Marc-Antoine par le bout du nez

Dans l’opéra de Jules Massenet (livret de Louis Payen), c’est Marc-Antoine qui nous introduit à Cléopâtre. La diction de Frédéic Goncalves est si articulée que son chant se fait récitatif ; c’est lui qui nous raconte l’histoire, l’histoire de son personnage tiraillé entre la courtisane et la vierge, la maîtresse et la femme, l’Égypte et Rome… Marc-Antoine endosse si naturellement le rôle de narrateur que l’on est près de renommer l’opéra d’après lui. Seulement, voilà, il y a Cléopâtre (Sophie Koch).

L’Égyptienne n’apparaît pas dans un éblouissement de cors et de cymbales. L’orchestre reste pour ainsi dire sans voix devant la superbe servante qu’est la reine vaincue. Dans un silence entêtant, où seules les cordes vrombissent – tête qui tourne, sombre menace –, elle s’avance vers Marc-Antoine et sa seule présence, vibrante, chasse le spectre de la tragédie cornélienne. Soleil noir, elle éteint le dilemme entre désir et devoir, allume à la place les feux d’une passion qui la consumera en même temps que son amant involontaire (involontaire car Cléopâtre se serait bien passée d’avoir à séduire Marc-Antoine qui, de son côté, se méfie de cette sirène égyptienne comme de la peste). Exeunt Chimène et Rodrigue, place à Tristan et Yseult : deux personnages qui ne se seraient jamais aimés si leur destin n’avait pas été de l’être, et qui, s’aimant, aiment moins l’autre que le sort funeste qu’il lui réserve. Pour qui (ne) veut (pas) le voir, le mythe médiéval se retrouve, transposé, dissimulé, dans l’histoire antique : quoi de mieux que les tombeaux gigantesques des pyramides pour chanter l’élévation par la mort ?

Pour ne pas se l’avouer, Marc-Antoine invoque le triumvirat, sa loyauté, son devoir, et va jusqu’à retourner à Rome pour y épouser la candide Octavie, comme Tristan épousa Yseult la Blanche. Cléopâtre jette alors son dévolu sur l’un de ses affranchis. Pour se persuader d’être libre de toute passion, de ne s’être abandonnée à Marc-Antoine que pour le bien de son royaume. Mais Spakos, affranchi par la reine et esclave de l’amour fou qu’il lui voue, trahit l’étincelle de la passion : en tuant un danseur pour lequel Cléopâtre manifestait un peu trop de goût, il ravive la fascination de la reine pour lui. Comment ne pas être fascinée par la beauté de cette force brute qui peut vous perdre et veut vous sauver ? Qui veut vous sauver et peut vous perdre ? Comment Cléopâtre pourrait-elle résister à cette voix parfaitement séduisante (Benjamin Bernheim), qui dit toute la jalousie qu’elle nourrit ? Résister à l’envie d’exciter cette jalousie – formidable jalousie qui pourrait elle aussi la tuer ?

Avec ses consonnes explosives, Spakos précipite la passion. Bien plus que le serpent que Cléopâtre retournera sur son sein (Nikyia style) en découvrant la mort de Marc-Antoine, c’est lui l’instrument de son suicide. C’est lui qui, sous prétexte de mettre la reine à l’abri, la fait passer pour morte et déclenche un quiproquo à la Roméo et Juliette. Marc-Antoine et Cléopâtre ne resteront pourtant pas unis dans la mort comme les amants shakespeariens. Vertu romaine oblige, l’histoire renverra Marc-Antoine à l’histoire politique de Rome, laissant Cléopâtre, la femme, l’étrangère, briller seule du noir soleil de la passion. Cette leçon vaut bien un opéra, sans doute.

 

Mit Palpatine
À lire : le compte-rendu érudit de Carnet sur sol, qui vous expliquera à coup de glottologie pourquoi le Marc-Antoine de Frédéic Goncalves paraît réciter et le Spakos de Benjamin Bernheim a le chant parfait (j’espère avoir de mon côté montré le pourquoi des revirements et des ellipses narratives, qui isolent les épisodes nécessaires à la passion).

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