Le Journal d’une femme de chambre

Le film de Benoît Jacquot est une fidèle adaptation du roman d’Octave Mirbeau, pour autant que je m’en souvienne. On y voit particulièrement bien le contraste entre les différentes places occupées par Célestine, depuis ce qui serait aujourd’hui un poste de jeune fille au paire, où la femme de chambre dort dans « une chambre de maître » et s’occupe d’un jeune homme dont il est facile de s’amouracher, jusqu’à la position de larbin, « quelque part entre un perroquet et un chien », où la bonne couche dans une chambre de bonne délabrée, esclave de Madame qui sonne pour un oui ou pour un non, et de Monsieur, prompt à engrosser tout ce qui porte des jupons.

Je ne ferai à cette adaptation cinématographique qu’un seul reproche : avoir masqué tout ce qu’il y a de nauséabond par le mépris. Autant les paupières tombantes de Léa Seydoux expriment parfaitement ce mépris, autant jamais sa bouche ne se tord de répugnance, comme si le dégoût n’atteignait pas Célestine. Or, sans ce dégoût, on comprend beaucoup moins bien la fascination de Célestine pour Jospeh, le parfait-valet taciturne joué par Vincent Lindon, farouche antisémite et probable meurtrier. On voit bien que « la gaudriole » n’effraye pas Célestine, comme le remarque Joseph qui, pour cette raison, lui propose de partir tenir un café avec lui, dans un port ; mais on ne perçoit pas vraiment le dégoût et la fascination glauque que lui inspire la lubricité des maîtres (même si on s’en approche quand on la voit interroger la cuisinière sur ce que dit et fait Monsieur lorsqu’il vient la voir au lit). C’est pourtant cette fascination pour la perversité qui lie le sexe au crime, et Célestine à Joseph. Sans cette ambivalence, leur collusion arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, en témoigne le mouvement de surprise de Palpatine à mes côtés.

Quand on y pense, la littérature à propos des domestiques est étroitement liée au crime : par exemple Les Bonnes de Genet (1947), inspiré de l’histoire des sœurs Papins (au cinéma, le glaçant Blessures assassines), ou Mademoiselle Julie (1888), pièce de Strindberg découverte via le film très réussi de Liv Ullman (Le Journal d’une femme de chambre, lui, date de 1900). À croire que les auteurs, en se frottant à ce milieu qui n’est pas le leur, doivent tuer dans l’oeuf leur mauvaise conscience, mauvaise conscience d’appartenir par l’écriture à la caste des oppresseurs. On a l’impression qu’ils se refusent à exploiter de nouveau les opprimés en s’en servant comme sujet, à moins de réaliser pour eux leurs fantasmes criminels, d’emblée assuré de leur trouver des circonstances atténuantes. Pourtant, le crime, tout en faisant éclater au grand jour l’existence de tous ces déclassés que la société a refoulée, maintient le regard réprobateur par lequel autrui les a définis. Cette ambivalence est peut-être ce qu’il y a de moins politiquement correct mais de plus réussi dans ces œuvres. Quelque chose me dit qu’aujourd’hui, plutôt que de montrer la vicelardise à laquelle la société les acculait, on serait tenté de donner aux domestiques des consciences impeccables pour bien montrer qu’ils étaient opprimés. L’atténuation du goût de Célestine pour la perversité témoigne de cette tentation, à laquelle Benoît Jacquot a fort heureusement résisté.

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