien CDI alimentaire faisait rétrospectivement sens, malgré l’impasse dans laquelle je me suis sentie enfermée.

Je n’ai pas peur des accidents dans mon processus, ils expriment le jeu du hasard dans la vie. Les accepter transforme mon travail en pratique spirituelle.
Dans cet exercice intime, je recherche l’apaisement et l’équilibre.

Autant je me reconnais dans la pratique égoïste, autant pas du tout dans l’acceptation des accidents. J’aimerais — l’apaisement aussi.

…

Je sais que tu pars.
Je sais et je l’accepte.
Je te le dis en silence quand mes mains cajolent les tiennes, qu’elles massent la soie froissée de ta peau.

Et je me demande ce qui en toi sourit, puisque tu n’es presque plus là. […] Ton visage est resté plein de bonheurs qui te hantent comme de merveilleux fantômes.

J’ai fait la traque aux regrets et n’ai trouvé que de la gratitude.

Chloé Vollmer-Lo, Je sais, Le petit laboratoire

Lisez aussi le bel éloge qui suit.

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Chercher à comprendre pour ne surtout pas avoir à sentir.

Touché.

Je vais bien et je vais mal et j’accepte doucement que les deux peuvent cohabiter en sécurité.

Eliness, The Secret Garden, Hypothermia

…La Lune Mauve m’a fait découvrir cet article de Tommy Dixon : Do what you can’t.

The more I did, the less tired I felt. The more hard things I attempted, even if I failed, the more my competence and confidence grew. […] Idleness is almost always a mistake. Waiting is not only debilitating and demoralizing, but also exhausting. When Hesiod said, « Hunger is the natural companion of the utterly idle man, » prosaically he meant literal hunger, but poetically he was pointing toward this immense dissatisfaction with life. This sentiment of aggravated emptiness that arises from being a passive participant, instead of an engaged actor.

Alors, je sais, on a souvent intériorisé l’injonction capitaliste à produire et à être rentable au point de l’appliquer à nos loisirs et à notre temps personnel, dont on veut tant profiter qu’on peine à les savourer, mais ce huge dissatisfaction with life fait vraiment écho après une semaine de vacances mentalement chaotique, à m’énerver d’une inertie qui ne me reposait pas — musculairement oui, mais mentalement non. Rien à faire, me ressourcer implique faire quelque chose.

Information abundance is a modern miracle but it’s also an impediment to agency.

Ne pas attendre de savoir faire pour faire. Apprendre à faire en faisant. Je le sais, pourtant.

It [real knowledge] requires a stubborn, almost silly, amount of trial and error and repetition, all as a form of love.

Be willing to suck for a long time.

Clairement là que le bât blesse.

Do what you can’t, until you learn that you can.

…

C’est une journée pénible. Je ne suis pas à ce que je fais, quoi que je fasse. Rien ne trouve grâce à mes yeux. Je n’arrive pas à vivre dans le présent car le présent est constellé de pollution passée, et future.

Guillaume Vissac, 041025, Fuir est une pulsion

…

Le pays natal, le vrai, ne se retrouve pas. Il revient — par fragments, à notre insu. Il est là, parfois, dans un geste qu’on fait sans y penser, dans une manière de replier un vêtement, d’ajuster une chaise, de tendre une assiette. Dans l’habitude de garder dans l’assiette la meilleure bouchée pour la fin, même si elle est froide.

#644, Les nuits échouées

Garder la meilleure bouchée pour la fin… je le fais souvent. Serait-ce quelque chose d’habituel au Vietnam ? ou juste une habitude d’enfance de celui qui écrit ?

On croit revenir sur les traces. Mais à force d’y revenir, on les use. À force de les fouler, on les efface. La mémoire, parfois, détruit ce qu’elle voulait retenir. À trop vouloir préserver, elle rend illisible.

Idem, découvert via Karl

…

[…] je lui aurais griffé la main avec une petite fourchette pliable.

Christine Jeanney, block note — tigre, Tentatives

Cet accès de violence modérée me réjouit au plus haut point.

…

[…]  je m’offre l’illusion de croire que mes pupilles seront son appui durant toute sa performance […]

H., Dimanche 9 novembre, Prof en scène

C’est exactement, en mieux dit, ce que j’écrivais à propos de la Martha Graham Company !

…

La vie handie c’est toujours anticiper et devoir calculer les conséquences […] apprendre à s’adapter oui, devoir être flexible oui, mais toujours d’abord pour les imprévus tristes ou chiants […]

C’est jamais, c’est si peu, laisser le temps et l’espace à l’imprévu d’une bonne nouvelle
d’une inspiration
d’une envie folle


Parfois ça ne vient pas au moment où je l’avais prévu […]. Parfois ça vient n’importe comment n’importe quand là et il faudrait savoir saisir ce moment. Pour arriver finalement à cette joie exaltante puis sereine, cette joie d’être exactement ce que je dois être et de faire exactement ce que je dois faire, au bon moment, au bon endroit.

Savoir saisir ces moments, savoir
les arracher à l’enchaînement mécanique et inflexible des tâches.


De plus en plus ces derniers mois, j’ai l’impression que de toutes façons, quoique je planifie ou pas comme temps de repos, temps de liberté, temps pour moi, j’aurai besoin d’avoir le sentiment d’échapper à quelque chose pour pouvoir vraiment en profiter.

Les heures qui se libèrent suite à une annulation sont plus libres que les heures habituellement sans emploi du temps.


Échapper à mes propres attentes écrasantes

Charlie, s’échapper, Pourquoi pas Autrement ?

…

On se salue, et saluer n’est pas sourire.

Guillaume Vissac, 141025, Fuir est une pulsion

Tiens, c’est vrai, ça. Du mal pour ma part à saluer sans (esquisser un) sourire.

Betty Carpenter

La couverture de l’édition originale fonctionne tellement mieux que la française, où les collines sont escamotées et les lettres ont perdu leur puissance hollywoodienne…

Tiffany Mc Daniel, c’est d’abord L’été où tout a fondu. Betty, ensuite. En prenant cet autre roman en main, debout dans les rayons de la médiathèque comme à mon habitude, j’ai sauté l’adresse et la note de l’autrice :

Je ne suis encore qu’une enfant, pas plus haute que le fusil de mon père. […] Quand je m’assieds près de lui, je sens la chaleur de l’été qui irradie de son corps comme de la tôle d’un toit brûlant par une journée torride.

Un fusil à la place de trois pommes et déjà, la violence est là, sous-jacente. La chaleur du premier roman aussi. Le prologue se poursuit avec force métaphore entre le père et sa fille :

— Mon cœur est en verre, dit-il en roulant une cigarette. Mon cœur est en verre et, tu vois Betty, si jamais je devais te perdre il se briserait et la douleur serait si forte que l’éternité ne suffirait pas pour l’apaiser.
[…] — Mais comment tu peux avoir un morceau de verre dans ton corps ?
— Il est accroché avec une jolie petite ficelle. Et à l’intérieur du verre, il y a l’oiseau que Dieu a pris tout là-haut, au paradis.

Sans le fusil, cela aurait été un peu too much. Mais il y avait le fusil et tout le paratexte que j’avais sauté : j’ai pu lire et apprécier le prologue sans voir dans cette manière de conter le folklore cherokee qui m’aurait fait fuir (je n’ai rien contre les Cherokees, j’ai juste du mal avec les contes et légendes). Quand les origines du père se sont affirmées dans les pages suivantes, mes préjugés avaient déjà été court-circuités.

Le fusil et le cœur en verre, donc : tout un programme pour dire la violence et la beauté d’une enfance en Ohio. Dans la mienne, l’État était une expression : être « dans un état proche de l’Ohio » (on prononçait O-Ayo), c’était être en fin de vie pour un vêtement, au bout du rouleau pour une personne. (Je découvre aujourd’hui que c’est une chanson…)

J’espère qu’après avoir lu ce roman, vous aimerez cette partie de l’Ohio autant que je l’aime.

Aimer l’Ohio, je ne sais pas. Mais l’écriture de Tiffany McDaniel, ça oui. Parfois, un chapitre commence comme ça :

Lint avait un visage d’enfant. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme. Il avait un visage d’enfant et les yeux d’un vieil homme inquiet.

Ou comme ça :

Des citrouilles creusées en lanternes accrochées à l’extérieur des maisons, prêtes à me saluer avec leur sourire et leurs yeux en triangle. […] Une écharpe violette emportée par le vent dans un chemin de terre et une corneille quelconque qui passe dans le ciel. Voilà ce que signifie pour moi le mois d’octobre.

…

Après la première partie, la famille cesse d’errer d’État en État et s’installe à Breathed — la ville de L’été où tout a brûlé ! Immédiatement, j’ai posé mes valises de lectrice, l’imagination réinstallée dans un sillon connu, confortable. J’ai pris mes aises, reconnu le centre-ville poussiéreux, et la maison des Peacock occupée par les Carpenter s’est installée sur le terrain de Fielding (modelé, me suis-je rendu compte, sur la maison qu’a récemment quittée mon père) ; un petit changement d’orientation, quelques retouches 3D pour délabrer les lieux, et on y était, on n’en était jamais partis. À partir de ce moment,  j’ai su que je lirais jusqu’au bout les 700 pages ; de fait, le récit jusqu’ici sous ellipse s’est ralenti, et ma lecture s’est accélérée.

…

Violence, décès, racisme, misogynie, viol, inceste, tentative de suicide… Tandis que j’exorcisais ma lecture auprès du boyfriend en lui racontant le destin des personnages au fur et à mesure qu’ils se clôturaient ou se déterraient, il m’a demandé quel était l’intérêt. J’ai repensé à mon impression en refermant La Bête humaine au lycée : on aurait mieux fait d’aligner tout le monde contre un mur et de les fusiller dès le départ, on se serait épargné le roman pour le même résultat. Si on résume Betty à une liste de trigger warnings comme je l’ai fait par inadvertance, effectivement, c’est un peu les Rougon-Macquart de l’Ohio. On peut alors légitimement s’interroger : pourquoi s’infliger ça ? Au cours de la lecture, quand la romancière a commencé à me sembler sadique avec ses personnages, et moi complaisante, je me suis brièvement demandée si c’était une sorte de voyeurisme glauque. Seulement voilà, là où Zola condamne à un destin social, McDaniel le dénonce et le réécrit. Betty et son père fabulent en permanence, créent à eux deux une mythologie qui permet d’accepter la réalité quand on ne peut ni la changer ni la supporter sans la réinventer. Conteurs, jamais menteurs, leurs histoires irriguent le récit qui en devient supportable, qui en devient beau. Le mieux est de vous en faire lire des extraits, trois histoires qui peuvent se comprendre sans le reste du roman, et permettent de comprendre comment le roman lui-même est construit :

Il y avait des citrons accrochés aux érables, aux chênes, aux platanes, aux ormes, aux noyers et aux pins. Des arbres qui n’avaient bien sûr jamais porté des fruits aussi jeunes. Cette couleur ressortait sur leur branchage, et c’était si magnifique qu’il était difficile de ne pas penser que ces citrons étaient, en quelque sorte, des joyaux. […] J’ai levé la main vers l’un des citrons. J’ai eu envie de le cueillir, mais j’ai eu peur que ça les fasse tous tomber d’un coup, comme s’ils étaient tous reliés à la même toge, au même rêve, à ce même moment magique auquel je ne voulais pas mettre un terme. […] — Pourquoi y a-t-il tous ces citrons ? a demandé Fraya.
— Parce qu’un jour, il y a longtemps, a répondu Papa, une jeune fille m’a dit combien ça lui plairait d’avoir toute une plantation de ce fruit jaune pour elle toute seule. (Il s’est tourné vers Maman avec un sourire.) La voilà, ta plantation de citrons.
J’ignore avec quel argent Papa avait acheté tous ces citrons. J’ignore comment il a réussi à tous les accrocher tout seul sans que son genou abîmé lui cause de gros soucis. Mais savoir ces choses n’aurait fait que gâcher le rêve. Et aucun de ces détails n’avait d’importance pour Maman non plus tandis qu’elle se serrait contre lui si fort que je ne voyait plus ses poignets.

(Poignets qui portent les traces de sa tentative de suicide.)

…

— C’est une étoile, lui ai-je dit en soupesant la pierre. C’est juste un caillou de la rivière que tu as pris à Lint. […] — Je n’avais jamais imaginé que tu pourrais arrêter de croire à mes histoires, Petite Indienne.
Sa voie a paru écrasée sous le poids de la tristesse qui figeait les plis de son front. […] Je venais de provoquer une nouvelle fêlure dans un homme qui était déjà brisé.

— Je viens ici pour écrire mes prières […]. Ensuite l’aigle les emportera jusqu’à Dieu.
— Tu parles ! Aucun oiseau n’ira donner quoi que ce soit à Dieu, s’est moquée Flossie en faisant claquer ses lèvres.
— Bien sûr que si. (Fraya a jeté un regard vers l’aigle comme s’ils étaient de vieux amis.) C’est Papa qui le dit. Ça veut dire que c’est vrai.
Fraya a semblé sur le point de pleurer à cette idée. J’ai compris une chose à ce moment-là : non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. Croire aux étoiles pas encore mûres. Croire que les aigles sont capables de faire des choses extraordinaires. En fait, nous nous accrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.

…

C’était l’hiver et nous avions épuisé toute la nourriture. Maman n’avait pas d’argent pour en acheter. Nous avions tellement faim, mes sœurs et frères et moi, que nous restions assis sur le sol de la cuisine comme si nous attendions que la nourriture apparaisse devant nous. […] Maman nous a regardés. Soudain, elle a pris un grand récipient.
— Et si on se faisait des doughnuts ?
On a tous frappés dans nos petites mains et poussé des hourras tandis qu’elle prenait de la farine, du beurre, du sucre et de la cannelle. Nos placards étaient vides, ses mains étaient vides, le saladier était vide, mais elle a mélangé ces ingrédients invisibles.
[…] — Regardez-moi ça, tous mes enfants avec la tête toute blanche.
Elle nous a ébouriffé les cheveux et nous avons imaginé que de la farine en tombait, puis elle nous a relevés pour qu’on puisse l’aider avec les autres ingrédients. Vous pouvez imaginer de la farine et du beurre si vous avez suffisamment faim. Vous pouvez voir les particules brunes de cannelle dans le sucre blanc si vous n’avez pas mangé ce jour-là, ni le jour d’avant. […] Puis, assis sur le sol froid de la cuisine, nous avons mangé ces gâteaux invisibles. Ce dont je me souviens clairement, c’est que ma ère n’en a pas mangé un seul. […] Elle nous a donné tous les doughnuts, comme s’ils existaient vraiment, comme si elle ne voulait pas en enlever un seul de la bouche de ses enfants.
— Elle parle de quoi, ton histoire, m’a demandé Papa tandis que le tonnerre frondait au-dessus de nous.
— C’est pas une histoire, ai-je répliqué.
— Ah ? (Il a jeté un regard curieux vers mon carnet.) C’est quoi ?
— Un souvenir du jour où Maman nous a fait des doughnuts pendant que tu étais parti.
— Ah oui, elle a fait ça ? Voilà ce que j’appelle une bonne mère.
— Oui, ai-je répondu, les yeux perdus en direction des éclairs qui semblaient tout proches. Une bonne mère.

…

Non pas la beauté de la violence, mais la beauté en dépit de la violence, parce que la violence — en contrepoing. Il faut bien des arbres couverts de citron et des doughnuts imaginaires, il faut bien cet art du récit pour raconter et entendre le reste, sous-jacent aux belles histoires. Les extraits (plus courts) qui suivent ne sont cette fois-ci pas exempts de spoilers [et gros TW viol].

Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde, Betty ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.

J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère. […] À cet âge-là, je ne savais rien de ce qui concernait le sexe et je n’avais pas de mot à mettre sur la réalité du viol, mais je sentais bien que ce qui était arrivé à ma mère était aussi épouvantable que si elle avait été massacrée.

La souffrance en héritage, par sa reproduction ou son récit secret.

— On ne devrait pas appeler ça perdre sa fleur. Elle est pas perdue, elle est écrabouillée, plutôt.
Elle a fait la grimace en baissant les yeux, avant d’ajouter :
— Je lui ai dit non. Mais il l’a fait quand même.

— Qu’est-ce que tu fabriquais, exactement, aujourd’hui, Berry Carpenter ? Là-bas sur ce chemin où personne ne va jamais ?
J’ai mis la main dans la poche et j’ai serré l’histoire de Flossie.
— Je voulais voir si non signifiait encore quelque chose.


— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.


Après sa sortie du cabinet du docteur, Flossie a mis une distance entre Nova et elle. On aurait dit qu’elle n’était pas sa mère et qu’il n’était pas son fils.


Est-ce que j’ai vraiment connu ma sœur ? Ou est-ce que je n’ai vu que la fille qu’elle faisait semblant d’être ? L’aguicheuse. La traînée. L’épouse. La mère. Il est possible qu’être Flossie Carpenter ait été sa meilleure interprétation. Tellement bonne qu’on a tous cru que c’était elle.

Meilleure réhabilitation d’un personnage secondaire qu’on aurait pu être tenté d’évacuer en le pensant superficiel.


Raconter une histoire a toujours été une façon de récrire la vérité. Mais parfois, être responsable de la vérité est une façon de se préparer à la dire. Mon père n’est pas mort dans les bois. Il est mort à l’hôpital. Ma robe blanche couverte de son sang.


J’ai vu Fraya, Flossie et moi, assises en rond sur le sol, en train de nous tresser mutuellement les cheveux, comme nous le faisions si souvent, quand nous en étions encore à croire que notre cercle ne se briserait jamais. […] Je les ai entendues pouffer de rire tandis que je descendais l’escalier. J’étais contente que leurs fantômes restent dans cette maison. J’étais contente, car être hantée n’est pas toujours une chose si terrible que cela.

Être hantée par Betty ne sera pas une chose si terrible que cela.

Sôkô (premières gelées de saison)

Les premières gelées se forment

Jeudi 23 octobre

Les déménageurs sont déjà devant la porte lorsque le boyfriend me réveille : cette porte est à une heure de route et c’est moi qui ai le permis. Il n’est pas encore 8h. Ils sont arrivés à l’heure où nous pensions qu’ils partiraient.

Le boyfriend est comme un gamin le matin de Noël quand les déménageurs commencent à faire entrer tout ce qu’il faudra déballer. Ça y est, il est chez lui.  Je le vois enfin détendu et souriant ; ça vaut le coup d’avoir un petit pincement au cœur de le voir ainsi, heureux.

Les déménageurs passent avec des choses variées sous ou dans les bras ; les nôtres ballants, il n’y a plus qu’à les aiguiller — là, dans le salon, dans la chambre à gauche, dans la pièce du fond qui, à force, pour les déménageurs aussi devient le bureau… Des bouts de Montrouge arrivent là. De Vanves aussi, de la maison de ses parents décédés, et ça ou le café lui retourne les tripes, je me retrouve un moment seule à dispatcher des affaires qui ne sont pas les miennes dans un espace où je n’ai rien projeté. Et ça, Madame ?

À leur départ, au début, je déballe toute la vaisselle, celle que je connais et celle de son enfance, je sectionne, déballe, défroisse, empile, range dans le lave-vaiselle et les placards, je m’active, fuis dans le divertissement en croyant aider. Ses amis arrivent, repartent. La frénésie cesse. Les pièces s’apprivoisent. Je mappe la lumière, les bruits, entre évitement et prédilection. On inaugure le vieux canapé en cuir dans lequel je ne m’étais jamais assise. La fibre est raccordée. On accroche les rideaux occultants dans les chambres. Je reprends la relecture du roman de mon amie M. La nuit tombe autour des baies vitrées nues et noires du salon. On réchauffe de l’aligot acheté au Super U bien achalandé du coin. Premier dîner. Première nuit dans la maison.

…

Vendredi 24 octobre

Au réveil, les branchages sans tronc par la fenêtre, tamisés par la moustiquaire.


Réveil tardif, oubli, retour, détour… Nous n’avons plus aucune avance ; je conduis au maximum des limitations de vitesse. Voiture garée au parking de location, bras encombrés, je fais tomber des trucs. Le boyfriend me dit midi vingt-cinq ; j’ai vingt à ma montre ; c’est vingt-cinq, s’énerve-t-il ; je ne comprends pas. Avance ! il me crie dessus et je me mets à crier moi aussi, cri de décharge très aigu. Tout va bien ? demande le monsieur à qui je remets les clés de la voiture. Un couple d’hystériques, voilà qui nous sommes en cet instant. Il est midi vingt-et-une et le train est à midi vingt-cinq, apprends-je en entrant dans la gare ; la veille, il m’avait dit, ou j’avais compris, tente-cinq. Nous nous installons dans le train, il part, je décompense lacrymal.

Le retour est laborieux : nous nous infligeons le métro parisien sans Paris, nous n’avons pas de direct cette fois-ci et le second train dans lequel enfin nous sommes assis ne part pas parce que quelqu’un est parti, quelqu’un quelque part s’est suicidé sur les voies — présence de personne dans les voies, c’est la formule consacrée, incrustée.


Au soir, le boyfriend reprend sa place devant l’ordinateur, effaçant les quatre jours quasi sans écran, sans voix qui ne sorte pas d’un corps présent. C’est comme s’il avait tellement hâte d’avoir sa baraque qu’il ne pouvait plus vivre ici qu’en attente, en stockage. Ça me vénère, ça ou l’appart crade, surtout après la maison vide immaculée ; je passe mes nerfs en ménage, malgré ou à cause de la fatigue, au moins ce sera propre. Évidemment il n’est pas dupe, et mes pleurs et ses bras, et son envie d’être chez lui plutôt que de fuir chez moi.

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Samedi 25 octobre

Le petit monde de la danse pensait qu’il ne faudrait pas y compter, que ce serait complet, mais c’est loin de l’être, ce n’est pas notre public, me dit la guichetière de la matinée (l’après-midi donc), et j’obtiens une place pour non pas un mais les deux programmes présentés au Colisée par la Martha Graham Company. Cela fait plaisir à voir, me dit la guichetière du soir espoir, quand je dansote de la joie devant le comptoir pour la seconde fois de la journée.

Je m’amuse à repérer les professeurs de danse et les élèves présents, sursaute quand un de l’an passé que je croyais parti plus au sud me salue dans la file des toilettes (il est bien parti, mais revenu en vacances dans sa famille). Le para-social, comme l’appelle le boyfriend qui repose ses pieds à la maison (chez moi), fait partie du plaisir.

Fait aussi partir du plaisir : imaginer que la magnifique Médée qui ne sourit pas quand elle danse, même quand elle n’est pas Médée, même quand la jouissance du mouvement déborde les visages autour d’elles, imaginer que cette splendide danseuse a senti l’intensité de mon regard sur elle lors des saluts, pile en face d’elle, et que c’est non pas à moi mais à cause de moi qu’elle attendrit alors son visage. Ça fait partie des histoires que j’aime me raconter dans le velours amniotique des salles de spectacle. C’est mon pouvoir secret de spectatrice de l’autre côté de la rampe. Mais il doit rester secret, insu des danseurs du moins, et non, je ne veux pas faire un selfie avec l’un des danseurs sorti saluer son professeur, même si nous avons eu quelques fois ce professeur en formation, trop peu pour que je puisse penser à le dire mon professeur — et préciser être moi-même ballet teacher, non non non, what’s wrong with you? or with me?

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Dimanche 26 octobre

Où est passée la journée ? Dans un élan non contraint, j’ai presque fini de créer ma nouvelle barre à terre, et pffft. Ça accroche un peu dans le genou et coulisse davantage dans le haut du dos : la hernie discale serait-elle de l’histoire assez ancienne pour que je progresse en souplesse dorsale et reparte à la conquête de mes arabesques ?

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Lundi 27 octobre

Dernier cours stretching postural avant les grandes vacances de la prof. Je m’énerve contre mon bassin qui ne reste pas en place dans les grands battements alors que l’amplitude est possible pour mon corps, regarde me dit la prof en tenant ma jambe dans une position que je ne parviens pas à trouver seule. Mon corps ne connaît pas le chemin ; même sous 90°, je lève la hanche.

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De courtes averses tombent parfois

Mardi 28 octobre

Mon intolérance aux sons que je ne produis pas m’oblige à faire pièce à part (si j’accumule les heures à passer outre, à la fin plus rien ne passe). Jusqu’à aujourd’hui, ma tranquilité sonore se faisait au détriment de ma posture — jusqu’à ce que je pense à rapatrier dans la chambre la table de jardin (de terrasse) que m’a offerte le boyfriend. C’est incongru, mais pratique et harmonieux, le gris-bleu dans le camaïeu bleu-gris.

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Mercredi 29 octobre

Lire les blogs le matin depuis mon lit, laisser un commentaire ici ou là, collectionner des extraits, me donne l’impression aristocratique de m’occuper de ma correspondance avant les affaires de la journée (préparer mes cours).


La création des cours est laborieuse, anxiogène. C’est un effort renouvelé à chaque exercice, bien supérieur à ce que demande chaque exercice. J’y suis qu’il faut encore s’y remettre — et n’en pas voir la fin.

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Jeudi 30 octobre

Cours particulier : je n’ai pas envie d’y aller, et une fois que j’y suis, ça va, ça fait même mieux qu’aller, j’y prends du plaisir, à ce travail individualisé, à observer, (re)découvrir et corriger une organisation posturale dans le détail. Des choses qui n’ont pourtant jamais été cachées se révèlent, essentielles (la rotation interne bien visible au niveau des genoux) ou amusantes (oh, l’annulaire et l’auriculaire qui se rétractent en couronne !), des tics se trahissent (un petit dandinement de satisfaction tout mignon pour s’installer dans son corps), des évidences s’imposent (la cage thoracique trop en arrière par rapport au bassin, qui part en antéversion) et des priorités s’établissent. Je saurai dorénavant quoi vérifier rapidement en cours collectif. C’est si utile que, si je dirigeais ma propre école, j’inclurais un cours particulier avec l’inscription annuelle pour les cours collectifs.

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Vendredi 31 octobre

J’ai ouvert WhatsApp pour souhaiter un joyeux anniversaire à mon demi-frère. Mon précédent message datait d’un an tout pile : Joyeux anniversaire.


Je finis de préparer mon cours pour les petits et cela me dégage l’après-midi, la tête, une journée de vacances ressenties. Plaisir, joie. Le soir pourtant, l’anxiété mise à distance revient, ne m’a probablement pas quittée, planquée dans une forte tension au niveau des mâchoires.


Sur le haut des bâtiments et les cimes du parc Barbieux, la lumière incroyable du soleil levé au moment de se coucher, juste après la pluie. Ça gonfle la cage thoracique de beauté, poumons branchifiés. Glorieux, doré, flamboyant, enflammé, embrasé… les mots tombent feuilles mortes face à la lumière aux couleurs. C’est jaune et rouge et orange, orange aussi le teint de ces deux étudiants-d’école-de-commerce qui se font face. Une voiture remonte le large trottoir piéton pour ne pas emprunter la déviation des travaux. Laideur fugace. La lumière décroît. Beauté fugace.


Le cliquetis de la manette de jeu. Je pourrais la passer par la fenêtre. Est-ce la misophonie ? la tension dans la mâchoire ? Je m’énerve d’un rien. Comment fait-on pour habiter ensemble ? Pour supporter que l’autre vous manque alors qu’il est là — qu’il devient encombrant ?

Ça va ? Non ça ne va pas, décèle le boyfriend dans la cuisine, avant le dîner. Et c’est la première fois de la journée que nous nous voyions, que nous sommes présents l’un à l’autre. Soulagement de ses tâches de rousseur braquées sur moi.


The Gentlemen :  une saison de huit épisodes, court mais efficace — sauf cette fin, bâclée si elle doit rester sans deuxième saison. Anyway, la conjugaison du flegme britannique et de la nonchalance badass ne pouvait que fonctionner sur moi. C’était parfait après Breaking Bad — on retrouve même l’acteur de Gus Fring, toujours impeccable, toujours dans le business de la meth. (J’ai en revanche dû Googler l’acteur jouant le frère du protagoniste pour retrouver où je l’avais vu : c’était Luke dans Lovesick !)

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Samedi 1er novembre

[rêve] rideau de douche à tirer entre les deux toilettes et la douche, j’utilise les toilettes il n’y a personne, plus tard j’ai besoin d’y retourner, les passagers d’un long courrier ont débarqué, ils ont besoin de se rafraichir, un jeune homme s’impatiente, je prends trop de temps, quand je sors il mime le mouvement par lequel je me suis étrillée, quel besoin, il est excédé

[rêve] de la maison de ma grand-mère, à l’étage, une machine à laver tourne dans la première chambre après la salle de bain, les vibrations se propagent, cette lézarde que je suis du regard autour de la pièce, est-ce que je la découvre ou est-ce qu’elle se propage sous mes yeux ? la maison tremble, le paysage se met à défiler par la fenêtre, la maison va s’écrouler, je grimpe pour rester à la verticale à mesure que le plan s’incline, m’extrais par la fenêtre, rester le plus haut le plus longtemps possible comme dans Titanic, ma tante, ma mère étaient dans la maison, dans les chambres, tout le monde est sauf


Blue Eye Samouraï : j’y suis allée un peu à reculons, mais je vais poursuivre.


Lire un chapitre avant d’aller se coucher, quelle bonne idée quand un récit de viol déboule dans le roman (Betty : très dur donc, très beau aussi, malgré la dureté, à cause de — contrepoing).

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Les feuilles d’érable et le vigne vierge rougeoient

Dimanche 2 novembre

Je boue d’une colère qui, comme la tristesse en SPM, ne vient de nulle part, ne m’appartient pas. Tout m’agace et m’énerve, je hurle d’énervement encore plus fort que de douleur d’avoir passé le pouce sur le disque du mixeur, mais quelle conne, je hurle contre moi, pleure contre le boyfriend, je suis tout le temps en colère en ce moment, il voit bien, n’a heureusement pas assez dormi pour être contaminé par ma rage. J’en ai les mâchoires crampées — à moins que ce ne soit l’otite qui revienne. Gouttes dans les oreilles, tisane au CBD, j’ai l’air dépité. L’humeur ne s’allège que lorsque je m’oublie dans la lecture et le soir, quand la journée est de toutes façons foutue, autant en profiter.

La colère est une émotion qui ne m’est vraiment pas habituelle. Je ne sais pas quoi en faire, comment surtout ne rien en faire, ne pas bouillir, crier, écraser, brusquer gestes et pensées.

Heureusement, ses mains à la base de mon crâne, relai d’Atlas, me déchargent un temps de mon monde intérieur. Répit contre lui.

…

Lundi 3 novembre

Contre la colère, les cours qui reprennent, je m’active, reste activée et, en quelques heures, règle ce que je repoussais de journée en journée. J’éprouve le besoin de me les lister sans cesse, à intervalles réguliers au cours de la matinée, pour que le temps ne soit pas passé nulle part, sans agrément : je me suis épilé les jambes, j’ai lavé le plat à gratin, quelques justaucorps à la main, vidé le lave-vaisselle, descendu les poubelles, passé l’aspirateur y compris dans les câbles derrière le bureau, rangé le linge, lancé et étendu une nouvelle machine, imprimé mes feuilles de cours, renvoyé un mail au gestionnaire de l’appartement pour lui rappeler les questions qu’il a esquivées et réclamé les relevés de charges qui ne m’ont pas été communiqués, répondu rsvp pour assister à une restitution sur la santé du danseur, fait descendre le nombre de non lus dans mon lecteur de flux RSS, mais ce n’est déjà plus une corvée, attention à ne pas traîner plus loin leur il faut.


Il fait désormais nuit en partant bosser — pas encore nuit comme dans le travail salarié, mais déjà nuit. En face de l’arrêt de bus, je retrouve l’appartement au mur bleu et à la porte coulissante, trois images alignées verticalement dans un même cadre et trois assiettes murales. À l’étage du dessus, un homme grandit et rapetisse sur place de quelques centimètres ; il n’y avait pas ce tapis de course ou ce locataire l’hiver dernier.

La lune pleine cesse d’être la lune, redevient un astre lourd et lointain de science-fiction, énorme dans le ciel. Des fumées noires s’interposent entre elle et nous ; on dirait la lune de Mélies, vraiment, une pipe à la place du télescope. Je me rappelle vaguement quelques lignes écrites dans mon adolescence sur un ciel d’huître similaire. Depuis quand n’avais-je pas observé la lune ? Dans le métro, j’interroge le navigateur de mon téléphone : pleine lune colère puis pleine lune chat (il a passé une partie de la nuit à miauler). Évidemment, rien de probant n’en sort, mais j’apprends que cette pleine lune est une super lune, l’ellipse au plus proche de la Terre.

Sur le trajet retour, debout à l’avant du métro sans conducteur, je me force à laisser encore un peu le téléphone dans mon sac, à observer le tunnel, les courbes, les lumières, et peu à peu, c’est un peu forcé, je retrouve ce qui, enfant, m’aurait émerveillée : le chemin lumineux en extérieur, lorsqu’on chemine aérien vers une station-réception ; les tournants et le dénivelé des rails, attraction aplanie, comme chez Gringotts, j’échauffe mon imagination, mais c’est le chariot des dalmatiens hurlant qui me revient, dans le jeu vidéo qu’en tire le maître de Pongo à la fin, que le jeune geek testeur salue d’un adjectif aussi lapidaire qu’au précédent essai, mais cette fois-ci augurant le succès : dément ? géant ? — Cool, c’était juste Cool. Excellent villain, mate. 


La reprise est toujours laborieuse quand je change l’intégralité de la barre et des enchaînements. Pour elles comme pour moi, tout n’est que lutte de mémorisation. Je m’embrouille dans mes démonstrations, les ados sont plus ados — mutiques — que jamais. J’en sors dépitée. J’ai envie d’arrêter. Disons que j’ai gagné 30 €.

L’envie d’écrire en revanche revient.

…

Mardi 4 novembre

Out of nowhere pendant les ports de bras. Si on lui demande qui je suis, pour elle c’est ça : C. fait le geste d’ouvrir une couronne avec une impulsion. Comme une petite explosion, je dis souvent aux élèves, pour que les bras redescendent ensuite plus lentement à la façon des palmiers de feu d’artifice. Je suis touchée. Et tout court et dans le mil. Ça me rappelle soudain ma première année de conservatoire, juste avant l’examen, quand les filles de mon niveau, toutes plus aguerries que moi, étaient venues me demander en coulisses de leur montrer ce que je faisais avec mes bras dans la préparation lors de l’entrée, parce que la prof voulait ça : exactement la même chose qu’aujourd’hui ; sans y penser, je poussais ma première position un peu en avant avant d’ouvrir seconde.

Les musiques minimalistes répétitives que j’envisageais pour la chorégraphie de fin d’année n’emballent guère le groupe, je le vois à leurs visages polis et à cette interrogation vaguement paniquée qui fuse : c’est comme ça tout le temps ? Je leur fais écouter Lumière du jeu vidéo Clair-obscur que j’ai choisie pour les intermédiaires : elles la garderaient bien pour elles et, de fil en aiguille, on se dit pourquoi pas une version instrumentale du générique d’Arcane. Encore faut-il qu’aucun autre prof ne l’ait prise ; en classique, ça ne risque pas (j’ai mon univers, comme me le fait remarquer C.) mais le risque est réel en contemporain et en jazz.

Les vacances ne te réussissent pas, plaisantaient-elles à cause du trop d’énergie que j’ai récupéré et déverse à plein volume en cours, plein de nouveaux enchaînements qu’il leur faut apprivoiser. Je tempère, un peu déprimée, j’ai glissé. Le bus est déjà passé quand nous finissons de discuter choix musicaux si bien que C., encore elle, me ramène en voiture au métro. Elle me reparle de ce truc dit en passant, me fait parler vite fait et me rassure du même mouvement, qu’elles savent comment ça s’organise à l’école, des galas elles en ont fait plein, il faut leur demander, elles peuvent aider. Le métro est à peine à cinq minutes en voiture, mais je me sens beaucoup mieux en y descendant.

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Mercredi 5 novembre

Les élèves sont surprises par la présence de paroles, mais ça change et c’est beau, décident-elles. Personne ne connaît la musique que je leur passe : pas de grand frère ou grande sœur qui joue aux jeux vidéos dans la famille. Ou ce n’est pas le milieu social. Quand je leur révèle que c’est la musique d’un jeu vidéo, une remarque surgit à laquelle je ne m’attendais pas : « Mais on va avoir la honte, si c’est un jeu vidéo. » Je suis d’autant plus surprise que j’aurais au contraire parié sur une espèce de hype. À quel point les jeux vidéos sont-ils déconsidérés pour qu’un enfant ait cette peur réflexe ? « Ce n’est pas fait pour danser la classique, » ajoute-t-elle. Qu’est-ce que les enfants (de milieu bourgeois ?) sont conservateurs… Je dois leur rappeler qu’elles trouvaient la musique belle dix secondes avant. À la fin du cours, elles la chantonnent.

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Jeudi 6 novembre

Un cyclone a balayé les projets de vacances de la prof de stretching postural, l’aéroport de Cuba est fermé pour un bout de temps : les cours reprennent ! L’occasion de s’énerver encore sur ce bassin, « zone muette » où je ne dissocie pas grand-chose. Ça me fait quand même du bien.

Après des tapis de sol, je fais acheter à l’école une paire de ciseaux pour les délivrer de leur gangue plastique. Plaisir de sentir la lame filer et libérer du tout beau tout neuf — même si pas pour longtemps : la qualité est médiocre et on y fait déjà des marques en une heure. Entre les élèves inscrits à l’année et ceux qui viennent rattraper des cours, la salle est blindée, les tapis alignés resserrés comme des sardines en boîte. Quand je guide les exercices debout pour que tout le monde puisse m’apercevoir, en marquant le mouvement des jambes avec les bras, j’ai l’impression d’être un marshaller sur le tarmac d’un aéroport. Le nombre galvanise ; pour un peu, je serais entraîneuse d’aérobic.

Les gens me préviennent d’absences futures, s’excusent d’absences passées. Cette prévenance me surprend encore. Je remercie, sans avouer que j’avais ou j’aurai oublié.

Kanro (Rosée froide)

Les oies sauvages sont de retour

Mercredi 8 octobre

Les deux premières heures de l’après-midi avec les plus jeunes sont un bras de fer constant. J’ai beau réduire l’échauffement au minimum et alterner les exercices statistiques avec des traversées plus explosives, les sas de défoulement que je leur ménage sont encore trop canalisés. Les vacances sont dans deux semaines pour tout le monde.

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Jeudi 9 octobre

Au menu du jour ? La professeur de stretching postural pose sa question rituelle. Ce sera étirement de l’ilio-psoas pour moi. Je comprends assez rapidement pourquoi j’en avais besoin : j’incline (latéralement) le bassin sans m’en rendre compte, si bien que je diminue de beaucoup l’efficacité de mes étirements.

On travaille encore sur l’indépendance cuisse-bassin, la pliure au niveau de la hanche, c’est compliqué (pour mémoire : je suis sur le bon chemin si j’ai la sensation que l’aile iliaque me rentre dans le quadri).

Malgré les progrès que je pensais avoir faits, je relève encore « par le mollet » au lieu d’utiliser la voûte plantaire comme levier. Bien (re)placée, j’ai l’impression d’être sur le talon et de ne pas pouvoir relever sur demi-pointe. En première, je dois avoir l’impression de pousser chaque jambe vers l’extérieur pour dégager seconde (et donc mettre une force égale dans la jambe de terre).


« Madame, y’a une alarme incendie, je crois. » La musique est arrêtée, je tends l’oreille et, dans le lointain de l’acouphène, oui, ça se pourrait. Un surveillant surgit dans la foulée pour nous dire de ne pas traîner et nous voilà dans la cour du lycée en tenue de danse couvertes à la hâte, à ironiser sur notre dégaine. Même si collants roses et Doc Martens, finalement… c’est un certain style.

Après le cours, une élève demande à passer sa variation pour un concours à venir. C’est une jeune adulte, mais elle la danse avec l’application d’une enfant de douze ans — j’arrondis à quinze, dis ado. On prend le temps de voir ensemble à quel moment mettre davantage de souplesse dans ses bras et privilégier l’élan à la décomposition : au bout de trois ou quatre passes, cela n’a plus rien à voir (une autre élève restée en spectatrice en atteste, ce n’est pas uniquement moi qui imagine mes corrections efficaces). La métamorphose est trop rapide pour être le résultat d’une progression ; j’y vois davantage la levée d’une inhibition. Elle s’autorise à danser en artiste, avec la maturité de son âge et de son niveau, et non comme quelqu’un qui attend d’être jugée et veut montrer qu’elle fait tout bien tous les pas, regardez. Une fois dissous le vernis scolaire, ça respire, coudes et poignets très joliment déliés. Il n’y a plus qu’à ajuster, une pointe à ne pas abandonner au sol, un regard à synchroniser avec la main et on y est.


C’est déjà fini ? C’est passé vite ! Cette habituée de la barre au sol est surprise, moi aussi. Le temps accru passé en étirements tranquilles mais intenses, non réglés sur le musique, a donné une tout autre qualité à l’heure. C’est agréable.


Après le cours d’adultes débutants, nous sommes quatre à nous éterniser par terre dans le studio, à dessiner les contours de qui nous sommes en dehors (mon âge suscite encore une fois l’étonnement). C’est ainsi qu’une externe en médecine découvre qu’une camarade de cours sera bientôt son interne. Les professions médicales semblent sur-représentées dans les cours du jeudi soir — il faut que je fasse attention à ne pas raconter de bêtises anatomiques.

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Vendredi 10 octobre

Repos. Repos. Repos. Une heure de pointes à la cheminée pour créer de nouveaux exercices. Repos. Repos. J’ai les fessiers proches de la tétanie. Le boyfriend me masse, je pousse des petits cris.


J’envoie un mail de rappel aux familles pour les certificats médicaux, demandant de les apporter en cours ou de les faire parvenir à la vie scolaire : avalanche de pièces jointes par retour de mail, soit aucune des deux options citées. Cela m’apprendra à vouloir aider (l’administration voulait interdire de danser aux élèves qui n’étaient pas en règle et les laisser assis à regarder le cours).


Dad appelle rarement sans raison. L’appel que je n’ai pas pu prendre la veille au soir en plein cours de danse avait pour motif l’annonce d’une opération à cœur ouvert. À la fin de l’année, au lieu d’aller au Canada, il ira à l’hôpital. Son médecin lui a expliqué que pour lui, c’est impressionnant forcément, parce qu’il n’a pas l’habitude, mais que pour les chirurgiens c’est une opération simple où il faut simplement scier les côtes pour accéder au cœur et enlever le kyste-qui-ne-s’appelle-pas-kyste-mais-dont-j’ai-déjà-oublié-le-nom parce que quatre centimètres, c’est la taille d’une prune, et ça ne passe pas entre les côtes. On se réfugie l’un et l’autre derrière les explications, l’ironie, l’organisation, la consistance gélatineuse du kyste-qui-ne-s’appelle-pas-kyste-mais-dont-j’ai-déjà-oublié-le-nom, le 99% bénin.

Le soir surgit une de ces vagues de tristesse qui ne m’appartient pas, qui ne vient de nulle part — qui vient de là probablement. Le boyfriend valide les larmes. Purger les peurs profondes, il dit. Il a cette délicatesse alors qu’il était déjà orphelin avant que l’on se rencontre, si orphelin se dit à l’âge adulte.

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Samedi 11 octobre

C’est encore un bras de fer pour récupérer l’attention des élèves. J’alterne entre élever et baisser drastiquement la voix, rien n’est vraiment efficace et je finis par taper dans les mains pour passer par-dessus les bavardages sans malmener davantage mes cordes vocales (on force à vouloir rester audible). C’est épuisant, je suis épuisée.

Plein de chouettes choses pourtant, des regards vifs, des efforts qui n’ont pas conscience d’en être, plein de questions pertinentes de la part des élèves qui ont hâte de commencer les pointes, un cygne qui surgit en petites menées (une élève que la génétique n’a pas gâtée pour les pointes, mais qui a un sens artistique incroyable), des Esmeralda sur pointes (l’échappé seconde twisté en quatrième du début devient un tchik tchak)…


À bonne distance du prochain cours de danse, je finis le chou pointu qui s’éternisait dans le bac à légume — avec cette sauce beurre-citron-miso.

On s’approche de la fin de Breaking Bad. Go Hank!

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Dimanche 12 octobre

Des feuilles aux couleurs sont si vives qu’on dirait des fleurs…


The music you listen to physically reshapes your brain, according to neuroscience : je fonce tête baissée dans la lecture de cet article sélectionné par Thierry Crouzet. Au bout de quelques paragraphes de vulgarisation, je me dis que c’est finalement assez agréable cette mise en page aérée, où les phrases sont rarement groupées par plus de deux ou trois. La langue est simple voire simpliste, mais quoi, c’est de la vulgarisation, ça me va très bien à moi l’ignare en sciences. Puis les juxtapositions me mettent le doute et les premières redondances me l’ôtent ; je scrolle pour vérifier au début, à la fin : pas d’auteur mentionné, c’est un article écrit par IA. Je sais Thierry Crouzet passionné d’IA, je lis son journal en ligne, mais autant je comprends l’expérimentation à des fins créatives (comme ce qu’il fait) ou techniques (comme du code informatique) autant l’article scientifique résumé par l’IA, je comprends beaucoup moins. En fouillant deux secondes (la ferme à contenus a la décence d’indiquer en lien les sources promptées), je découvre par exemple que le remaniement du cerveau à l’écoute de la musique dont il est question est temporaire, détail balayé par l’IA. Tout ceci me laisse perplexe.

Lister les erreurs ou les imprécisions ne m’intéresse pas, en l’occurrence ; si j’ai fouillé dans les liens, c’est uniquement par curiosité pour le lien posé entre écoute de la musique et TOC. L’IA l’a récupéré d’un article de Harvard medicine, How Music Resonates in the Brain, Scientists tune in to the brain’s emotional response to music d’Allison Eck :

[…] the orbitofrontal cortex, involved in decision-making, is hyperactive both in people with OCD, and, intriguingly, in people as they listen to music.

Why would that be? One key way that music — particularly Western tonal music — generates emotions in the listener is through patterns of tension and resolution. […]

Although the hyperactivity itself may not necessarily be the root cause of OCD symptoms, it’s certainly part of the OCD story, and the way music leverages buildup and release is a variation on that theme.

J’en viens à me demander. Pourrait-ce être l’une des raisons pour lesquelles j’ai du mal à écouter de la musique quand je suis fatiguée ? Cela stimulerait-il trop des facultés d’anticipation et prédiction déjà sur-stimulées ?

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Les chrysanthèmes fleurissent

Du lundi 13 au vendredi 17 octobre

C’est la dernière semaine avant les vacances, la semaine de trop.


Lundi, l’ostéo-posturologue me rapporte les paroles d’une élève du conservatoire, qu’elle a aussi comme patiente : on est content d’avoir [mon prénom], ça fait plaisir, on danse vraiment. Ça fait plaisir de savoir que les élèves prennent plaisir, me booste le jeudi suivant. La pianiste de surcroît est absente, je me sens davantage autorisée à être moi-même. Être moi-même : proposer un petit footing Lac des cygnes pour se réchauffer en début d’heure. Une élève bat des ailes avec le grand châle dans lequel elle s’était emmitouflée : ecce Rothbart.


Je finis de rédiger et mettre en page un manuel de quelques pages pour choisir et coudre ses pointes, à distribuer aux élèves qui vont débuter cette pratique.

On finit de regarder Breaking Bad. Je n’ai presque plus envie de regarder les derniers épisodes une fois que c’en est fini d’un personnage auquel j’avais fini par m’attacher — sa mort me fout en rogne, premier degré. Les hormones (n’)aident (pas), mais tout de même.

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Les grillons chantent au pas des portes

Samedi 18 octobre

Le stress de donner cours avec des observateurs se mue en soulagement quand j’apprends, par un DM Instagram et pas du tout par les collègues, que les apprentis profs donneront le cours à mes élèves pour s’entraîner. La première a une aisance incroyable (encore plus incroyable quand elle me dit avoir improvisé le cours à partir d’une trame seulement esquissée)(malgré cela, elle doute beaucoup, je la rassure comme je peux) ; la seconde, not so much. Elle se fait hijacker le cours par la formatrice qui, en voulant l’aider, s’impose à sa place comme professeur et lui fait définitivement perdre ses moyens. Le coup classique. Je l’aime infiniment comme personne et comme professeure, mais ce n’est pas forcément la personne idéale comme tutrice. Elle a tant à transmettre qu’elle a du mal à partir de ce que l’apprenti-prof propose ; au lieu d’ajuster la proposition initiale, elle la remplace par une à elle, qu’on est alors contraint d’adopter par imitation sans réellement se l’approprier.

Est-ce d’avoir des observateurs ? qui prennent des notes ? Les enfants n’ont jamais été si attentifs, on hallucine le pianiste et moi. C’est aussi la première fois que je vois sourire ce petit garçon avec un TDAH costaud (il y aurait en plus un TSA que ça ne m’étonnerait pas), qui globalement ne danse que lorsqu’on se met à ses côtés pour faire l’exercice avec lui. La formatrice s’occupe un instant de lui uniquement, met les mains au-dessus de sa tête pour qu’il aille les toucher en sautant plus haut, et c’est là que naît le sourire. Elle n’a pas son pareil pour escamoter le travail dans le jeu, tout ce qu’elle propose est à la fois exigeant et joyeux — loin, nous rappelle-t-elle, de ce qu’elle a connu à l’école du ballet de Cuba. La discipline, la rigueur, elle connaît, mais ça ne convient pas à ces enfants-ci, là, de cette génération ; elle a dû tout repenser quand elle est arrivée ici, et sa vraie carrière pour elle n’a pas été sa carrière de danseuse, mais de pédagogue, avec les enfants.

Cette matinée de retour en formation est salutaire (piqûres de rappel, pistes, remise en mouvement, exos à redonner, je note plein de choses), mais un peu triste aussi (remise en question, retour du doute, j’ai l’impression de ne rien faire comme il faut, de voir par contraste mon enseignement tout rigide déjà — ou encore ?). Encourager et rassurer les autres, enfants et étudiants, m’aide un peu à mettre l’ego (et l’autoflagellation) de côté. Imputons le découragement à la fatigue et notons seulement, ce que je dois revoir, ce que de la formation j’ai déjà oublié ou n’ai jamais (pas encore ?) su mettre en pratique.

L’après-midi, je donne le reste des cours. Il n’est pas question de faire mieux ou même bien, juste de tenir la journée. C’est aussi la dernière avec nous d’une élève qui déménage pendant les vacances ; j’ai préparé un banana bread, qui emplit la pause de miettes.

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Dimanche 19 octobre

Premier jour de vacances. Pour l’instant premier jour de week-end.

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Lundi 20 octobre

Avant-dernier cours de stretching postural avant les grandes vacances de la prof. On donne du pec’ en contraction excentrique ; c’est nouveau, la connexion neuromusculaire se mappe pour une fois sans trop de difficulté, ça et la sociabilité me boostent.

Le documentaire Adieu l’Opéra que je visionne sur Arte me donne la trame d’une nouvelle newsletter.

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Mardi 21 octobre

Départ pour la Touraine : on n’a pas trouvé de Tourcoing-Tours, mais le Lille-Saint-Pierre-des-corps est appréciable (direct, rapide).

Louez à Tours et vivez votre heure de Loire : je suis bon public pour le slogan de l’agence de location. On nous donne le choix de la voiture, gros machin ou gros machin, je demande la moins grosse des deux avant de me raviser sur le critère de choix : celle qui consomme le moins. Ce sera l’autre, alors. Les sièges sont comme souvent désormais inadaptés à qui aurait l’envie saugrenue de s’asseoir sur ses ischions et pas son coccyx. Ne parlons même pas d’avoir un long buste, quelle idée à la con, l’appui-tête me rappelle à l’humilité comme les malfrats de bas étage se font claquer l’arrière du crâne par leur hiérarchie énervée. Le museau de la bagnole est plus large que l’habitacle, cela rend l’empattement difficile à évaluer. Ils m’ont collé un tank, quelle idée pour reprendre la conduite après plusieurs années. Je roule sur des œufs en sortant du parking et bien au-delà ; de son propre aveu, j’ai l’air encore moins à l’aise au volant que le boyfriend, qui attend une date pour le permis.

Ça revient doucement, pourtant. Trois jours plus tard, je dois surveiller le compteur pour éviter les excès de vitesse.


C’est parti pour une sociabilité non-stop.

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Mercredi 22 octobre

La nuit n’est pas si pire sur le matelas étroit posé à même le sol ; les ronflements restent matinaux.


L’état des lieux avant la signature correspond à ma première visite de la maison. Cela ne correspond pas à l’idée qu’on se fait d’un couple ; le propriétaire me parle du boyfriend en disant « votre frère ». Les propriétaires n’en sont pas moins charmants avec leurs yeux bleus bleus, cernés ou non de khôl bien noir.

Dans une autre vie, nous confie le monsieur en aparté, il voudrait une femme qui n’aime pas tant déménager, il s’en enquerrait dès le premier date, c’est leur vingt-et-unième maison. Elle aime ça, les maisons, les réaménager ; ici, ils voulaient du neuf, ont eu du mal à trouver dans la région (ndlr : tu m’étonnes, le moindre village a une église qui classe tout le périmètre aux bâtiments de France), maintenant ils ont envie de retourner vers quelque de plus ancien, de plus traditionnel (ils ne disent pas authentique, ils sont vraiment sympathiques).

Ils nous expliquent tout durant la visite, tout ce qui fonctionne, la cafetière murale intégrée, le poêle à pellets pour lequel il faudra acheter une petite pelle qui, à la description, ressemble en tout point à la pelle-à-caca pour vider la litière du chat, le toit plat à déblayer, les paniers à salade à relever toutes les semaines au pied des gouttières pour que les feuilles mortes ne les bouchent pas. Quand je m’étonne de la chouette gargouille ou gargouille chouette sur le toit, le monsieur me raconte qu’il l’a trouvée en Suisse, il en cherchait une comme ça, mais l’animal lui a coûté deux heures à la frontière : pour être lestée, la chouette est remplie de sable, que la douane a suspecté d’être tout autre chose, le monsieur étant néerlandais. L’anecdote donne le ton ; j’ai l’impression que le boyfriend loue un AirBnB, pas qu’il achète la maison.

Mais il est temps de signer la vente. Adorables, les propriétaires pour l’heure encore m’attendent tandis que je manœuvre cette Citroën C4 dont je ne pense rien, mais qu’ils pensaient peut-être acheter eux, désolée, c’est juste une voiture de location. Tout du long du trajet jusque chez la notaire, ils mettent leur clignotant bien en amont, nous attendent au stop, me désignent une place en épi facile à prendre tandis qu’eux vont manœuvrer plus loin.

Le bureau de la notaire est un immense salon bourgeois, où des aplats de couleurs à l’harmonie contestable transforment les moulures (lambris ? cimaise ?) en cadres pour toiles monochromes sans toile. Nous nous asseyons autour d’un des deux immenses bureaux de la pièce — la notaire y travaille seule, l’autre sert de table d’exposition aux dossiers en cours, façon sélection du libraire. Le cadre luxueux n’empêche pas les aléas de la visio avec l’autre notaire de région parisienne — en direct live depuis un bureau tout ce qu’il y a de plus bureautique, neutralité triste du secteur tertiaire. Il y a de la lecture, des pages à scroller, des tentatives d’humour de part et d’autre. L’électroménager haut de gamme représente une belle part de la note, et s’achète sans garantie, précise la notaire, habituée aux « lutins » qui ont une fâcheuse tendance à faire tomber les appareils en panne peu après la vente. Le boyfriend est conciliant, paré, il a une tapette à lutins ; la notaire la lui envie. Cela se termine en félicitations et bouteille de vin « offerte » par l’agence — les guillemets sont de rigueur quand on connait la part du loup.

Quelques emplettes pour le dîner pour fêter ça : du bon fromage avec du pain en plastique. À 21h30, on a l’impression qu’il est minuit. Les étoiles brillent dans la chambre d’enfant que l’on occupe (sans l’enfant, en vacances chez ses grands-parents), mais la phosphorescence entame à peine l’obscurité dans laquelle nos corps s’amollissent et fusionnent. Je ressors furtivement en T-shirt blanc et culotte noire pour aller faire pipi… et coucou de la main au maître de maison, en plein goûter de minuit.