Feel-bad movie

De même qu’il y a les feel-good movies, il existe des feel-bad movies, qui vous mettent devant ce que l’homme a de moins bon. Twelve years a slave, qui suit Solomon Northup, new-yorkais libre enlevé et vendu comme esclave dans le Sud des États-Unis, appartient à cette seconde catégorie. Le film a beau dresser des portraits contrastés, depuis le maître condescendant-bienveillant (résultat d’un curieux mélange de christianisme et de racisme) jusqu’au sadique qui se détruit à force de fouetter ses esclaves, en passant par l’épouse du second, qui ne manque pas une occasion de pourrir la « reine des champs de coton » que son mari viole à longueur de temps, c’est partout le même cloaque abject. Steve McQueen ne nous laisse pas détourner les yeux : les plans-séquences, dont la mention en interview me semblait une coquetterie de journaliste cinéphile, restituent l’insoutenable dans sa durée, ne s’arrêtant pas aux premiers coups de fouet. La scène la plus interminable et peut-être la plus dérangeante est celle où Solomon se maintient sur la pointe des pieds au bout d’une corde : l’intendant qui s’est opposé à ce qu’il soit pendu n’a pas pour autant jugé bon de le détacher et le malheureux attend ainsi toute la journée le retour de son maître, tandis qu’autour de lui les autres esclaves vaquent à leurs tâches et que leurs enfants jouent à quelques mètres de lui sans lui prêter la moindre attention. Cette scène est peut-être encore plus terrible que celles de pure violence car on entrevoit comment l’habitude de l’intolérable fait poindre l’indifférence – indifférence qui, chez les esclaves, relève du mécanisme de défense pour ne pas souffrir davantage mais qui, chez les maîtres, rend tout cela normal, l’absence d’empathie permettant de considérer les esclaves comme des possessions. Et le spectateur, qui voudrait que cela s’arrête, fusse en détournant les yeux, s’aperçoit – non sans horreur – qu’il a en lui les germes de cette même indifférence : il sait que le Sud est resté esclavagiste plus longtemps que le Nord, il sait que la vie dans les champs de coton était invivable mais il ne veut pas savoir. Pas plus que ça, pas plus que quelques lignes dans un manuel d’histoire. On ne veut pas savoir que c’est aussi ça, la nature humaine. Steve McQueen, qui l’a bien compris, pose d’emblée une limite : douze ans, au-delà desquels le calvaire prendra fin pour le personnage principal. Mais ni la bouffée de bons sentiments finale ni l’horizon du progrès, incarné par un charpentier canadien de passage, ne suffisent à soulager l’atmosphère plombée. Prévoyez un truc sympa à faire après le film avant de reprendre le travail, parce qu’il y a fort à parier que celui-ci vous apparaîtra teinté de son étymologie – le reste à l’avenant, sur l’air de on-ne-s’en-sortira-pas ou pas vivant. Twelve years a slave est un bon film mais pas pour le moral – a good feel-bad movie.

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