Chercher des noises à Casse-Noisette

A l’entracte, alors qu’on tente en vain de se replacer et que Palpatine est parti chercher les flyers de la distribution, B#4 me demande ce que j’en pense, et ce n’est pas uniquement mon incapacité chronique à engager la conversation avec quelqu’un que je viens de rencontrer qui me prive de donner une réponse pertinente. Je n’en pense rien. J’aime cette féerie cristalline qu’est Casse-Noisette, la regarder se dérouler comme le compte à rebours d’une boîte à musique, me laisser hypnotiser jusqu’à ce que les derniers flocons de polystyrène soient retombés immobiles dans leur boule de neige.

Mais je n’en pense pas grand-chose. Joël, rencontré après le spectacle (il était aussi à l’opéra mais à Garnier), a sommairement mais assez justement résumé la chose : le premier acte est destiné à ceux qui aiment les enfants, le second, à ceux qui aiment la danse. Ca tombe plutôt bien, à défaut d’un quelconque élan vaguement maternel pour les shreks braillards, je fais partie de la seconde catégorie, ce qui m’empêchera peut-être de passer pour une sale gamine totalement blasée.

Pas de calendrier de l’Avent cette année, ni de sapin, mes cadeaux ne sont pas encore faits ; Noël me paraît loin, perdu dans des illuminations criardes à la Broadway sans rien conserver de la poésie de l’avenue mythique – non mais, vous avez vu l’horreur des Champs-Elysées ? Certes, ce n’est pas l’artère du bon goût, mais pas de veine, elle contamine les alentours : l’avenue Montaigne, quoique moins aveuglant en rouge, frise le bordel. D’habitude à cette période, j’adore me promener les joues au froid, emmitouflée dans des vêtements bien chauds ; cette année, le froid fait mal et n’est en rien vivifiant. Je ne trouve pas qu’il soit de bon ton de mépriser l’esprit de Noël, simplement, là, je n’y suis pas. C’est un peu la même chose pour Casse-Noisette.

Je ne parviens pas à m’émerveiller devant les enfants, même si je trouve que leurs alignements sont plutôt bien observés pour des élèves de l’école de danse. Les divertissements du deuxième acte sont brillants, mais m’apparaissent plus décousus que jamais – le paradigme de la fête fourre-tout dans laquelle les délégations étrangères (espagnoles, russes, chinoises…) côtoient des bergères de roman précieux. La danse arabe est une petite merveille de sensualité ; aussi ne devais-je pas avoir les sens très en éveil pour m’étonner de l’ampleur des applaudissements lorsque Céline Talon est venue saluer. Quant au prince, j’ai eu du mal à reconnaître Marc Moreau dont il m’avait semblé lire le nom dans la distribution affichée sur le site de l’opéra, et pour cause : c’était Nikolaï Tsiskaridzé. Pas forcément une grande complicité avec sa Clara (on peut imaginer que l’artiste, invité, a eu un nombre de répétitions assez réduit avec sa partenaire), mais bon prince (ah, la variation du deuxième acte, quasiment imprimée dans la mémoire depuis le concours… c’est reposant de ne pas craindre de l’y voir tituber – tours finaux qui claquent), sans qu’il me mette sous son charme.

Trop de mais. Peut-être est-il un peu normal de chercher des noises à Casse-Noisette : après tout, son combat contre le roi des rats donne lieu à l’un de mes moments préférés, en souris bon public que je suis. Et il est clair que Myriam Ould-Braham est parfaite en Clara (je me demande bien en quoi elle ne serait pas parfaite, tiens – la mauvaise foi est à double sens). Tous les gestes sont ciselés, nuancés ;  l’évolution de son personnage, parfaitement conduite : métamorphose de l’enfant à la femme, que je ne peux que constater lorsque, à la clôture du songe initiatique par le réveil de Clara, je suis surprise de la retrouver dans sa petite robe bleue, enfantine sans être puérile. Quelques instants auparavant, elle était en tutu plateau, maîtresse souveraine. La petite Wendy a bien grandi, et Myriam Ould-Braham est plus ravissante que jamais.

 

Ces petites noisettes (entourées de chocolat praliné, on ne voyage pas au royaume des sucreries pour rien) étaient délicieuses, mais, vous l’aurez compris, je n’en ferai pas provision – vision plus que jamais éphémère. Je ne regarde pas ce ballet de haut, certainement pas ; nénamoins, si j’en donne l’impression, c’est peut-être aussi de l’avoir vu de haut. Curieux qu’il ne m’ait pas porté au septième ciel, parce qu’on est était très proche aux 7èmes galleries : la vue imprenable sur les crânes plus ou moins dégarnis du parterre en contrebas (exception faite pour les chignons des gamines – Casse-Noisette fait descendre la moyenne d’âge du public) nécessitait de ne pas avoir le vertige et de faire attention à ses affaires (j’ai tout de même réussi à faire tomber ma place comme un flocon, qui a eu le culot de filer la métaphore jusqu’à fondre et demeurer introuvable).

[moment volé au ballet : me tourner vers ma droite et voir nos trois petites têtes plantées sur nos mains, avants-bras posés sur la rambarde – spectateurs à la tête de choupinets]

La vision est assez bonne en ce qui concerne le champ auquel elle ouvre : l’angle mort sur le côté est très faible, bien plus qu’à Garnier, surtout avec les décors encombrants (il n’y a guère que l’arrière-scène qui soit hors de vue et masque l’arrivée du roi des rat – la scène de Bastille est très profonde, aussi) ; elle l’est beaucoup moins en terme d’angle. Si l’on oberve quelques curiosités, comme les arabesques décroisées ou la neige de polystyrène qui tombe bien en ligne en avant-scène, puis en arrière-scène, laissant au corps de ballet, entre les deux, l’espoir de ne pas trop glisser, la belle cartographie mouvante qu’offre cette vue du ciel ne suffit pas à compenser les visages qui nous sont soustraits (et que j’étrangle Palpatine en lui empruntant ses jumelles, passées autour du cou par précaution, rapport à la hauteur – Héloïse Bourdooooon !), ni surtout à faire oublier à quel point les lignes sont aplaties. Le problème n’est pas tant que la distance fasse des danseurs de petites marionnettes, mais qu’elle en déforme les proportions, les écrasent : les arabesques sont raccourcies, les sauts plaqués à terre… Plus que jamais, je me rends compte que la danse classique repose sur une esthétique des lignes. Il me vient alors à l’esprit que si la gestuelle déstructurée de Genus faisait glousser ma voisine qui soulignait pourtant l’originalié de Nicolas Paul en s’étonnant de ce que l’on pouvait encore inventer après Forsythe (elle semblait donc l’apprécier), c’est peut-êtr
e parce que Wayne McGregor brise ces lignes (ou les fait onduler), tandis que Forsythe (du moins celui du répertoire de l’Opéra de Paris, je ne connais de toutes façons que celui-ci) les rend encore plus visibles par les étirements auxquels il les soumet. Une idée comme ça, ce doit être l’effet boule de neige. A ne pas confondre avec l’effet flocon de neige (cf chez Palpatine le “mathiiiilde” final).

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