Corps et âme

Alexandra Borbély (Mária)

Généralement, lorsqu’on emploie l’expression corps et âme, le premier, sublimé, se trouve rapidement éclipsé par la seconde. Dans le film d’Ildikó Enyedi, il n’en est rien. Les âmes se rencontrent en rêve, incarnées par un cerf et une biche – des anima très animales. Les corps, réticents au rapprochement, forment l’enjeu concret d’une idylle qui peine à exister  : Mária, sorte de Luna Lovegood devenue contrôleuse qualité ès viande, est phobique du contact ;  Endre, directeur de la boucherie dans laquelle Mária a été envoyée, est paralysé d’un bras. Entre la curieuse danse de l’habillage (lui) et l’immobilité aux aguets (elle), leurs corps se meuvent d’une manière surréelle – un corpus très spirituel. Le bras mort d’Endre s’oublie dans son regard. Les yeux et les cheveux de Maria, seuls à bouger dans un corps tétanisé par les conventions sociales, transforment cette femme trop vite cataloguée comme psychorigide (corporigide) en biche hypersensible, fascinante. Il ne s’agit pas de se séduire mais de s’approcher, de s’apprivoiser – se retrouver de jour comme de nuit leurs anima-animales, mufle contre mufle.

Tout le film, qui tire son lyrisme de situations what the fuck, est animé par une sensualité sans érotisme, crue et limpide, qui ne fait jamais l’impasse sur les carcasses. On voit les chaînes de l’abattoir où travaillent les deux protagonistes, les vaches qui se vident de leur sang, qui se désincarnent jusqu’à devenir de la viande, simple carne dans les assiettes de la cantine. C’est frontal, sans esquive ni gratuité, et du coup, bizarrement, plus cru que cruel. À un nouvel employé qui joue les durs, Endre fait observer qu’il ne tiendra pas longtemps s’il n’éprouve pas de la pitié pour les bêtes. C’est probablement là, autour de la pitié et de la carcasse des êtres, que s’articulent corps et âme : l’âme sans le corps n’est plus qu’un rêve ; le corps inanimé, une carcasse ; l’être seul, abandonné. Pitié, empathie, pour les corps animés & handicapés, pour les âmes incarnées & autistes : il fallait bien deux êtres estropiés (corps & âme scellés) pour nous émerveiller de la rencontre et nous emplir de sa beauté.

Géza Morcsányi (Endre)

(Plus complète et ancrée dans le scénario : la critique du Monde)

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