From New York, with love

Premier jour, sur les bords de l’Hudson River. Une brume de chaleur ou de pollution enveloppe la statue de la Liberté, guère plus grande que sa reproduction parisienne à cette distance. Les dômes d’Ellis Island, à côté, en émergent comme d’un brouillard onirique ; on croirait voir un morceau de la forteresse Pierre et Paul qui aurait dérivé dans la nuit depuis Saint-Pétersbourg, avec la fonte des glaces (lors de la visite, l’audioguide compare le bâtiment à un palais – j’ai entendu Palpatine murmurer qu’il ne fallait pas exagérer, mais je voyais tout à fait). Plus loin sur ma droite, plus à l’ouest, la skyline uniformément fonctionnelle de New Jersey me rappelle je ne sais plus quel quartier en construction de Hong Kong – on y a juste collé une immense horloge Colgate pour les différencier. Je suis donc là, quelque part dans le monde entre la Seine, la Neva et la mer de Chine, assise sur un banc avec Palpatine. Je lui suis reconnaissante de passer les coups de fils nécessaires suite à l’annulation de notre vol retour. Je me sens incapable de tenir une conversation téléphonique en anglais, de me tenir verticalement, même ; j’ai posé la tête sur ses genoux, et je suis parfaitement bien comme ça, avec sa main qui parcourt mécaniquement mon dos, le soleil qui tempère le vent à défaut de se faire encore vraiment sentir et le palais d’Ellis Island, que je retrouve dans le lointain à chaque fois que j’entrouvre les yeux.

 

dessin de fleurs blanches sur ciel jaune-orange

 

Sur un banc, à Central Park, la conversation trébuche sur un souvenir qui nous renvoie au temps passé ensemble :
– J’ai l’impression que cela fait 5 minutes et une éternité qu’on est ensemble…
– Du coup, si on fait la moyenne, une décennie, c’est pas déconnant.

(9 ans cet été)

logo 'I love NY' altéré en 'I love in NY'

Il est convenu que nous ne sommes pas photogéniques, ni l’un ni l’autre, et un accord tacite veut que nous ne nous prenions pas en photo. Résultat, les seules images que nous avons l’un de l’autre sont prises à la dérobée : beaucoup (proportionnellement) de Palpatine devant son ordinateur et des ébauches de blason auquel manque le visage (je rêve parfois de me mettre à la photographie uniquement pour attraper son sourire endormi). De New York, je rapporte un Palpatine en point d’interrogation, courbé sur son guide au pied du gros lion de la Public Library (graou) ; un profil flou qui se fait photographier dans Central Park par un photographe bien net, en lieu et place du couple qu’il masque (Martin Parr style) ; et des jambes plantées en hélices devant une toile du Metropolitan Museum – une position, nous apprendra un livre feuilleté chez Barnes & Nobles (dans la même position), qui traduit le souci de protéger ses parties génitales. Je ne l’avais jamais vraiment identifiée comme idiosyncrasie – une de plus à laquelle sourire : elle me fait un peu penser aux racines de certains arbres découverts en Australie, aux oreilles emmêlées de Bugs Bunny ou aux cordes de la balançoire que ma cousine et moi enroulions en tournant sur nous-même, à tour de rôle, pour ensuite lever les pieds et se laisser griser par la vitesse de la rotation – tournicoti, tournicota.

 

Dessin des jambes tournicotées de Palpat

Après avoir perdu 20°C en deux jour, nous nous mettons à lancer de grands cris onomatopéiques en A à chaque rafale de vent glacé qui nous transperce – peu ou prou à chaque carrefour. On râle-rit autour de notre cri de ralliement : c’est quoi, cette ville hostile ? Chacun notre tour, saisi par une nouvelle bourrasque gelée ou fatigué par un trop-plein de bruit, nous reprenons notre constat-mantra, presque avec délectation : cet endroit est hostile. New York est une ville hostile. On rit plus ou moins jaune selon le degré de fatigue, mais on rit : complicité des désirs de meurtre lorsqu’on est réveillé à 7h par les travaux de démolition en face de l’hôtel. Nous serrant les coudes et le reste, nous avons tenté de compenser le manque de sommeil par des endorphines – la tendresse dans le creuset du marteau-piqueur.

Dessin d'un marteau-piqueur dessinant une faille qui se propage dans un plot de chantier renversé

Longue droite. Palpatine parle de boulot ; il dévide une nouvelle idée, une stratégie, une nouvelle approche UX, que sais-je. J’ai l’attention flottante : juste ce qu’il faut pour faire un bon mur de squash et renvoyer la balle, pas assez pour en avoir assez. Ce n’est pas que je n’écoute pas, ou d’une oreille distraite : je le vois parler, et vois en regard mon rôle de pensine – je le considère même un court instant avec tendresse. Au lieu de m’en agacer, encore, j’acquiesce à ce rôle, qui permettent à ses boucles de pensées de s’aérer : oui, oui, dans sa voiture jaune et rouge. Et on embraye sur un autre sujet.

 

Taxi jaune visible à travers une fenêtre ornementée de la Public Library - reste de la photo en noir et blanc

 

Palpatine se fait recevoir sans rendez-vous par le responsable d’un incubateur de start-up. Il lui sert la main et se tourne vers moi, qui attend en retrait, ne sachant pas trop si je dois ou non m’éclipser : and you are…
… the girlfriend. 
La girlfriend assiste à l’entretien, qui s’avère assez passionnant alors même que j’ai déjà entendu tout ce que raconte Palpatine. L’adresse étant déportée sur un nouvel interlocuteur, je n’ai pas à écouter et je me mets à entendre les angles morts de la conversation : Palpatine s’éparpille dans une myriade d’exemples qui donnent à son interlocuteur une bonne idée de son implication, mais pas nécessairement de sa stratégie. Je vois comment il essaye de lui faire synthétiser certains éléments, tentant d’assembler les pixels pour comprendre la big picture, et je brûle parfois d’intervenir. Je me retiens, évidemment, me borne à observer. On a toujours les défauts de ses qualités. Quand je me suis initiée aux bases de l’informatique, Palpatine m’a expliqué qu’il fallait toujours prévoir le cas particulier et concevoir à partir de là le cas général qui l’engloberait et rendrait possible son développement, fusse dans un second temps. Cela nécessite d’avoir ou d’acquérir une tournure d’esprit assez particulière qui, en faisant de Palpatine un excellent ingénieur, le dessert dans le pitch. Chacun sa brioche.

 

Carrés-pixels jaunes et noirs dessinant peut-être ou peut-être pas un coeur

 

Muffin à la banane, raisin-bran, myrtille, pomme-cannelle, chocolat… J’ai mangé beaucoup de moitiés de muffins, plus ou moins honnêtement découpés avant d’être échangés contre la moitié de l’autre parfum entamé par Palpatine. (Le raclage final me revenait entièrement, en revanche. Décoller les dernières miettes de chaque rainure à en avoir plein sous les ongles est un plaisir à part entière.)

Dessin d'une moitié de muffin

Dans un café bobo au pied du Manhatten Bridge, nous remuons nos doigts engourdis autour d’un thé, puis sur nos téléphones. Autant en temps normal, le portable immédiatement dégainé aurait plutôt tendance à m’agacer, autant là, je le prends comme une pause offerte à mon introversion dans le continuum des heures passées ensemble par vingt-quatre. Je souffle, je twitte, j’écoute parler un autre couple français, auquel nous devons donner l’image de ceux qui n’ont plus rien à se dire. Il nous faut pour l’instant interrompre notre conversation incessante, avant qu’elle se transforme en bavardage – encore que l’on communie pas mal dans l’ivresse de la parole, les âneries que l’on se met à sortir à qui mieux mieux ; retrouver un peu de salive, alors, un semblant de silence pour s’entendre à nouveau parler.

Comme un nouvel équilibre trouvé dans la fatigue.

Dessin d'un téléphone avec écran Twitter sur un table avec une tasse

L’ordinateur et les mails, alléluia, ont été repoussés aux deux extrémités de la journée. Je boude juste un peu le dernier jour lorsque le réveil sonne et  que Palpatine bondit d’un câlin de demi-sommeil vers son ordinateur en s’écriant qu’il est déjà seize heures en France. Bonjour le romantisme. (Le charrier m’évite de rester dépitée : c’est une méthode éprouvée ; je dois juste veiller à ce que l’amertume ne se substitue pas à l’humour derrière le trait cinglant.) Le reste de la journée, de ce dernier jour, devient ma journée. Palpatine reste en retrait comme moi pendant son entretien à l’incubateur de start-up : ce ne sera qu’essayages de justaucorps, enfantillages avec les cygnes en peluche de la boutique du MET, tour de téléphérique et, sur le tout dernier horaire, mise en péril par des incidents sur le métro, une expédition chez le glacier. Nous avons avalé notre coupe blueberry chocolate – pepper pinutnut à deux cuillères sur le trottoir, avant de courir reprendre le métro jusqu’à l’hôtel, où nous attendait le taxi pour l’aéroport. Je crois que la précipitation et l’absurdité d’une mission qui a bien failli être avortée ne l’ont rendue que plus délicieuse encore – secondaire par rapport à la ténacité déployée pour ne pas me priver du plaisir entrevu.

Cuillères anthropomorphiées qui tchinent

(Dans l’avion, encore, compter un, deux, trois pour lancer le même film en même temps sur nos deux écrans. Comme les fourchettes ou les cuillères au moment de manger, une manière de trinquer. À la nôtre.)

2 réflexions sur « From New York, with love »

  1. Ca fait longtemps que je n’étais plus venu ici, mais j’aime vraiment beaucoup ce que tu écris (surtout lorsque ta personne et tes pensées apparaissent en filigrane), tant le fond que la forme !
    On a toujours beaucoup à se mettre sous la dent 🙂

    1. Merci ! Je suis ravie s’il y a de quoi grignoter. 😉
      (J’ai remarqué que les blogs que je lis avec le plus de plaisir sont justement ceux où la personnalité apparaît plus ou moins en filigrane ; du coup, j’essaye comme cordonnier de n’être pas la plus mal chaussée.)

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