Capriccio, la foi en l’humour

Le premier Pass de l’année m’aura permis de voir Capriccio, de Strauss, avec les surtitres, ce qui fait tout de même une sacrée différence pour un opéra à la dispute si subtile. Ton oder Wort, musique ou paroles, le compositeur et le poète défendent chacun la suprématie de leur art. Mais comme l’on ne saurait débattre sur scène de pures théories et comme le sens est inséparable d’une certaine sensualité, ce duel prend la forme d’une rivalité amoureuse : il s’agit de séduire la comtesse qui les invite, ainsi qu’un metteur en scène et une fameuse actrice, pour préparer son anniversaire.

La déclaration du poète prend d’abord la forme d’un poème dramatique, récité par l’actrice et le frère de la comtesse, critique qui se rêve comédien, puis d’une déclamation-déclaration susurrée à l’oreille de la principale intéressée, ce qui lui fait quelque peu douter de la sincérité des sentiments exprimés, qui ne devraient pas supporter la publicité. Jamais deux sans trois, le poème est mis en musique par le compositeur et touche enfin la comtesse, qui ne sait cependant si elle doit en attribuer le mérite au poète, qui a fourni la base de l’œuvre, ou au compositeur qui a fait résonner les mots de manière à ce que la comtesse en entende l’intention.

Le metteur en scène entend couper court à cette version musicale de la poule ou l’œuf, qui ne se pense qu’au niveau du lied, en attirant l’attention sur la dramaturgie. Mais à ses maquettes de décors et ses ingénieuses machineries, l’assistance oppose l’inconsistance des livrets qui lui permettent de faire apparaître des dieux ex machina, bergers, nymphes et créatures fantastiques à l’appui. Sa défense prend la forme d’un couple de chanteurs italiens qu’il invite à se produire – l’occasion d’un duo parodique hilarant où les solistes, peu soucieux de la mort de leur personnage, ne cherchent qu’à se faire valoir au détriment de leur partenaire. Décalage de ton et de sujet, on ne se reconnaît pas dans ces opéras italiens ; la toge romaine enfilée par-dessus les vêtements souligne la non-réfutation de la critique, tandis que le petit sac à main dont ne se départit pas la chanteuse fait de ce genre de représentation un spectacle typiquement bourgeois (même petit sac à main ridicule dans la parodie du grand pas de deux – c’est un accessoire efficace). Cela fait mouche et, bourgeois gentilhomme flatté, le public applaudit chaudement le duo alors même que la dispute chantée reprend avant l’acmé, comme pour les désamorcer. Moquez-vous de nous, pourvu que vous parliez de nous.

L’opéra italien n’apparaît pas qu’à cette seule occasion : il est présent en filigrane dès le début, dans le débat entre la parole et la musica, posant au passage la question de savoir dans quelle langue l’opéra doit être chanté. Les citations sont nombreuses, de Rameau à Puccini et j’en manque sûrement encore la moitié. Maîtrise de la composition et sens de l’histoire et de l’humour vont de paire, la musique étant tour à tour orchestration de l’opéra et citation à l’intérieur de l’opéra ; les musiciens sortent alors de la fosse pour se retrouver sur scène, sextuor en répétition ou pianiste. La mise en abyme du livret et de la musique est renforcée par celle de la mise en scène, d’une intelligence délectable.

La scène est dès le début identifiée comme telle : la comtesse, qui assiste aux répétitions, est en effet dans la salle, parmi les spectateurs. Lorsqu’elle monte sur scène pour rejoindre son salon, celui-ci redevient scène, à la marge duquel le critique, sa sœur et le metteur en scène n’hésitent pas à planter leurs chaises, tournant le dos au public pour mieux s’y substituer. Même lorsque sonne l’heure de prendre le chocolat et que le salon reprend ses droits sur la scène improvisée, le dédale des fauteuils est parcouru par une jeune danseuse, divertissement duquel les personnages cherchent à se détourner pour reprendre leur différend, alors même que cela aurait dû le suspendre. La surenchère cornélienne vire à la cacophonie : trop de dispute théorique tue l’opéra, il faut reprendre l’histoire – mais d’abord faire taire les argumentaires. On renvoie chacun chez soi, rideau. Sort alors de sa cachette un vieux souffleur, myope comme la taupe qui lui donne son nom, pour un intermède rideau baissé, qui me rappelle le lamento du jardinier, dans l’Électre de Giraudoux. Hors de l’histoire, hors des histoires que suscite la dispute théorique, on souffle un temps dans l’espace-temps ménagé par le souffleur.

Les invités et le souffleur partis, l’histoire peut reprendre sans abyme, mais le rideau se lève… sur un autre rideau de scène, à l’identique. Impossible de les distinguer, le monde est un théâtre, et la scène, très vivante. Le metteur en scène (Robert Carsen, pas le personnage) nous le souffle : le personnage ne s’avance plus avec sa personnification, mais la métaphore tient toujours. Hésitation prolongée de la comtesse entre le compositeur et le poète, entre le son et le sens… Prolongée, car une question extérieure à l’opéra (car faisant retour sur cet art) ne peut se résoudre à l’intérieur de l’opéra (et son histoire) sans le mettre en péril. Le choix est impossible pour la comtesse et impertinent pour le spectateur qui vient d’assister à la brillante démonstration de l’équilibre entre les deux : la question de la primauté de la parole ou de la musica ne peut être résolue, car elle ne vaut plus, bien que sa métaphore reste en place à travers les personnages qui l’ont posée.

 

[Photo d’Éric Mahoudeau]

S’abymer dans la contemplation…


Pour sortir de l’opposition entre thèse et antithèse, il faut sortir de l’opéra particulier qui l’a posée : les décors disparaissent, la scène redevient scène, avec ses coulisses et ses machinistes, la comtesse, Michaela Kaune à qui l’on apporte un verre d’eau, et le petit foyer, dont les décors étaient une réplique, retrouve sa place au fond de la scène, dans son enfilade. Cette déconstruction n’a rien de la destruction : c’est une apothéose. Les murs s’effacent en même temps que le dilemme de l’opéra et l’on sort de l’impasse sans avoir eu à choisir. Le dépassement de l’opéra (par l’opéra) est une révélation – que l’on ne comprend pas mais que l’on l’entend : la comtesse a beau énoncer ses doutes, la musique la contre-dit et nous annonce que la synthèse a déjà eu lieu. L’hésitation prolongée entre son et sens reste en suspension ; la comtesse, à la robe bleu nuit pailletée, semble flotter dans le ciel.

 

[Photo d’Éric Mahoudeau]


Ne reste plus à la fin que la danseuse, tout au fond, à la barre du petit foyer : ni les paroles ni la musique ne prévaut, ce qui vaut est le mouvement de l’un à l’autre, des paroles à la musique et de la musique aux paroles. On passe aussi du couple des notes et paroles à celui de la musique et de la danse, comme si, de la poésie à la musique et de l’opéra à la danse, il y avait toujours un art pour en englober un autre. Mais ça, c’est peut-être moi qui choisis de le voir…

 

Pour prolonger le délice de l’hésitation :
le livret de l’opéra, Palpatine, qui l’a vu avec moi une seconde fois, Aymeric… 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 + 19 =