Far from the madding crowd

 

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Bathsheba Everdene donne envie de se laisser aller à l’onomastique, tant le personnage joué par Carey Mulligan dans Far from the madding crowd a du caractère et de la fantaisie. Indépendante mais pas farouche, souriante mais déterminée, la jeune femme administre d’une main de maître la ferme dont elle vient d’hériter, sans songer à prendre un homme à ses côtés. Eux y pensent pour elle. Ils sont trois :

Gabriel, le voisin de sa tante, qui, par un retournement du sort, se voit contraint de se faire embaucher : il devient le berger de Bethsheba – et son subordonné (pas gagné),

William, le propriétaire fermier voisin, dont l’amour s’embrase suite à une plaisanterie équivoque (attention à la pitié dangereuse),

et Frank, soldat en uniforme rouge, aussi élégant que gaulois.

Commence alors une valse à trois temps :

Gabriel, le camarade, le compagnon, l’homme sur qui l’on peut compter pour sauver la récolte, les moutons et vous aimer,

William, le protecteur plus âgé, l’admirateur qui veut vous couvrir de robes, de bijoux et de chastes baisers,

Franck, le séducteur, qui sait vous émoustiller.

Gabriel, tendre ; William, passionné ; Franck, sensuel… chaque personnage est pourtant plus fouillé que son seul rôle l’exigerait :

Gabriel ne restera pas éternellement Lassi chien fidèle ; il est bien décidé à partir sans se retourner une fois sa maîtresse bien établie et, entre-temps, n’admet pas d’être malmené, ripostant aux coups d’orgueil ;

William n’est pas l’amoureux transi inoffensif que ses bredouillements laissent penser ; son obsession confine à la folie ;

Franck n’est pas le séducteur désinvolte et sans scrupules que l’on imagine ; s’il n’a plus de parole, c’est qu’il l’a donnée à une autre femme, qu’il a aimée et perdue, n’étant pas parvenu à l’épouser.

L’art et la manière d’aborder Bathsheba :

à peine la connaît-il que Gabriel la demande en mariage ; Bathsheba dit non au mariage, non pas à Gabriel lui-même, qui ne le comprend pas ;

William lui aussi la demande en mariage ; Bathsheba ne dit pas non au mariage de raison, auquel elle peine pourtant à se résoudre, ce que William ne comprend que trop bien ;

Franck, lui, ne demande qu’à l’embrasser et, n’ayant pas de réponse de la demoiselle au souffle coupé par une démonstration d’épée, le fait et se fait épouser.

 

On est bien heureux qu’il n’y ait plus aujourd’hui besoin de se marier pour s’apercevoir que le désir et l’amour ne coïncident pas forcément, car le motard, nouvel avatar du soldat à cheval, l’emporte encore et toujours sur le grand cœur friendzoné. Il faudra dans le cas de Bathsheba moult hasards pour rectifier le tir et l’on n’a pas toujours, dans la vie, ces mêmes habilités narratives1. Alors par pitié, fières mesdemoiselles, n’étouffez pas le désir que l’ami amoureux fait naître chez vous ; et par pitié, messieurs silencieux, ne brûlez pas les étapes, ne vous emportez pas tant que le désir n’est pas là, mais dites-le lorsque vous êtes amoureux.

Il serait tout de même dommage de vous faire couper l’herbe sous le pied, surtout si votre bienaimée est aussi belle et impressionnante que Bathsheba Everdene / Carey Mulligan. Elle ne m’avait pas émue plus que cela lorsque je l’ai découverte dans Shame, mais là, quelques années plus tard et quelques siècles en arrière, j’en suis tombée amoureuse : ce sourire ! ces quenottes ! ces fossettes ! et ce regard malicieux ! Les robes victoriennes n’y sont peut-être pas entièrement étrangères tant, longues et cintrées, elles conviennent aux silhouettes sveltes. Je me souviens que Kaya Scodelario dans Les Hauts de Hurlevent m’avait fait le même effet. Corps frêles et fortes têtes dans une campagne juste ce qu’il faut de sauvage2… ah ! soupirez, soupirez !

 

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1
 Ce ne sont pas seulement des coups de théâtre fort commodes pour arranger la situation et mener à un dénouement heureux, comme on peut en avoir dans les comédies de Molière ; ces retournements constituent aussi des points de rupture dans la psyché et modifient en profondeur les relations que les personnages peuvent entretenir, au point qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Il se passe quelque chose et ensuite c’est comme ça. La première fois que j’ai pris conscience de la puissance narrative ces micro-événements altérants, c’est dans Thinks… un roman de David Lodge.
2 OK, très sauvage (et boueuse et tourbeuse) dans ce Wuthering Heights.

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