Rittô (début de l’hiver)

Les premiers camélias fleurissent

Vendredi 7 novembre

Le msemen sur les marches au soleil en compagnie de L. était une bonne idée. Assister à la restitution qui a suivi, moins. J’ai trouvé ça creux, de l’entre-soi auto-congratulant qui m’a fait regretter d’avoir sacrifié deux heures de mon jour off (et épuisé ce qui me restait d’énergie en poker face, au lieu de recharger au calme chez moi).

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Samedi 8 novembre

Mes joues se gonflent plusieurs fois ce samedi : pendant les cours du matin, où l’on n’avance pas, bien moins en tous cas qu’avec les enfants du mercredi en école privée, et dans l’après-midi, quand mille micro-décisions m’assaillent, entre début de pointes à encadrer et certificats médicaux à guetter, rafraîchissant la boîte mail entre chaque exercice, non pas encore, oui j’ai vérifié, non tu ne peux pas partir sans autorisation écrite, on y va, première position face à la barre, oui tu peux aller aux toilettes, face à la barre, pas de profil, oui c’est normal de ne pas y arriver de suite, chuuuuuut, oui je peux remontrer l’exercice, relevé, quarante pieds à scruter, non vous retirez les pointes même si vous n’avez pas mal aux pieds… J’écope. Ça s’arrange avec le groupe suivant, où les progrès transparaissent, et j’ai enfin l’impression de ne plus subir et d’être utile en fin de journée, à donner de vraies corrections — elles ne sont plus que six, ça change tout.

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Dimanche 9 novembre

Je finis Betty ou c’est elle qui m’achève. La beauté nait-elle de sa juxtaposition avec une dureté infinie ou est-ce un contrepoint que l’on s’invente pour continuer à lire des horreurs ? Décès, deuil, violence, viol, inceste, meurtre, racisme, les TW n’en finissent pas. Toute la violence du Sud des États-Unis condensée en une famille, en un roman — les Rougon-Macquart de l’Ohio, infusé d’un passé cherokee. Je ne ressens pourtant pas l’à-quoi-bon que me déclenche Zola, qui pointe chez le boyfriend quand j’évacue-énumère les destins tragiques de la fratrie ; l’histoire s’écrit à partir de celles que la famille s’invente et les motifs se font bien écho jusqu’à délivrer une forme de résolution.

Page avec l'achevé d'imprimer. Au crayon à papier figurent les noms des personnages avec leur âge.
Un précédent lecteur avait manifestement du mal à s’y retrouver.

Devant les étagères de la cuisine, je repense à ce que disait le boyfriend l’autre jour, qu’avoir des frères et sœurs nous apprend que nous ne sommes pas le centre du monde (mon demi-frère à ce jeu-là ne compte pas, j’ai bien été élevée comme unique fille de ma mère). J’y repense et je pense soudain qu’un père qui quitte le foyer pour aller en fonder un autre avec une autre femme et un autre enfant, ça l’apprend aussi pas mal (même si, c’est vrai, je suis restée le centre d’une personne, et j’ai parfois du mal à me décentrer).


Je ne fais pas grand-chose de cette journée, on appellera ça se reposer. Une heure au téléphone avec Mum, qui n’a pas grand-chose à raconter puis ne s’arrête plus : nous ne nous étions pas appelées depuis près d’un mois. Demi-tour rapide au parc Barbieux autour de l’arbre pavé, rond-point pédestre près du point d’eau, il vente. Fin de la première saison de Blue Eye Samouraï.

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Lundi 10 novembre

Quand je sens la caresse de la couette le matin, que je somnole avec l’impression  que je pourrais dormir toute la journée, là seulement, je commence à me reposer.

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Mardi 11 novembre

Somnoler encore un peu de tout mon poids sur les jambes du boyfriend. C’est doux.

Œuf au plat sur gâche grillée et beurrée, nouvelle spécialité du boyfriend;

J’ai maintenu les cours en dépit du jour férié. Elles sont moins nombreuses, mais toutes investies dans la compréhension du mouvement, c’est un plaisir de faire cours avec elles.

En discutant barre à terre, il ressort que la mienne est très différente de ce que proposait la directrice — mais complémentaire : C. peut désormais s’agenouiller, fesses sur les talons, alors que c’était impossible pour elle il y a deux ans. Je n’avais pas enregistré la difficulté initiale ; cette « petite victoire » me fait grand plaisir.

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La terre commence à geler

Mercredi 12 novembre

[rêve] avec une autre candidate beaucoup plus jeune, je passe l’audition pour un Julliard à la française, c’est non, je demande si c’est un non, retentez l’année prochaine ou un non, laissez-moi tranquille, la directrice rit, c’est un non laissez-moi tranquille elle n’altère pas ma question, j’aurais dû m’en douter, je suis trop âgée de toute façon, pas comme ces plus jeunes qu’on pourrait au moins faire danser dans des publicités / je me retrouve encore à chercher des toilettes et à n’en pas trouver qui soient isolées, quelqu’un entre quand je commence à uriner (laissez-moi tranquille)


Le crumble deux chocolats est particulièrement généreux aujourd’hui. Le soleil qui se faisait sentir à un bout du banc a presque disparu de l’autre quand je me relève, cours suivants révisés, corps et esprit aussi reposés que possible sur la pause déjeuner.


« Tu sens bon » me dit une enfant ; une autre forcément renchérit en se collant à moi. Ça fait quatre heures que je donne cours, je pue.

Garder ses distances avec les enfants est compliqué ; ils n’apprécient pas les distances et se collent. J’ignore si je ne me suis pas assez dégagée en amont ou si l’élève s’est rapprochée au cours de la démonstration, mais je sens le choc et, cherchant l’origine de la douleur diffuse au niveau de la bosse métacarpo-phalangienne, je la trouve sur le nez d’une élève. Je ne sais plus où me mettre. La bombe de froid sur le visage, ça ne va pas le faire, on passe un mouchoir sous l’eau bien froide et le mouchoir sur le nez. Elle et son nez sont de bonne composition : il n’y a rien d’amoché, et elle reprend vaillamment le cours sans faire aucune vague.


Après une délicieuse raclette sans appareil à raclette, pommes de terre et fromage simplement glissés dans un plat au four, la soirée s’enlise, le boyfriend dans la digestion, moi dans le canapé à ses côtés. Un énième quizz est lancé ; il s’agit cette fois de deviner par quelques mesures de la bande originale l’animé, le Disney, le jeu vidéo ou le film que je n’ai pas vu et dont il est extrait. La tablette m’hypnotise ou les mains du boyfriend sur mes pieds, mes mollets courbaturés, je n’arrive à m’extraire, la soirée passe, est déjà passée, je m’énerve de n’en avoir rien fait de plaisant ou d’utile au moins en ne me couchant pas trop tard. Trop tard.

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Jeudi 13 novembre

Humeur et fatigue : je suis au bord des larmes en partant à mon cours de stretching postural, et encore quand j’y suis, quand craque S., récemment opérée du genou, qui ne dort quasiment pas à cause de la douleur et de la peur de ne pas récupérer sa mobilité. Au menu du jour : apprendre à avancer le bassin en utilisant les ischio-jambiers et mettre la base de son cou en arrière dans les arabesques (et tout le temps, en fait). Quand j’y parviens, j’ai l’impression d’avoir deux rails qui s’enclenchent au niveau des cervicales et forment une gouttière le long de la colonne jusqu’aux omoplates environ (un peu comme la poignée rétractable d’une valise, qu’on déplierait).

Une foccacia à 14h et une glace à la pistache à 17h améliorent l’humeur. En la léchant sous mon parapluie dans le vieux Lille, je commencerais presque à sentir, de loin, l’atmosphère de Noël, manège en montage, décorations éteintes mais accrochées, paillettes d’enseignes sur les pavés mouillés.

Les cours se passent bien, je regrette seulement certaines choses dites sans y penser, à deux reprises, qui pourraient me mettre en porte-à-faux avec mon employeur. D’abord à deux mères du cours ado, c’est déplacé, puis je récidive avec le cours adulte quand l’une me dit en plaisantant que je devrais leur payer la tournée : avec ce que je gagne, devinez combien, hein, autant dire que le cours ne serait pas très rentable. Mais pourquoi je dis ça ? (Le boyfriend suggère : la fatigue.)


Le chat et moi chacun sur une cuisse du boyfriend, à se faire gratouner la tête : c’est ça la vie, il dit et je suis d’accord.

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Vendredi 14 novembre

Je résiste au confort de lancer une vidéo de Yoga with Adriene et en cherche une en français — si je veux un jour me lancer dans la formation, autant avoir dans l’oreille les tournures dans la bonne langue. Cela me hérisse au début, les voix doucereuses ou exagérément sonorisées jusqu’aux bruits de bouche, j’en lance deux trois puis reviens à la première et m’habitue. Un tout petit quart d’heure qui me fait du bien au-delà.

Dans une position qui démarre à quatre pattes, la main passe dans le dos pour aller saisir l’intérieur de la cuisse opposée et je sens mon cerveau qui bugue et adore ça, trouver de nouveaux chemins de mouvement.


Mum m’apprend par SMS qu’un ballet inconnu au bataillon passe sur France 4. Gustavia : soirée balleto-bitch. Pour l’occasion, je rouvre Twitter (les balletomanes ne sont pas sur Mastodon) mais personne ne live-twitte la soirée — end of an era.

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Samedi 15 novembre

Est-ce parce que je n’attendais rien d’autre que du chaos de cette journée ? parce que j’arrive enfin à me souvenir du prénom de chacun, qu’ils commencent à me venir avec un semblant de fluidité ? Contre toute attente, la journée se passe bien, malgré les conditions approximatives, le pianiste que je n’avais pas réussi à contacter pour qu’il prépare un morceau et, dans l’après-midi, la salle d’orchestre de taille réduite (orchestre de chambre ?) à la place du studio de danse. Je parviens enfin à faire un cours à peu près décent aux premier cycle (ils discutent toujours, mais se re-concentrent plus rapidement) et, le boyfriend avait raison, j’improvise — un échauffement au milieu dans la salle sans barre, et un cours décousu, où les élèves se familiarisent quand même avec le morceau qui va nous occuper les deux prochains mois.


Le soir, on chirachise, ça commence à devenir une habitude, et l’anxiété tombe comme la nuit ou le vent, pour ce qui semble plus durable qu’une accalmie. A disparue l’impression que j’allais imploser ; le boyfriend le voyait bien. Je lui montre mes piqûres de moustique (de novembre !) — comme une enfant, je réalise après-coup, le coude à l’air. Il l’analyse sans jugement, c’est un besoin d’attention comme un autre. Et lui, quels sont-ils, ses besoins d’attention ? Quasi inexistants. Je ne saurais dire. Il me lit si facilement qu’il trouve toute réassurance avant d’avoir besoin de la chercher.

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Dimanche 16 novembre

[rêve] elle me raccompagne, je me glisse dans la voiture si petite qu’elle ne dépareillerait pas dans une attraction sur des rails, je tiens à peine à la place passager dans le tissu les genoux serrés contre moi, elle sait, c’est petit, mais elle aimait bien tout ce tweed

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Les jonquilles et narcisses fleurissent

Lundi 17 novembre

J’ai du mal à prendre plaisir à rien dans cette journée aux trois-quarts de repos et qui pour un quart ne semble plus l’être du tout. Je fais quand même quelques trucs, j’ai besoin de les énumérer, ce n’est pas super bon signe, mais j’aurai quand même lancé et étendu une lessive, enregistré le chèque énergie surprise, et rangé sans le vouloir en cherchant un adaptateur égaré (que je n’ai pas retrouvé). Le plaisir arrive sur le quart de journée qui ne lui est pas dédié, en cours particulier.

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Mardi 18 novembre

[rêve] nous sommes avec le boyfriend dans une boutique désaffectée, on commence à se chauffer, debout au milieu des trucs qui traînent, je l’entraîne derrière le rideau de l’ancienne cabine d’essayage, une femme en âge d’être grand-mère est entrée, s’est installée, elle a ses habitudes dans cette boutique désaffectée / je suis à New York, dans un magasin de danse qui regorge de fin de séries, de justaucorps à petits prix, tant m’attirent, ce noir à bretelles avec quelques empiècements géométriques jaunes et vert ou jaunes et violet, je ne sais plus où donner de la tête, j’essaye, j’essaye, garde avec moi cette jupette rose pailletée doublée en dentelle noire, les paillettes sont improbables mais la doublure noire qui ne se voit pas change tout, ce n’est plus si girly, et cette autre jupette infusée de noir en bas, blanc et couleur au-dessus, c’est une taille enfant, il me faudrait la même en grand

je suis souvent à New York en rêve ces temps-ci, la dernière fois il semblait indispensable d’y manger des patates douces, emballées même pas frites dans un wrap de fast food, c’était ce qu’on était venu chercher


Il n’était pas nécessaire que j’assiste à la réunion, aussi est-il parfaitement logique que j’enfile autre chose qu’un pyjama et que je lutte jongle avec Zoom et WhatsApp pour me connecter à la réunion à laquelle il n’était pas nécessaire que j’assiste, pour assister à une engueulade larvée entre quelqu’un présent hors-champ et quelqu’un isolé dans un autre écran, pour qui il n’était pas non plus nécessaire d’assister à la réunion je présume.


Je dois demander à un collègue musicien que je n’ai jamais rencontré de couper le morceau sur lequel on avait donné notre accord pour un partenariat dansé, ce n’est pas idéal je sais, ce n’est pas idéal et pas très sérieux me répond-t-il, et les mots me hantent, pas très sérieux points de suspension, c’est de notre faute, notre ? ma ? leur ? notre, ma, c’est de ma faute, du moins il le croit ou je le crois. Les tensions larvées et cet incident, cette faute, boulent de neige avec la fatigue, l’anxiété. Le soir, après les cours, ça revient, boomerang — d’une intensité qui n’a plus rien à voir avec le prétexte initial. J’ai commis une faute, pas celle-ci, peut-être une autre que j’ignore encore, quelque chose d’irrémédiable en tous cas, ça s’insoutenable en moi, je ne pleure plus je sanglote, si dur si serré que ça pourrait physiquement rompre, je n’ai jamais connu ça que quand j’ai rompu, je me sens vriller, il faut que ça cesse, mais ça ne cesse pas, la tisane au CBD n’apaise rien, lâche la bride au bad trip, jamais je ne me droguerai je déclare solennellement au boyfriend qui plaisante que c’est rassurant, il est inquiet, de cette crise, ces sanglots qui viennent de loin, profond, et reprennent à briser, je veux que ça s’arrête, ça ne va jamais s’arrêter, le boyfriend me contient, recueille ce qui de moi pourrait se perdre et peu à peu m’apaise, j’ai dû finir par m’apaiser, comme on apaise un enfant, et m’endormir d’épuisement.

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Mercredi 19 novembre

Contre toute attente, la journée se passe bien, sans fatigue spécifique, sans menace de craquage. Les pensées parasites se tiennent à distance, comme derrière une vitre, comme si hier n’avait pas eu lieu. Je ne sais pas si je suis redevenue moi-même ou partiellement étrangère à moi-même.


Une collègue expérimentée n’a pas encore choisi ses musiques, ça me rassure, je ne suis pas en retard.


L’appartement est vide. Ce n’est pas triste. Ce n’est pas chaleureux, mais ce n’est pas triste : c’est silencieux. Suspension des stimulis, des micro-ajustements permanents, possibilité de repos mental. Interludes assurés par le chat (ma polenta est pleine d’olives, je gagne en intérêt). Le boyfriend réapparaît de travers dans le cadre de la visio, allongé dans son lit avec ses draps dans sa maison, et les émotions reviennent : fin de l’anesthésie émotionnelle si c’en était une, une colère légère me traverse. Nous ne sommes pas ensemble, et je n’ai pas mon temps à moi. Verbaliser l’émotion l’aide à se dissiper.

Une musaraigne s’est introduite dans la maison du boyfriend. Heureusement que le chat n’est pas là, commente-t-il dans l’après-midi, vidéo à l’appui. Le soir, il me raconte comment il l’a attrapée, aussi délicatement que possible, pour la remettre dehors. Alors qu’elle grignotait des feuilles et qu’il sortait le smartphone pour la filmer toute mimi en plein air, une buse a surgi de nulle part et il est resté sidéré quelques secondes devant la musaraigne volatilisée (révélation en écrivant : volatilisé, c’est capturé par un volatile ?). Tu penses sauver une musaraigne et tu la livres à un rapace : baptême de campagne. Citadin, on ne voulait pas connaître la fin.

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Jeudi 20 novembre

Cours de stretching postural :

  1. reprise inlassable de cette chaîne musculaire qui, bien engagée, donne l’impression d’une barre de fer-pilier le long de l’intérieur de la jambe. On en découvre toujours un nouveau morceau manquant ; aujourd’hui :  tout en haut des cuisses, à l’entrejambe, des muscles à continuer à (re)serrer dans les dégagés alors même que les jambes s’écartent l’une de l’autre. Resserrer la jambe qui dégage et pousser vers l’extérieur la jambe de terre, ces contre-mouvements contre-intuitifs…
  2. position de la cuisse avec le genou dans l’aisselle pour développer à la seconde à grande hauteur : la position correcte m’est inconnue, j’ai l’impression d’être en dedans lorsque je parviens à l’emprunter.

En barre au sol, je reprends ce que j’ai appris le midi même, le genou dans l’aisselle. Je passe auprès des uns et des autres rectifier les postures, j’adore ça, ces ajustements individuels. Je réussis à remballer relativement vite le soir venu ; mon vendredi n’est pas libre.

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Vendredi 21 novembre

Rentrée à 22h30 la veille, endormie vers minuit, réveil à 7h00 pour un départ à 7h40 make it 50 : autant dire que ce premier jour de formation pour la préparation au concours me ravit.

Il faut à nouveau tenir six heures, non à donner cours, mais à une table, mon prénom sur un chevalet. Le stylo-feutre ultra-fin n’était pas indiqué, je repasse et élargis les lettres, le genre de lettrage qui me renvoie à mes années de calligraphie. Je n’ai pas non plus trop perdu en majorette de stylo — le faire tourner sur le plat du pouce et échouer à le rattraper avant un léger bruit contre la table. On n’attaque pas le contenu de ce qu’il nous faudra bachoter ; c’est une journée pour « apprendre à apprendre ». M’être levée si tôt sur mon jour de repos pour ça… J’ai du mal à contenir mon agacement ; j’arrive de moins en moins à me conformer en vieillissant, la docilité de bonne élève ne suffit plus. Ma voisine toute de vert vêtue, ongulée et zieutée (pull clair, vernis foncé, gourde métallisée, yeux pétants) a encore plus de mal ; nous échangeons quelques regards de connivence.

Sur une quinzaine de personnes, nous sommes trois profs de danse, la vaste majorité est musicienne, je tente de retenir prénoms et instruments. Sans même parler du jeune homme au total look de geek TSA, il n’y a pas grand monde de neurotypique là dedans. Et pour ceux qui le sont peut-être, les personnalités sont fortes — pour ne pas dire les egos. Ce concours est aléatoire, me dit-on en sortant, comme l’ont répété au cours de la journée ceux qui n’en sont pas à leur première tentative. Au-delà de la chance, des questions qui tombent plus ou moins bien, du jury et de la tête du client, je me dit que le client est ici bien difficile à manager et que c’est probablement une variable que l’on sous-estime. On me dit aussi que c’est une chance pour le concours d’être dans une structure régionale et pas seulement communal ou départementale ; un débutant contractuel à ce niveau-là, ça n’existe pas, je suis une anomalie heureuse.

La formatrice reconnait l’absurdité et du concours et de cette première journée de formation, n’hésite pas à reconnaître qu’une partie du programme est chiante — fact. C’est une dame adorable qui ne résiste pas à une bonne anecdote ; ancienne DRH à la retraite qui a bien bourlingué, elle en a toujours une de circonstance. Contrairement à mon ex-voisine verte qui fulmine (ex- car j’ai fui la clim), j’ignore si ces anecdotes de plus en plus éloignées du sujet (y en a-t-il un ?) font passer la pilule ou la rendent plus difficile à avaler, en retardant l’abord de ce qu’on apprend qu’il y aura à apprendre. Véner le matin, je débranche mon cerveau l’après-midi, le laisse partir sur ces méta-réflexions. Il va falloir s’intéresser à l’actualité, soupir, revoir le fonctionnement des institutions et pas seulement culturelles, les prérogatives du président, de l’assemblé nationale, le vote d’un budget, déplier des acronymes, savoir qui fait ou ne fait pas quoi, élit qui comment.

Je m’octroie une glace au marron avant un rendez-vous à trois contre un — un parent d’élève, les yeux pelliculés par l’émotion : son enfant va peut-être moins bien que ce qu’elle croyait. La fois suivante, l’enfant râle, néanmoins ravie de l’attention : elle doit voir une dame pour l’aider avec ses émotions.

Au lit à 21h30, le corps récupère et le cerveau en profite pour se rallumer.

Revue de blogs #18

J’ai besoin de reprendre pied, reprendre main et fabriquer.

Christine Jeanney, block note — battant, Tentatives

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Chez Mathilde, Journal culturel #11, Tant qu’il nous reste des dimanches :

J’ai mis longtemps à comprendre que c’était à cause d’elle [l’anxiété], ces mauvaises nuits avant un impératif.

Tu quoque.

Une heure, c’est pourtant si long. Entre une heure d’Instagram et une heure de natation, on mesure pourtant bien ce que cette durée peut représenter.

Il faut faire cependant attention à ne pas tomber dans un autre pan du capitalisme. Je ne veux pas mon temps et mon attention pour en faire quelque chose.

Profiter d’un moment au café, voir le ciel, trouver un beau caillou, sans les partager.

Ici, j’ai pensé à Karl (sans les partager).

J’attends de retrouver une forme de tranquillité d’enfance sans Internet dans ma poche […].
Je me suis gavée. J’attends la faim du monde.

Là, à Aftersun (tranquillité d’enfance).

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Pour une personne de ma classe sociale, laisser des espaces inoccupés est impensable. On ne gâche pas le papier. […]  je vais payer pour du blanc, acheter du non imprimé. Ça n’est pas évident dans le milieu d’où je viens. […] Mon rapport aux marges, aux espaces blancs, est lié à ma condition matérielle. […] Par exemple, devant un recueil de poésie où il arrive qu’une page soit presque entièrement vide sauf un seul vers, parfois sauf un seul mot, je n’avais pas vraiment compris pourquoi j’étais un peu gênée, pourquoi je devais combattre cette gêne, passer outre. Dédier du temps à ce passer outre, que d’autres ne voient même pas.

Christine Jeanney, block note — gens, Tentatives

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Se délester, continuer de le faire sans se laisser envahir par un sentiment d’anxiété, voilà ce que à quoi je voudrais parvenir. Abandonner les choses sans se sentir abandonné.e, c’est aussi une forme de voyage.

Anne Savelli, Réussir à vagabonder, Fenêtres Open Space

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[l’écriture] Tantôt c’est revenir sur ses pas et se défaire, se refaire, s’entêter aussi. Tantôt c’est dénicher un rien, un indéfinissable, s’y attarder et le tendre à d’autres, en espérant que ça ira rencontrer quelque chose en eux.

L’écriture me fait l’effet du travail des bousiers : on roule une boulette de caca, inlassablement, et on attend que ça devienne peut-être un trésor. Peut-être. […] Je ne dis pas parce que c’est essentiel ou vital. Je déteste quand on dit ça, c’est dépolitiser les besoins vitaux, leur faire revêtir un aspect poétique et vaguement bourgeois. Je peux vivre sans écrire, et même bien vivre. Peut-être même mieux vivre, parce qu’à l’ouvrage je me cherche, me fouille, me visite.

Mathilde, Chasse aux nazis & cake aux pommes, Tant qu’il nous reste des dimanche

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Le soir je regarde Eternal Sunshine que j’avais vu il y a des années et beaucoup oublié […]. Je voudrais ses cheveux de couleur. Je voudrais montrer au monde comme je suis folle dedans, ou belle, peut-être.

Dame Ambre, Nous marchons sur des arbres

<3

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 La sérénité inesthétique du lieu me rassure et m’attire.

Karl, sans prétention, Les carnets Web de La Grange

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Elle avait envie de sa tendresse. Elle était sûre qu’il serait doux.

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt, cité par Karl

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Je veux autant conseiller ce film que le garder pour moi. Parfois, j’ai peur que des gens n’aiment pas ce que j’aime et réduisent l’amour, gâchent la lumière.

Au petit bonheur la chance. J’aime bien cette expression. Elle résume très bien mon classement bucolique. J’applique un savant « Ça passe ? Sa place ». Je sais à peu près où trouver tel roman, et je trouve même tout à fait formidable d’être incertaine. Chercher un livre, c’est tomber sur d’autres.

Mathilde, Journal culturel #8, Tant qu’il nous reste des dimanche

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[…] un spécialiste du bonheur, spécialité en elle-même ridicule, affirme qu’en vieillissant on soustrait des objectifs à son existence plutôt que d’en rajouter sans cesse.

Quand je publie un roman, c’est pour partager mes expériences, pour donner le temps que j’ai vécu, le compresser pour que le lecteur l’absorbe et le décompresse en lui.

Thierry Crouzet, Se soustraire au monde

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Il me semblait avoir quelque chose de simple, si simple à dire, qui pourrait servir à tout le monde, qui aiderait à ensevelir pour toujours la mort qu’on porte en nous

Huit et demi, cité par Christine Jeanney

Et joie, je comprends l’original en italien !

Mi pareva d’avere qualcosa di così semplice, così semplice da dire, un film che potesse essere utile un po’ a tutti, che aiutasse a seppellire per sempre tutto quello che di morto ci portiamo dentro.

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J’essaie de nourrir mon regard d’affection pour elle, si attentive aux fleurs, afin de me rappeler — ou d’inventer, car l’amour s’invente — pour quelles raisons nous sommes ensemble.

Les nuits échouées #645

Cette incise.

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J’observe et je documente. […] Je n’ai pas d’objectif noble, ni de message à transmettre. J’ai un besoin égoïste de collectionneuse. […] Je crée pour moi d’abord, pour me faire du bien et me donner de la joie.

Fanny Cheung, Explorartise, Ynote_hk

Documenter, je n’avais jamais mis ce terme-là sur mes prises de note à l’origine du journal. Cela crée un drôle d’écho avec mon ancien poste, où j’établissais la doc’ de logiciels — comme si cet ancien CDI alimentaire faisait rétrospectivement sens, malgré l’impasse dans laquelle je me suis sentie enfermée.

Je n’ai pas peur des accidents dans mon processus, ils expriment le jeu du hasard dans la vie. Les accepter transforme mon travail en pratique spirituelle.
Dans cet exercice intime, je recherche l’apaisement et l’équilibre.

Autant je me reconnais dans la pratique égoïste, autant pas du tout dans l’acceptation des accidents. J’aimerais — l’apaisement aussi.

…

Je sais que tu pars.
Je sais et je l’accepte.
Je te le dis en silence quand mes mains cajolent les tiennes, qu’elles massent la soie froissée de ta peau.

Et je me demande ce qui en toi sourit, puisque tu n’es presque plus là. […] Ton visage est resté plein de bonheurs qui te hantent comme de merveilleux fantômes.

J’ai fait la traque aux regrets et n’ai trouvé que de la gratitude.

Chloé Vollmer-Lo, Je sais, Le petit laboratoire

Lisez aussi le bel éloge qui suit.

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Chercher à comprendre pour ne surtout pas avoir à sentir.

Touché.

Je vais bien et je vais mal et j’accepte doucement que les deux peuvent cohabiter en sécurité.

Eliness, The Secret Garden, Hypothermia

…La Lune Mauve m’a fait découvrir cet article de Tommy Dixon : Do what you can’t.

The more I did, the less tired I felt. The more hard things I attempted, even if I failed, the more my competence and confidence grew. […] Idleness is almost always a mistake. Waiting is not only debilitating and demoralizing, but also exhausting. When Hesiod said, « Hunger is the natural companion of the utterly idle man, » prosaically he meant literal hunger, but poetically he was pointing toward this immense dissatisfaction with life. This sentiment of aggravated emptiness that arises from being a passive participant, instead of an engaged actor.

Alors, je sais, on a souvent intériorisé l’injonction capitaliste à produire et à être rentable au point de l’appliquer à nos loisirs et à notre temps personnel, dont on veut tant profiter qu’on peine à les savourer, mais ce huge dissatisfaction with life fait vraiment écho après une semaine de vacances mentalement chaotique, à m’énerver d’une inertie qui ne me reposait pas — musculairement oui, mais mentalement non. Rien à faire, me ressourcer implique faire quelque chose.

Information abundance is a modern miracle but it’s also an impediment to agency.

Ne pas attendre de savoir faire pour faire. Apprendre à faire en faisant. Je le sais, pourtant.

It [real knowledge] requires a stubborn, almost silly, amount of trial and error and repetition, all as a form of love.

Be willing to suck for a long time.

Clairement là que le bât blesse.

Do what you can’t, until you learn that you can.

…

C’est une journée pénible. Je ne suis pas à ce que je fais, quoi que je fasse. Rien ne trouve grâce à mes yeux. Je n’arrive pas à vivre dans le présent car le présent est constellé de pollution passée, et future.

Guillaume Vissac, 041025, Fuir est une pulsion

…

Le pays natal, le vrai, ne se retrouve pas. Il revient — par fragments, à notre insu. Il est là, parfois, dans un geste qu’on fait sans y penser, dans une manière de replier un vêtement, d’ajuster une chaise, de tendre une assiette. Dans l’habitude de garder dans l’assiette la meilleure bouchée pour la fin, même si elle est froide.

#644, Les nuits échouées

Garder la meilleure bouchée pour la fin… je le fais souvent. Serait-ce quelque chose d’habituel au Vietnam ? ou juste une habitude d’enfance de celui qui écrit ?

On croit revenir sur les traces. Mais à force d’y revenir, on les use. À force de les fouler, on les efface. La mémoire, parfois, détruit ce qu’elle voulait retenir. À trop vouloir préserver, elle rend illisible.

Idem, découvert via Karl

…

[…] je lui aurais griffé la main avec une petite fourchette pliable.

Christine Jeanney, block note — tigre, Tentatives

Cet accès de violence modérée me réjouit au plus haut point.

…

[…]  je m’offre l’illusion de croire que mes pupilles seront son appui durant toute sa performance […]

H., Dimanche 9 novembre, Prof en scène

C’est exactement, en mieux dit, ce que j’écrivais à propos de la Martha Graham Company !

…

La vie handie c’est toujours anticiper et devoir calculer les conséquences […] apprendre à s’adapter oui, devoir être flexible oui, mais toujours d’abord pour les imprévus tristes ou chiants […]

C’est jamais, c’est si peu, laisser le temps et l’espace à l’imprévu d’une bonne nouvelle
d’une inspiration
d’une envie folle


Parfois ça ne vient pas au moment où je l’avais prévu […]. Parfois ça vient n’importe comment n’importe quand là et il faudrait savoir saisir ce moment. Pour arriver finalement à cette joie exaltante puis sereine, cette joie d’être exactement ce que je dois être et de faire exactement ce que je dois faire, au bon moment, au bon endroit.

Savoir saisir ces moments, savoir
les arracher à l’enchaînement mécanique et inflexible des tâches.


De plus en plus ces derniers mois, j’ai l’impression que de toutes façons, quoique je planifie ou pas comme temps de repos, temps de liberté, temps pour moi, j’aurai besoin d’avoir le sentiment d’échapper à quelque chose pour pouvoir vraiment en profiter.

Les heures qui se libèrent suite à une annulation sont plus libres que les heures habituellement sans emploi du temps.


Échapper à mes propres attentes écrasantes

Charlie, s’échapper, Pourquoi pas Autrement ?

…

On se salue, et saluer n’est pas sourire.

Guillaume Vissac, 141025, Fuir est une pulsion

Tiens, c’est vrai, ça. Du mal pour ma part à saluer sans (esquisser un) sourire.

Revue de blogs #17

[…] this ballet makes me feel like a bee just gob-smacked by all the pollen out there on stage, bemusedly happy to just sit and watch a swarm of dancers bumble around in all the colors of its endlessness.

Fenella, Better Late than Never. My Spring Season 2025 in Paris : A Beauty Binge: 1/2, Les Balletonautes

…

J’ai toujours été estomaquée par la différence entre l’apparence et le fond, et surprise aussi que cette différence ne soit pas forcément visible pour tout le monde.

C’est toujours un bouillon-minestrone de se demander ce qu’on fait et pourquoi on le fait […].

Christine Jeanney, block note — lingère, Tentatives

…

Je passe parfois plus de temps à trouver le livre que je veux lire qu’à le lire.

[…]  la déception que c’est de boire un breuvage censé être chaud, mais plus assez chaud ; le soulagement de ne plus être en vacances et avoir à profiter d’elles coûte que coûte […]

Guillaume Vissac, 200825, Fuir est une pulsion

…

Et je vois déjà mon élan naturel, celui de venir très proche […] comment le partiel donne à voir la partie invisible de l’ensemble, comment le caractère d’un détail révèle ce que l’on ne voit pas de l’ensemble.

Karl, horizons, Les carnets Web de La Grange

La photo-synecdoque, je pratique aussi. C’était un sujet de plaisanterie avec G. : lui, des vues d’ensemble où l’on ne voit rien (de ce qu’il a vu) ; moi, des plans rapprochés sur des détails où l’on ne voit rien (autrement que je l’ai vu).

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But lately I realised hyperfocusing on optimising is ironically making me live a suboptimal life. […] I have been missing the forest for the trees.

Winnie Lim, ageing, uncertainty, and creative flexibility

Trying to optimise too much will lead to a sub-optimal experience.

Winnie Lim, meeting a place where it is

L’un des plaisirs de la lecture de blogs personnels est de voir des motifs se dessiner et être repris de billet en billet. Dans le second, il s’agit d’une expérience que j’ai souvent faite, d’avoir du mal à être dans l’instant en voyage — sans regretter tout ce qu’on aurait pu faire autre ou mieux, si seulement, si on avait juste. (Si on était des tours opérateurs, on le saurait pour une prochaine fois, mais on fait rarement le même voyage itinérant plusieurs fois.)

I should meet a place where it is, instead of wondering why is it not adhering to some fantasy in my head.

There are so many things the locals take for granted which we would go gaga over.

To go gaga over <3

…

Quant à l’énergie dont je me pensais dépourvu, elle se révèle quand je pars courir une heure et huit minutes […]

Guillaume Vissac, 230825, Fuir est une pulsion

Même étonnement quand l’énergie revient en donnant cours (et juste après, il faudrait dormir ?).

…

Tu ne reverras pas ta maison
[…] te voir là, dans cet espace de ta vie
qui fut une part de la nôtre.

Latmosphérique, Le chemin de la tendre enfance, Accrocher la lumière

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Hier, à mon échelle j’ai gravi un petit sommet. […] mon sommet n’était pas plus haut que la motte de terre que laisse une taupe sur le gazon, sauf que, comme Alice, je n’avais pas ma taille normale mais celle d’un scarabée ou d’une fourmi.

Christine Jeanney, block note – support, Tentatives

…

Vite aller au bout du monde, car il faudra revenir aussi vite.

Karl, vers Nara, Les carnets Web de La Grange

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Je compulse les choses à faire et arranger, des choses qui ne sont pourtant pas des tâches mais des espoirs, des petits voyages : pour nous divertir, nous envelopper, il faut toujours s’accommoder de quelques organisations nécessaires. […] Inspirer. Expirer. Détendre la mâchoire. Relâcher les épaules. J’ai le temps de tout vivre.

Mathilde, Journal culturel #6, Tant qu’il nous reste des dimanches

…

Si je mentionne ces trois ou quatre choses dans le journal, c’est qu’elles répondent, chacune à leur façon, tout en n’y répondant pas, à la question que m’est-il arrivé aujourd’hui qui ne me soit pas déjà arrivé hier.

Guillaume Vissac, 280825, Fuir est une pulsion

On note ce qui diffère et on oublie ce qui était commun, ce qui, le présent passé, aura constitué la trame du quotidien. C’est encore plus difficile à relever sur l’instant.

…

La fin de journée chuchote les mots de la nuit charbon, encre, obsidienne et tourmaline, goudron, corneille, truffe, réglisse, khôl. Un apaisement abondant de la tranquillité, de la sérénité, de la respiration lente, du va et vient bourdonne déborde le temps.

Karl, obscur, Les carnets Web de La Grange

Relire ceci, le début de la deuxième phrase, m’apaise.

…

Shibuya est l’un des synonymes de toutes ces villes dans le monde où les touristes viennent voir des touristes faire des courses. […] Les touristes occidentaux probablement ne s’en rendent pas compte également. La majorité du tourisme à Tokyo étant asiatique, il n’est pas « visible » (il s’entend).

Karl, obscur, Les carnets Web de La Grange

Je ne m’en étais effectivement pas rendue compte. J’y ai repensé devant des images du carrefour à passage piéton oblique, dans un de ces documentaires web sur de la cuisine japonaise qui fait saliver le boyfriend.

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On veut l’écho. On veut entendre l’impact de notre écho. Même à un tout petit niveau. […] Et les échos qu’on n’a pas eu suintent d’amertume pour les gens les plus secs, de peine pour les plus tendres. Je voudrais l’écrire à des fins curatives, pour n’être ni peinée ni amère.

Christine Jeanney, block note — sens, Tentatives

C’est probablement ça qui fait attendre un commentaire, un like, une statistique différente quand on publie en ligne : on veut l’écho. Cela s’est pas mal émoussé pour moi avec le blog, mais c’est encore très (trop) vif avec la newsletter danse.

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When it comes to self-care people may think about treating themselves to a day at a spa, having some quality alone time, or spending some time on hobbies, but as I grew older I realised the most important parts of self-care are tedious, boring and potentially anxiety-inducing.

I guess I have gotten to the point in my life when I realise self-care is not just doing nice things for myself, but the willingness to do things I don’t actually want to do because the outcome of doing those things is much better for me.

[…] age has taught me that the important things in life are not exciting, glamorous, fulfilling or joyful. It is the capacity to show up for my self in mundane, boring, painful, stressful times – on a regular basis. […] The boring, tedious, stressful things that have to be done on a regular basis builds the foundation to a life that has the potential for excitement, fulfilment and joy.

Winnie Lim, the unlikeable parts of self-care

Ma reconversion comme prof de danse a rendu plus visible encore l’ambivalence de ce soin de soi. M’étirer et de me masser (avec du baume du tigre, une balle de tennis, le foam roller) sont indispensables après une grosse journée de cours si je veux être capable de rempiler sans trop souffrir le lendemain, mais même prendre une douche chaude, la seconde de la journée, m’apparaît en soirée comme un effort supplémentaire que je n’ai plus envie de fournir : je suis déjà restée plus de six heures debout aujourd’hui et je dois encore me tenir debout dans la douche, activer mes muscles pour me savonner, alors que je peux enfin m’affaler sur le canapé ? (L’absence de baignoire est mon plus gros regret concernant cet appart’ ; je repense souvent avec nostalgie à la baignoire que j’avais dans mon studio parisien, que j’ai si rarement utilisée comme telle à l’époque…)

L’auto-massage et le tartinage de baume du tigre ne me donnent pas l’impression de prendre soin de moi sur le moment. Ce sont des actions que je trouve à peu près aussi épanouissantes que vider le lave-vaisselle ou me brosser les dents. Quand je me brosse les dents, m’épile ou me mets de la crème sur le visage, je n’ai pas l’impression de prendre soin de moi, mais plutôt de faire de la maintenance. Et (ce dont ne parle pas Winnie Lim), la frontière est souvent fine entre ce que je fais pour moi, pour ma santé (bucco-dentaire) ou pour correspondre à des attentes de la société que j’ai plus ou moins bien intériorisées (l’épilation, sérieux, ça me vénère) — même si pour la crème sur le visage, c’est clair : j’ai abandonné toute idée de soigner mon acné, osef, la crème c’est une fois tous les 36 du mois quand la peau commence à tirer.

In fine, « Prends soin de toi » : tendre attention ou injonction à un effort supplémentaire ?


L’exemple que développe le plus Winnie Lim concerne la préparation des repas, cuisiner étant le moyen le plus efficace de manger sainement. Là encore, ça fait écho :

Storing a wide variety of ingredients stresses me out because I’ll forget and end up wasting them.

Comme Winnie Lim, j’ai peur de gâcher, si bien qu’un frigo qui se vide me rassure, tout est sous contrôle, je ne vais pas gâcher, alors qu’un frigo qui se vide stresse le boyfriend, rassuré par le plein à ras bord qui offre mille possibles — là où cela induit chez moi une tension d’optimisation (de fait, cela le dérange beaucoup moins que moi de jeter des aliments à la poubelle).

So if I do cook, I try to keep things really simple. Which means most of the time they taste simple too, but I crave complex-tasting foods.

Si, en voyage, je mange plusieurs jours d’affilée au restaurant, je vais finir par avoir envie d’une tomate-mozza ou de pâtes à rien. Mais l’inverse est beaucoup plus fréquent : à force de me faire des choses simples à manger, je finis par avoir envie de plats plus travaillés — cuisinés, pas simplement assemblés. Complex-tasting foods, c’est exactement ça.

…

[…] le temps m’a manqué, mais surtout la disponibilité d’esprit, le courage peut-être aussi […]
[…] j’ai pensé qu’il y a quelque chose de très émouvant à être chez quelqu’un en son absence, picorer les livres qui peuplent les bibliothèques (j’ai avalé plein de bonnes bds) et de la manière dont les membres de ce logement vivent, s’organisent, créent et s’aiment (du moins ce qu’on en perçoit).

[…] c’est le moment où, tandis que je suis (devrais être) en train d’écrire tout autre chose, une belle idée toute fraîche, plus neuve, plus belle, plus vive, vient frapper à la porte et me faire croire à son urgence. Et il faut résister – tout en ne négligeant pas ce nouvel amour, il faut le garder au chaud pour plus tard, le nourrir juste assez pour qu’il reste vivant sans grandir trop vite.

Coline Pierré, Notes de l’été à rebours, latte avoine et chat sur les genoux

J’aime cette idée de l’idée qu’il faut garder au chaud pour qu’elle grandisse mais pas trop, comme un levain dans son bocal.

Revue de blogs #16

Nous avons fait beaucoup de choses dont nous ne nous souviendrons jamais. Et alors. Alors nous interrogeons le présent et le passé pourquoi parfois on veut tant se souvenir.

Karl, se souvenir de l’oubli, Les carnets Web de La Grange

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Il faudrait deux colonnes à ce journal. L’une pour l’écriture immédiate, l’autre pour l’interprétation, quelques semaines après. Une large colonne, celle-ci, car je pourrais interpréter plusieurs fois.

Se perdre, Annie Ernaux
citée par Karl, êt, Les carnets Web de La Grange

Comme Karl, « je vois une grande familiarité avec mon rythme d’écriture/publication » : les notes lapidaires plus ou moins au jour le jour et la rédaction décalée, quand je sais déjà ce qui a eu lieu dans les jours qui suivent, quand j’ai déjà commencé à oublier, amalgamer, colorer. Je raconte rarement le jour même, davantage celui (d’)où j’écris. Il en résulte un journal inégal, où plusieurs entrées peuvent être colorées d’une même gélatine, un jour particulièrement prolixe d’écriture, et d’autres avoir chacune la leur, de couleur et d’épaisseur variable : légère et peu profonde quand le temps du récit est proche de celui de l’histoire, opacifiante ou éclairante (unifiante) quand le delta est plus important. Il faudrait dater en double, ajouter à la chronologie des entrées celle de leur écriture.

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Ce qu’il y a, dans la vie, c’est que je suis persuadée que j’ai raison. C’est cela, et cela seul, qui m’a permis d’écrire, puis de publier, puis encore d’écrire, et de publier. Puisque j’ai réussi à le faire, malgré tous les obstacles, c’est que j’ai eu raison de m’obstiner, me dis-je. Logique imparable. Le reste du monde, alors, me crie non. Et je n’en tire aucune leçon.
Jamais.

Jamais !

Anne Savelli, Arc et impasses, Fenêtres Open Space

Ce qu’il y a, dans la vie, c’est que je suis persuadée que, si ça se trouve, j’ai tort. Je suis en sursis de faute.

Alors j’admire la ténacité (l’obstination, j’allais écrire avant de me souvenir du terme plus juste choisi par Karl). Surtout si l’on ne coupe pas le paragraphe suivant :

Je me suis bâtie sur le fait de ne pas renoncer, ce qui implique de devoir souvent, très souvent, quasi sans arrêt, effectuer des zigzags, dessiner des arcs de cercle, au lieu de tracer des lignes droites. Pour tendre vers ce que je voulais, il a fallu me contorsionner, m’adapter, encore et toujours, […] créer mon propre métier, ce que j’ai accepté sans jamais me renier.

Mais là, j’en ai marre.
J’en ai marre, c’est tout.

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Juillet, j’ai lu des choses. Pas autant que je le voulais, forcément. Parce que le temps, il faut le défendre comme un territoire attaqué, et parfois, je le laisse m’engloutir.

J’apprends qu’il me faut des temps dédiés pour chaque chose, que je voudrais ne vivre que des choses pour moi à partir de 16 heures et des jours sans rien d’autre que moi.

Mathilde, Des jours & des livres, Tant qu’il nous reste des dimanches

Toujours qui revient dans les conversations, l’organisation très concrète du temps, des repas, des tâches — des jours ordinaires.

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En fait, on n’a jamais fini (de comprendre, de ressentir, d’explorer, y compris un objet unique et répété). Examiner la même chose, même si ça reste la même chose, peut ouvrir régulièrement sur du plus élargi. […] Par contre, il y a du pourrissement, ça aussi ça se répète.

Christine Jeanney, bloc note — restes, Tentatives

Traduction et danse classique, même combat, même plaisir de la variation.

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Il faut lire les livres plusieurs fois.

Dans des circonstances différentes et en extraire des passages. […] Des passages… la lecture est un passage dans les pages. On n’y reste pas. On y emporte ce que l’on y a vu et on s’éloigne aussi vite que l’on s’est approché modelé par le trouble des émotions du maintenant.

Karl, être forêt, Les carnets Web de La Grange

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Si on comprime un brin : tenir un journal / dégoût pour l’organique. Comment ne pas se sentir concerné.

Je me logue, j’imprime, je déplace des octets, je surligne des choses, j’agrafe, je froisse, j’ouvre et je referme, je déplace des objets, je produits du déchet. […] C’est du travail et, à la fois, c’est une preuve de mon travail.

Guillaume Vissac, 080725, Fuir est une pulsion

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Je me suis allongé sur le tronc du bouleau qui se balançait nonchalamment sous mon poids. Je me suis endormi. Au réveil, j’étais surpris de ne pas être tombé. Mes pensées, elles, avaient chuté vers le haut de la cime des arbres.

Karl, être absent, Les carnets Web de La Grange

L’inversion me plaît. Elle fonctionne encore mieux avec la photo en regard — cliquez.

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« Comme » est une alerte dans l’écriture. […] L’usage est correct, mais la rêverie devient soudainement un câblage technique de la langue. […] Je reprends la phrase pour que la métaphore habite la grammaire. Il doit y avoir osmose et non juxtaposition ou enchaînement.

Karl, résolument dans l’onde, Les carnets Web de La Grange

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Après que j’ai tâché méticuleusement (mais inconsciemment, mais méticuleusement) de l’attirer dans l’un de mes trous noirs mentaux dont j’ai le secret, T. me dit de ses trous noirs qu’ils sont grosso modo les mêmes que les miens, ce qui est une façon j’imagine de me dire sans le dire ne t’en fais pas, tout va bien. […] Quand il me dit de quoi qu’il arrive continuer, c’est aussi à lui qu’il le dit.

Guillaume Vissac, 220725, Fuir est une pulsion

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Et quand je pense trop à cet état de chose, je me sens profondément abattu. Le compteur tourne. Il reste peu de temps à vivre. Et je me dis souvent que c’est du gaspillage. Quand sommes-nous passés à une société où notre temps de rêve/rêveries se soit échappé de nos mains, de notre contrôle ? 3 heures dans une journée, 21 heures pour le reste. 86% du temps en forme de contraintes.

[…] J’ai la chance d’aimer mon travail la plupart du temps. […] Mais tout cela reste du temps programmé. Pas du temps indécis, sans but, sans objectif. Ce temps là je le chéris plus que tout.

Karl, Le temps libre, Les carnets Web de La Grange

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Ce que je fais n’a pas vraiment d’importance, du moment que je le fais. Sauf que c’est ce que je ne fais pas qui concentre la majeure part de mon attention, et j’ai envie de dire de mon énergie.

Guillaume Vissac, 260725, Fuir est une pulsion

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 Avoir tant de désirs qu’il ne reste plus d’espace pour les désirs des autres.

Karl, nuit de Tokyo, Les carnets Web de La Grange

(Ou pourquoi j’ai le désir de ne pas avoir d’enfant.)

Dans ce même post, je découvre qu’il était possible de faire un service d’objecteur de conscience à la place du service militaire !

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I think that liking someone, or a group of people, or the concept of humanity, is something you do. It’s an active choice.

It means moving through the world and being conscious of the strangers around you, and of the many small ways in which you could make their lives better, or they could make your life better, or you could just enhance each other’s day without even having to try all that hard. It’s a choice you make again, and again, and again, and that you keep making because faith is something you practice, not merely a dormant part of your brain.

Being social is something I had to purposely learn, like swimming or enjoying vegetables. Maybe that’s why I’m so attached to it; it feels good to have become proficient at something that once felt so entirely alien.

Even the most minor of pleasant interactions with a stranger can lift my mood and turn my day around, because I choose to let it do that to me.

After I finished school I moved abroad and that gave me an opportunity to try on a new life, like it was an outfit […].

She laughed and I giggled and I scratched the spaniel’s ears and when she left we said bye to each other like we were friends.

I love people and maybe, deep down, I always did, but them loving me? I don’t think I’ll ever get used to it. I hope I never do.

Marie Le Conte, A Pro-Human Manifesto, Young Vulgarian

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Je ne suis pas prête de me lasser des déclarations d’amour mensuelles de Winnie Lim à sa compagne.

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[…] une tarte courgettes comté cuit au four (pour compenser le manque de comté, j’ai fait ce que n’importe quel narcotrafiquant aurait fait à ma place en coupant le comté avec du gruyère)

Guillaume Vissac, 280725, Fuir est une pulsion…

La pile à lire nous rassure-t-elle sur un futur rêvé où nous prendrons le temps de lire, ou vient-elle nourrir notre culpabilité de ne pas lire assez ?

Marion Olharan Lagan, Consommateurice ou lecteurice ? Word Economy

Venue pour la lecture, restée pour l’humour :

« […] de la SF sur fond d’invasion de plantes vertes extraterrestres. Cette lecture distrayante m’a convaincue que je faisais bien de flatter mes plantes à chaque arrosage et confirmé la justesse de ma méfiance envers la salade. »

« […] typique de ces romans récents qui ont un vernis féministe en mode bingo enfonçage de portes […]. À la fin, l’argent amour triomphe, c’est ce qu’on appelle un conte de fée chier. »

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Dans le journal de juillet de Thierry Crouzet :

[…] l’écriture produit en moi un déplacement, sans que je sache si c’est vers mon centre ou un monde extérieur.

Citant La Splendeur des Amberson d’Orson Welles […] : « Quand on a peur du changement, on a le changement et la peur. »

Je suis coincé dans un interstice de la vie.

Je ne suis pas le roi de l’empathie, mais j’ai trouvé mon maître dans l’incapacité de prendre en compte autrui. Et plus il m’agace, plus je me dis que moi aussi j’agace les autres.

Retrouver un défaut à soi chez quelqu’un d’autre le rend toujours très agaçant.

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À la médiathèque, un puzzle de 1500 pièces est posé sur deux tables, chacun y va de sa pièce, en passant. J’adore l’idée, j’ai un peu participé, forcément.

Dame Ambre, Un peu de rien (ou de tout), Carnets

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J’aimerai tant être plus libre, moins craintive, plus sécurisante, plus sécurisée.
[…] J’aimerai tant retrouver ma capacité au courage, à l’insouciance.

Latmospherique, Condensé d’égocentricité, Accrocher la lumière

Revue de blogs #15 : les lieux qui me serrent le cœur

Chaque voyage en avion est un moment « bittersweet » depuis quelques années. La conscience de réaliser quelque chose qui n’est plus vraiment acceptable avec les circonstances mais dont au combien je comprends le désir de réalisation et la nostalgie qui s’accompagne avec les lieux que l’on laisse derrière soi avec cette anxiété de ne pas pouvoir y revenir. Ce ne sont pas les gens, mais les lieux qui me serrent le cœur. Les lieux ne se déplacent pas. Les lieux ne peuvent pas écrire. Il faut y être pour vivre avec.

Karl, complexité du Web, Les carnets Web de La Grange

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À quel moment a pu naître le sentiment de paysage ? Quand est-ce que l’animal ou l’humain que nous sommes a pu se sentir un jour heureux à la vue d’un lac noir au pied de monts escarpés ? […] On dit que c’est beau. On veut peut-être dire que c’est vital.

Joachim Séné, Norvège, 6, Journal éclaté

Le sentiment du paysage me travaille depuis Yosemite, je crois.

J’ai eu beaucoup de plaisir à suivre ce journal de Norvège, même si je ne l’ai pas lu dans les conditions prévues par l’auteur, préférant le confort de mon lecteur de flux RSS à la mise en page volontairement chaotique de la page web unique à explorer comme une Google Maps (j’aime beaucoup le concept, beaucoup moins ce que le texte en couleur surimprimé au collage photo fait à mes yeux).

Cet été, j’ai également eu l’occasion de revivre mon voyage au Vietnam à travers les stories d’une camarade de danse. C’est toujours étrange : les lieux continuent d’exister sans nous ? de changer et de rester identique ? Ce voyage vécu de manière si singulière, le voilà dupliqué, commun dans son extraordinaire. Je devine ce qui déborde la carte postale, j’ai vu les interstices des photos de vacances — c’est même pour cela que cela me fait si plaisir de suivre ce voyage dont je ne fais pas partie — et pourtant c’est maintenant que le mien m’apparaît comme carte postale. Expédiée depuis mon passé.

De même, je pourrais illustrer le voyage norvégien de Joachim Séné avec mes propres photos. J’ai assez envie de le faire, même. Il a réveillé des scènes et des pans de paysages précis.

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C’est au ralenti que le soleil se couche si tard. Comme si le temps s’arrêtait, comme cette idée qu’on a parfois de désirer que la journée s’éternise, comme si ce vœux impossible se réalisait enfin. Dans ce mouvement lent, vient un sentiment de paix, d’éternité, mais aussi un effroi face à la possibilité que la Terre s’arrête de tourner. C’est à la fois la vie prolongée et la vie arrêtée.

Joachim Séné, Norvège, 8, Journal éclaté

Golden hour de minuit sur un champ et les montagnes au bord de la mer
Minuit à Flakstad

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Bergen est colorée, mais il fait gris. Il y a une foule, de la densité d’une station balnéaire française au plus beau de l’été. J’essaie de ne pas me reprocher d’être là, je ne reproche pas aux gens d’être là. Peut-être aux commerces d’y être. Mais il faut bien vivre.

Joachim Séné, Norvège, 10, Journal éclaté

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Combien de photographies identiques et ratées sont prises alors ?

Joachim Séné, Norvège, 12, Journal éclaté

Cette question, je crois, a déclenché mon envie d’illustrer ces entrées avec mes photos passées. Ou le fait que, là aussi, dans l’excursion narrée, mes photos ont été ratées.

[…] C’est trop beau pour être dit, trop sauvage, trop pour être visité. Une honte touristique s’empare de moi. Mais je ne regrette pas d’avoir vu. […] La question aussi de savoir pourquoi regarder, pourquoi se souvenir, pourquoi cette nécessité de découvrir ce qui se cache derrière le prochain bras du fjord, derrière cette île, derrière cette paroi, ce qu’il y a au bout du monde sans pourtant rencontrer personne, juste soi dans un environnement qui n’existait pas la minute d’avant.

Sognefjord

Cet extrait m’est spontanément revenu en mémoire quand je suis tombé sur cette photo de Thierry Crouzet dans son journal de juin :

ICM, photo de Thierry Crouzet

Cette photographie serait peu intéressante si les lignes directrices nous menaient à un cul-de-sac — droit dans le mur —, s’il n’y avait ce biseau, ce virage qui nous échappe de l’impasse, nous propulse vers  « cette nécessité de découvrir ce qui se cache […] derrière cette paroi ».
(L’échappée prend encore un tout autre sens quand on apprend que c’est l’institut du cancer où est traitée son épouse.)

…

Tout du long de nos heures (trois) de marche (roncées, ortiées, moucheronnées) nous serons bombardés de beauté […]

Guillaume Vissac, 120725, Fuir est une pulsion

…

On ne peut rien contre la beauté d’un paysage.

Joachim Séné, Norvège, 14, Journal éclaté

…

 Je pensais que ça ne me ferait ni chaud ni froid de quitter cet endroit, mais ce n’est pas vraiment le cas, sans doute car je n’aime pas quand les choses se terminent.

[…] des vies entières, potentielles, miennes sans être miennes, sont oblitérées avant d’être vécues, comme si aller travailler et/ou rentrer chez soi et/ou retranscrire par ces mots ce qui fut traversé sans pour autant avoir été assez touché du doigt pour en faire une expérience véritable était plus important que, eh bien, vivre.

Guillaume Vissac, 230725, Fuir est une pulsion

…

On part toujours à regrets. La tête tournée dans le sens contraire des pas. […] Il faut déjà séparer le corps du lieu.

Karl, pentes, Les carnets Web de La Grange

La gestuelle est si riche que savoir l’observer et la décrire suffit parfois à dire ce que les mots ont émoussé dans leur expression fixe. (Pourquoi je n’en finis pas de la danse.)

Avant de partir à regret de Flakstad

…

Dans le journal de juillet de Thierry Crouzet :

Il y a les côtes sublimes, puis les terres agraires monotones, sans cesse moutonnantes […].

La mer moutonne mieux que les moutons.

Ce matin, j’ai aimé les maisons cossues en surplomb des plages et des falaises. Elles dégageaient une force tranquille, une sorte d’éternité solide. Une opposition frontale aux éléments.

Hopper.
En trois phrases, un tableau de Hopper, sa lumière.
J’ai repensé à ces maisons en Norvège, aussi :

Photo noir et blanc de maisons qui prennent la lumière au bord d'une côte découpée… mais plutôt plate
La plage de Ramberg

Mais un autre paysage surgit dans le récit de Thierry Crouzet :

Photo de Thierry Crouzet

Hopper, oui. La lande aussi, les bruyères comme en Cornouailles. La blancheur des ouvertures closes les évident, font de la maison un manoir de carton-pâte, un décor. Mi-Hopper, mi-Magritte. Non plus une porte sur la plage, mais une ouverture sur le ciel, auquel on ne peut accéder que par là, par le manoir-mandibule.

J’ai toujours été fasciné par le génie du lieu, par ces endroits naturels ou chargés d’histoire qui exhalent une force vitale indéniable, et je prends conscience que nous avons tenté avec notre maison de construire un de ces lieux, de lui donner une force propre, et beaucoup de gens qui y viennent nous disent la ressentir.

…

Août commence déjà. Il y a toute cette lumière qui s’infiltre entre les feuilles.
[…] Je me demande si l’équivalent existe pour les gens. Un mot qui voudrait dire que la lumière d’une personne s’infiltre dans nos failles.
[…] les dentelles d’ombres qui bougent sur le sol sous les arbres et ça m’a fait penser à la trace laissée en nous par la lumière des gens.

ernestinee

La nature boule à facette des gens <3