Home, bittersweet home

Le premier tiers (quart ?) de Coming home, en pleine Révolution culturelle, suit le point de vue de Dan Dan, jeune fille à l’école de danse qui travaille d’arrache-pied pour obtenir le rôle principal dans le Détachement féminin rouge1. Les mouvements volontaires de la chorégraphie qu’elle répète partout, dans le studio aussi bien que dans son salon, traduisent sa détermination. Autant dire qu’elle n’est pas prête à laisser sa mère tout gâcher en retrouvant son dissident de mari en cavale, pas du tout prête à voir ses efforts réduits à néant pour un père qu’elle n’a jamais connu. Et s’il le faut…

L’album photo que le père, Lu Yanshi, rouvrira des années après que Dan Dan a arrêté la danse, après avoir tenu un rôle mineur lors d’une représentation à laquelle n’a pas voulu assister sa mère, montre la trahison de sa fille comme une erreur de jeunesse, à mi-chemin entre le caprice et la jalousie : absolument toutes les photographies de l’album ont été découpées pour réduire le père à une présence fantomatique – la censure étatique intériorisée dans le cercle familial.

Une fois que cette intransigeance puérile est dépassée, que le père est réhabilité, l’émotion jusqu’alors contenue se déploie lentement. Pas de grande effusions au retour de Lu Yanshi : les retrouvailles n’ont pas lieu ; Feng Wanyu ne reconnaît pas son mari. Elle ne cesse pourtant de l’attendre ; c’est même l’une des rares choses qu’elle n’a pas besoin de confier à l’un des innombrables aide-mémoire placardés un peu partout dans l’appartement.

L’impossibilité de rattraper le temps perdu, que l’on perçoit d’habitude à travers la difficile réadaptation de celui qui a été absent (typiquement, le traumatisme du soldat incapable de retourner à une « vie normale » après les horreurs du combat), est ici abordée du point de vue de celui qui est resté. Car celui qui est resté n’en a pas moins moins changé : la mémoire défaillante de Feng Wany le rend perceptible, matérialisant en quelque sorte le lent passage des années.

Lent et irréversible. Lu Yanshi usera en vain de tous les artefacts qu’il pourra imaginer : mettre en scène une nouvelle arrivée à la gare ; se faire passer pour l’accordeur de piano pour jouer un air qui a marqué leur histoire ; faire témoigner les voisins, la famille ; livrer une malle de ses lettres non postées et venir les lire, pour que Feng Wanyu entende les mots de la bouche de celui qui les a écrit…

Ce que Marx ne dit pas, lorsqu’il écrit que tous les grands événements se passent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », c’est que passé ces deux occurrences, lorsque le même échec se reproduit indéfiniment, la tragédie reprend le dessus et l’emporte irrémédiablement. Je soupçonne les quelques rires étranges entendus dans la salle d’avoir été des tentatives (vaine, elles aussi) pour repousser la tristesse qui s’empare du spectateur impuissant.

Car la tristesse va de paire avec la beauté de l’inachevé ; c’en est le prix. Jamais on n’aurait perçu avec autant de force l’amour de Lu Yanshi pour sa femme si elle était tombée dans ses bras. Quand il devient évident que cet amour ne sera plus jamais réciproque, que Feng Wanyu ne recouvrira pas la mémoire, son mari s’arrange pour prendre soin d’elle au mieux : lucide mais pas résigné, il écrit de nouvelles lettres et se fait, camarade lecteur, le messager d’un moi passé qui invite son épouse à bien se couvrir en hiver et à admettre de nouveau sa fille auprès d’elle. Il lui organise ainsi une nouvelle vie, d’où il est lui-même exclu, dans l’ombre de son propre souvenir, mais d’où il peut veiller sur elle – beauté infinie, infiniment triste, d’un amour qui n’exige pas de reconnaissance.

Mit Palpatine

 

1 Traduit par Section féminine rouge dans les sous-titres.

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