Le bon plan Marshall : preuve par Nine

 

Penélope Cruz, Nicole Kidman, Marion Cotillard… le début d’une belle brochette d’actrices qui met le spectateur sur le grill. Et il déguste (encore plus si le pronom masculin n’est pas uniquement employé comme générique, je suppose).

 

 

 

Raconter des histoires


Il y a celles que le grand réalisateur Guido Contini est censé mettre en scène, et qu’il ne parvient même plus à inventer, comme s’il avait tout dit dans ses premiers films.

 

Ils y a celles qu’il raconte à son producteur, à son équipe technique et à la presse, donc à tout le monde, pour que personne ne le soupçonne de ne pas avoir la moindre idée de ce sur quoi portera le nouveau film annoncé, Italia, et dont le tournage est sur le point de commencer. Mentir. Ou baratiner. Il a ça dans le sang, comme le lui échauffe Saraghina : be Italian, be a signer, be a liar.


Il y a celles que Guido se raconte sur le mode du fantasme, histoires amoureuses plus que d’amour.

 

Celle de Nine y est.

 

 

 

Fantastiques fantasmes

 

Guido Contini manque d’inspiration mais certainement pas de femmes : lors de la première scène, elles rugissent surgissent de son imagination et du Colisée de carton qui occupe le plateau de tournage, sans que l’on sache encore les relations qu’elles ont entretenues avec cet homme. La mère de Guido est présente et cette première scène sur fond d’Antiquité se révèle scène des origines, reconstituée, comme toute origine, mise en scène, comme se doit de l’être le fantasme d’un réalisateur, et fondatrice (ou destructrice) de celui qui la rêve. Le film s’ouvre ainsi sur un final grandiose, abîme d’où il naît et où il s’achèvera après l’apparition de chacune des femmes qu’il rassemble.


 

La môme n’est pas la seule à pousser la chansonnette : Penélope Cruz fait entendre une voix déjà entendue dans Volver (ou était-elle doublée?) et Fergie s’en/se donne évidemment à cœur/fille de joie. N’ayant lu aucune critique, je ne savais pas que Nine était l’adaptation d’une comédie musicale de Broadway et ne m’attendais pas à les entendre chanter, mais j’ai à peine été surprise tant les séquences musicales sont bien amenées. Pas intégrées pour autant, et c’est peut-être là le point fort de cette comédie musicale où les personnages n’ont pas l’air de messieurs Jourdan qui se mettraient subitement à parler en vers et à chanter contre tous : l’échafaudage du plateau sur lequel les actrices font leur numéro est là pour nous rappeler qu’il s’agit d’un décor et que la scène dont il est question est davantage celle du cabaret que la séquence filmée. Ce qui n’empêche pas celle-ci de très bien rendre celle-là,et dieu sait que c’est rarement le cas.

 

 

A l’occasion d’une vision, de l’évocation d’un souvenir ou d’un coup de téléphone coquin, les femmes fantasmées par Guido s’exhibent du film et s’exhibent tout court. Penélope Cruz, parfaite maîtresse -de boudoir-, joue d’un fessier à faire pâlir les pin-ups les plus pulpeuses. Alanguie sur un miroir, elle nous fait voir double – ou trouble. Langoureux développé à la seconde, quasi-écart, la chorégraphie est dans ses cordes, elle s’y entortille avec le spectateur.

 

 

Stacy Ferguson, qui reprend la jeune femme en qui le tout jeune Guido a entrevu la sensualité (jeune fille qui se donne en spectacle, déjà, encore, sur la plage, devant une bande de garnements curieux), offre un show musclé. Nul doute qu’elle est plutôt cuir que chocolat. Ce sont elle et sa troupe, les vrais fauves du Colysée en carton, que dompte l’imaginaire de Guido. On tape et on frappe, au tambourin, il est vrai, qui mâtine la violence d’une certaine sensualité bohémienne, et fait voler le sabl(i)e(r). On évite le fouet, le cliché et le mauvais goût. Ça dépote !

 

 

 

 

A côté, les Folies Bergères évoquées par la costumière (Judi Dench) sont bien sages.

Le numérode Kate Hudson est cohérent avec son personnage qui travaille à Vogue : son défilé sur le podium se mue en un clip à la Shakira.

 

 

Last but not least, Marion Cotillard renoue avec les petites salles parisiennes pour un strip-tease plus agressif qu’aguicheur. Il faut dire que Guido vient de se faire jeter lorsqu’il imagine ainsi sa femme qui se jette aux (mains des) hommes bien plus qu’elle ne s’offre (à leurs regards), dédaigneuse
de son corps même : Guido a pu la posséder physiquement, mais cela même ne représente plus rien dès lors que son esprit n’est plus possédé par l’image d’un homme aimé
. Take it all : prends tout, je laisse, tu n’as aucune prise.

 

 

Bien sage en petite robe noire, effacée, et bluffante à la fin

 

 

 

 

Réaliser

 

A vivre sa vie comme un chef d’œuvre, Guido ne risque plus d’en produire aucun : le fantasme remplace la création qui devient alors fantasmagorique. Son œuvre n’est pas toute sa vie (qui se serait alors arrêté quelques temps auparavant avec ses bons films – noyé par des « flops ») ; au contraire, sa vie est toute son œuvre, en tout et pour tout. Pour réaliser à nouveau, il va lui falloir arrêter de rêver. Non que ses visions se substituent à la réalité : elles la doublent sans la représenter. Pour réaliser à nouveau, he’ll have to realize que ce ne sont pas ses films qui sont en cause, mais lui, qui rêve sans construire. C’est pourtant par la création artistique qu ‘il pourrait trouver un autre lui-même, « another me to travel with myself », et finalement se retrouver, renouer avec Guido Contini, le grand réalisateur qui a cessé d’exister autrement que sous un nom et des lunettes noires.



Mais pour se découvrir autre (aussi soi), il faut découvrir l’autre en soi, et d’abord considérer l’autre comme un soi. Sans aide de sa mama, comme un grand garçon italien, il lui faut reconnaître les femmes qu’il fréquente à leur juste valeur. Écarter sa maîtresse pour revenir vers sa femme ne suffit pas s’il est vrai que le reproche de celle-là se répète chez celle-ci : pendant que le réalisateur fait l’acteur (c’est-à-dire l’enfant), sa maîtresse est « là », cachée dans une pension alors que tout le monde est courant au palace ; pendant qu’il tourne, sa femme tourne en rond, se heurte à un mari dont elle n’est plus guère que l’épouse, l’ombre du réalisateur et d’elle-même, aussi rayonnante soit-elle.


 

En refusant de la filmer, il l’a enfermée dans ses anciens rôles, après avoir pris d’elle ce qu’il jugeait nécessaire, exactement de la même façon qu’il capturera les beautés de l’actrice à qui il vient de faire faire un bout d’essai (mêmes paroles, « merci pour ce que je vois », mêmes gestes pour défaire le chignon – la similitude est inconsciente tout comme il l’est des dissemblances qu’il y a entre les deux femmes).


 

C’est aussi ce que lui reproche son actrice fétiche (Nicole Kidman, l’actrice par excellence, que je reconnais toujours à ce que je ne l’identifie jamais – et pourtant gage de bons films, la plupart du temps- sorte d’idéal qui lui permet d’être toutes les femmes en caméléon – un rêve de réalisateur, j’imagine!) : il l’a prise de face, de profil, de l’autre profil, sait sa manière de tourner sa tête ou de sourire (langage d’un amoureux) mais ne l’a jamais aimé que derrière sa caméra. Ce n’est donc pas qu’il aime trop les femmes, comme la bande-annonce nous le serine, mais plutôt pas assez, n’en aimant aucune dans son individualité, toujours seulement comme la femme.

 

 

Il s’amuse d’elle, de sa muse, comme des autres femmes. Il s’ a-muse : s’éloigne de l’inspiration. Pour retrouver le jeu de l’acteur, il lui faut prendre les autres au sérieux (mais pas lui-même), reconnaître qu’il a été un petit rigolo pour faire à nouveau rire par ses films.

 

 

En se décidant à faire un film à partir de sa vie (le sujet de l’homme qui cherche à reconquérir sa femme est très autobiographique), Guido organise la mise en abyme : Nine est bien d’un film sur la vie d’un réalisateur qui finit par faire un film à partir de son vécu. Nous avons vu le film que son personnage s’apprête à réaliser.  Le mot de la fin « Action » nous renvoie au début… à l’origine du film, au final initial que rappelle une dernière scène pour être certain que la boucle a été bouclée : dos à Guido qui s’apprête à tourner, apparaissent sur un échafaudage tous les personnages qui ont peuplé les fantasmes qu’il avait échafaudés – avec la mère et le gamin qu’il était pour elle, retour à l’origine.

 

 

Le générique rend évidente cette mise en abyme en la redoublant par des images non pas des coulisses du film mais des répétitions du spectacle (fripes d’échauffement, baskets…). Car c’est ce que ce film sur le monde du cinéma nous offre : du spectacle !
De quoi s’en mettre plein les yeux sans se vider la tête. La seule chose que je ne trouve guère convaincante est le titre : âge de Guido lorsqu’il s’éveille aux sens ? Clin d’œil à 8½ ? Un peu léger…

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