Poésie olfactive

Journal de lecture : L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi
(l’autrice de Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter)

L’Appel des odeurs : un récit à la première personne. Non, un roman à la troisième. Disons un assemblage de citations et de récits. Des nouvelles, presque. À la troisième personne féminine, comme un seul et même sujet sensible qui se diffracte en diverses personnalités disséminées dans des temporalités et des géographies différentes. Elle : doubles de l’autrice-narratrice, souvent artistes (joaillère, artiste textile, plasticienne, gastronome…). Les citations qui entrecoupent ces vie parallèles sont parfois issues d’autres livres, plus souvent du carnet de notes olfactives de la narratrice. Cette dernière a une passion extraordinaire mais des capacités olfactives lambda, auxquelles on peut s’identifier sans avoir à s’imaginer nez chez un parfumeur ou complice de Jean-Baptiste Grenouille. Ryoko Sekiguchi nous tend ses histoires comme autant de boîtes de thé, et celui-ci ? On met notre nez dedans, on le fronce parfois, parfois ah là il y a matière à infuser, on renifle, on écarte, on s’attarde.

Au cours de ma lecture, je repense à l’exemple d’un ouvrage de cartographie où étaient dessinées en couleur les aires de certains effluves urbains, pain frais, pisse, encens, beuh, herbe tondue, poubelles sorties, friture… Je repense à cette randonnée en altitude en période de règles, où le soufre semblait peu à peu remplacer l’oxygène. Évidemment, je porte le livre à mon nez. L’encre, pas de renfermé : il circule beaucoup, fréquemment emprunté. Qu’est-ce que je sens d’autre ? L’Appel des odeurs est une invitation à élargir son champ de perception olfactif, à tout revisiter par ce prisme non-visuel. Tout un entraînement à mettre en place :

Toute son attention était concentrée sur la vision que lui évoquait cette odeur. Elle se surprit à regretter de ne pas pouvoir écarter les odeurs parasites aussi facilement que l’on déplace un objet pour faire place à un autre.

Sens de l’invisible qui ne se dit pas, l’odorat nous fait prêter attention à une autre couche de réalité. L’adoption de ce sens mineur provoque un décollement poétique. Que sent-on que l’on ne voit pas ? Que perçoit-on que l’on ne sent pas ? Ryoko Sekiguchi a tôt fait de transformer l’odorat en sixième sens, métaphore d’une appréhension synesthésique du monde.

Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ?

(Voilà qui fait écho à ma précédente lecture : que sent La Femme aux mains qui parlent quand elle sent la détresse des animaux ?)

Les odeurs deviennent à la fois ce qui existe et qui n’existe pas. Annonciatrices de ce qui est à venir, rémanences qui persistent après le départ, elles anticipent, prolongent, rêvent la présence. Elles nous installent sur un continuum entre perception et imagination, à la lisière du fantastique, autorisant la métaphore à basculer dans le surnaturel. Tantôt persistante, tantôt évanescente, l’odeur est par essence fantomatique, toujours à la frontière entre ce qui est et n’est pas, plus, a-t-il jamais été ?

La nouvelle où un couple d’amies éloignées (comparées à des oiseaux migrateurs <3) se font à manger l’une pour l’autre la nuit dans leurs rêves qui se répondent m’a ainsi rappelé les nouvelles fantastiques d’Ogawa. M’est également revenue en mémoire la nouvelle que j’avais écrite il y a un siècle (à l’adolescence ?) sur l’utilisation de capsules d’odeurs pour infléchir les rêves.

…

Une sensibilité exacerbée devient facilement pour moi synonyme d’inconfort physique et de psyché épuisée en atermoiements. Dans L’Appel des odeurs, elle semble n’être que sensualité délicate, synesthète. Un peu comme dans les récits sur la haute gastronomie (il y en a d’ailleurs), on y est souvent sur le fil du précieux : perception d’une finesse rare à chérir… ou si perchée qu’elle me lasse. Il en a résulté une lecture à plusieurs vitesses ; j’ai pris mon temps quand ça tintinnabulait délicatement au bon endroit, et accéléré quand les aigus saturaient ma perception.

Parmi les passages dont j’ai pleinement goûté la délicatesse, il y a celui sur le théâtre de Ferrare. Il y a à lire ces quelques pages la volupté qu’on peut trouver à laisser sa main caresser le velours rouges d’une loge.

Lorsqu’elle pénétrait dans ce théâtre, il lui semblait s’introduire chez sa confidente.

Sa peau aussi aspirait à sentir. La suite des dentelles lui apparut alors : une silhouette, avec un décolleté. […] Elle serra les yeux plus fort mais le visage ne se dévoilait toujours pas.
Des applaudissements s’élevèrent dans la salle pour accueillir les musiciens. Comme de petits animaux tapis dans l’ombre, ses doigts enlacèrent plus intensément ceux de la silhouette, dont la peau si lisse lui faisait perdre la tête. Elle crut entender, mêlée aux crépitements des applaudissements, une vois chuchoter qui lui demandait son nom.
À l’instant même où elle allait ouvrir les yeux pour lui répondre, le premier son de l’orchestre retentit.

…

Un photographe m’a dit que le plus difficile à photographier est la température ambiante. […] Deviner la chaleur dans une image.
Ou supposer l’humidité dans un tableau de l’Annonciation ?

…

Être seule la soulageait. La solitude était aussi apaisante et délicieuse que le parfum léger et doux du printemps précoce qui se dégageait de la marmite.

Elle huma le bouillon de toutes ses forces, et le souvenir s’en alla, avant de revenir, persistant, comme une goutte d’encre versée dans de l’eau, qui se met à tourbillonner, rendant le liquide plus opaque.

…

[C’est un cuisinier qui parle] Un jour, j’ai compris que je ne pouvais plus. Ce n’est pas que je ne supportais plus de tuer, car tu sais aussi bien que moi que l’on sent de la vie même dans les plantes. Plutôt comme un petit animal qui n’a plus la force d’aller affronter une bête plus grosse que lui, je n’avais plus la force de faire face à la profusion de la vie, à l’odeur du sang. Je n’en pouvais plus. C’est trop « vivant » pour moi, qui suis maintenant plus proche de l’autre côté.

Parfois, elle lui en voulait même de lui avoir fait cette confession. Ce qu’il ressentait, tous les cuisiniers l’éprouvent. De fait, ce que devraient éprouver tous ceux qui s’alimentent pour vivre était délégué aux cuisiniers.

Cela pourrait constituer le préambule d’un plaidoyer vegan si l’autrice ne se lançait pas dans un exercice de haute voltige pour esquiver la mort et la dissoudre dans la métamorphose — nécessairement ambivalente, comme la poésie et le carnivore dans le déni.

Ma fille, te crevette était délicieuse. Ta crevette était belle. J’ai eu envie de pleurer en la sentant dans ma bouche. Cette chair si onctueuse et si sucrée, je savais que ce n’est qu’en la mordant qu’elle dégagerait son parfum.
[…] Elle était bien là présente, pas comme nous, mais pas morte non plus. Elle était quelque part ailleurs, tout en étant de ce monde.

Une crevette qui ne sera pas morte en vain, en somme. Son âme sauvée par la cause gastronome. (Je plaisante, mais je comprends aussi.)

…Sous ses airs atemporels, L’Appel des odeurs est clairement ancré dans son époque. Le Covid n’est jamais nommé, tout au plus désigné par « la maladie », mais il est présent en sous-texte dans plusieurs récits ancrés dans l’expérience de l’anosmie. C’est là, au creux du manque, que l’aspect synesthésique est le plus flagrant : l’imagination est convoquée pour palier l’absence de l’odorat comme liant entre les autres sens.

Elle ignorait que les odeurs étaient comme des sons. Son univers ne vibrait plus.

Certes, l’odorat ne lui était pas revenu, mais elle avait la sensation qu’une image était enfin projetée à travers la petite lucarne d’où elle regarnit le monde, une image qui avait soudain inondé l’espace autour d’elle, où elle se retrouvait plongée. Elle ne se rappelait toujours pas ce que c’était que sentir comme elle sentait autrefois mais ce n’était plus un problème. L’important était que le peu de perceptions qui lui restait commençait à s’unir.

Elle comprit alors que l’odeur était synonyme de désir. En son absence, il revenait à l’imagination, aux mots et à la tendresse de celui qui cuisine de venir la consoler.

Une gastronomie pour les anosmiques est-elle possible ? 

…

La personne part dans l’au-delà avec ses secrets. Tout ce que peuvent faire les vivants, c’est de raconter des histoires, sans savoir si elles sont vraies ou non.

Le cœur de cette fille était un immense réceptacle, et c’est bien ce qui attirait les hommes. Mais il ne fallait en aucun cas qu’ils s’en aperçoivent, et c’est la raison pour laquelle il créait sans relâche pour elle de nouveaux parfums, pour que les autres se méprennent sur sa fragilité et lui attribuant plutôt un talent de simulatrice avec ses effets olfactifs.

Les acouphènes olfactifs existent-ils ?

Les odeurs qu’on a dans le nez.

Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, la présence des odeurs l’enchantait. Tout semblait émettre un scintillement. Une chaleur. […] Elle se sentait entourée par tellement de choses. C’était comme être de retour d’un monde où elle ne voyait plus.

Les tableaux qui véhiculent un message de vanités peuvent être conservés pendant des siècles. 

Je n’avais jamais conscientisé le paradoxe !

…

Les mots sortaient lentement de sa bouche, comme on aligne des pierres que un trait tracé au sol.

Il eut l’ait étonné face à ce cadeau inattendu, puis il la remercia d’un sourire timide. Elle trouvait son sourire magnifique. C’était comme si un arbre lui souriait.

Mieux valait ne pas penser que l’odeur était en train de s’estomper. Sa forêt était entrée dans l’heure bleue.

(L’heure bleue, nous dit-on juste avant, quand les animaux et les oiseaux cessent tout bruit.) Poétiser la disparition pour ne pas souffrir de la perte, cela m’a touchée. Ce récit-là dans son ensemble, en fait : un sculpteur offre à une autre artiste un travail préparatoire qui est en soi une œuvre, une boîte renfermant une forêt sculptée dans un bois odorant. L’odeur convoque le souvenir de leur rencontre de manière extrêmement vivace, davantage que ne le ferait une photographie par exemple, mais cette vivacité est empreinte d’une grande fragilité. L’odeur persiste, semble devoir durer éternellement, survivant même au sculpteur, jusqu’au jour, des décennies plus tard, où elle commence à s’atténuer, s’évaporer. Alors il faut convoquer l’heure bleue, faire sens de ce qui disparaît tout en laissant trace, l’odeur comme présence de celui qui n’est plus là ou plus.

…

Un jour, elle peut le courage de lui avouer qu’elle ne mangeait jamais ces prunes ainsi confectionnées et offertes, par crainte d’en venir à bout. […] Elle avait hésité à le lui dire, pour éviter d’évoquer, fût-ce indirectement, le jour où sa mère ne serait plus.

Sa mère lui avait confié qu’elle n’avait jamais osé les toucher, parce qu’une fois ces prunes mangées, elle n’en aurait jamais plu, sa grand-mère ayant quitté ce monde. « De temps en temps, je ramasse juste un peu de sel qui s’est détaché des fruits, et je le est dans ma bouche. Et j’arrive à imaginer que ma grand-mère est là, le temps que le sel fonde. »

Parmi les chose qu’un personne peut laisser derrière elle, la nourriture est peut-être la plus étonnantes de toutes, car elle est dotée d’une odeur et d’un goût que les vivants peuvent assimiler. Le contact physique est réel. Seulement, on ne peut sentir le goût qu’en la détruisant, alors que son odeur continue d’exister quand on la hume. L’odeur, infiniment résistante et généreuse.

Sans être lié à personne en particulier, mon rapport à la dégustation n’a jamais été si bien exprimé. Comment profiter pleinement de quelque chose qui cesse dans le même moment ? Ce chocolat Patrick Roger n’existera plus jamais quand je l’aurai avalé ; ma dégustation se doit d’être à la hauteur, pour créer un souvenir à la mesure de la disparition, pour la compenser, la combler en quelque sorte. Souvent je laisse ainsi les bonnes choses se périmer, préférant grignoter distraitement une tablette que je sais pouvoir retrouver au coin de la rue à bon marché plutôt que risquer d’échouer à savourer comme il se doit l’exceptionnel en pleine conscience. Je laisse se gâter par peur de gâcher.

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Elle fermait les yeux et essayait de le défaire des moments de son passé, comme on décolle l’étiquette d’un flacon, pour lui rendre sa virginité. Les paupières closes, elle s’emparait dans sa tête d’un pinceau pour chasser les images qui leur étaient associées, les émotions qui les accompagnaient. […] Peu à peu, comme la lie se dépose au fond d’une bouteille, le pathos fondu dans le liquide se condensait vers le haut du flacon pour s’échapper.

Extraire sa vie des flacons était en réalité un acte destiné à faire renaître ses souvenirs, et à vivre avec eux. Car qui a décidé qu’un moment du passé doit demeurer dans le passé ? […] Il se pourrait que le passé continue à vivre sa vie dans le présent.

Cette séance de soprophologie-psy vous a été offerte par Ryoko Sekiguchi. (J’adore la mise à jour des mécanismes psychologiques, l’image du pinceau manié par une archéologue de l’intime.)

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En cours de lecture, j’ai laissé L’Appel des odeurs sur le tabouret des toilettes. Je ne suis pas la seule à m’être aperçue de l’ironie.

Revue de blogs #3

« C’est toujours un petit combat entre le bout de moi qui adore explorer de nouveaux endroits et celui qui anticipe tout ce qui pourrait mal se passer et est-ce qu’on ne serait pas bien roulée en boule sous la couette, par hasard ? »

« Par un de ces hasards hasardeux qui font la vie, je me suis trouvée à faire interprète entre l’agente d’accueil néerlandaise (à l’anglais parfait) et un couple d’italiens qui ne comprenaient pas que tous les billets pour aujourd’hui étaient vendus, qu’il n’y avait pas de place avant lundi. Eh bien soyez épatés, avec mes 221 jours de Duolingo, je leur ai dit que Non ci stanno biglietti per oggi, solo da lunedi. J’espère que ça vous en bouche un coin parce que moi, oui. »

Il doit y avoir un truc avec Duolingo, l’italien et les billets. C’est également dans un contexte de billetterie que j’ai pris conscience que le hibou vert avait déteint dans la vraie vie : avant même de demander confirmation au vendeur anglais, j’ai su qu’il n’y avait plus de billets pour visiter le Christ Church College jusqu’à mercoledi, comme l’annonçait dépitée une Italienne en revenant vers son mari.

« Anne Frank, donc. […] Il y a un phénomène dans cette visite, petit à petit, les enfants se taisent et les adultes pleurent (on s’est échangé un hug amical avec une étrangère de passage en même temps que moi). »

Sacrip’Anne, Dans les rues d’Amsterdam

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« C’est toujours impressionnant de regarder des livres tandis que les éditeurs ou les écrivains ou les traducteurs vous observent ou s’appliquent à ne pas vous observer à quatre-vingt centimètres de l’autre côté de la table. Pour lutter contre la gêne ou la timidité, je me suis appliquée à regarder chaque livre comme si j’étais seule au monde. Cela a pris du temps. »

Petit salon du livre grec chez Alice du fromage

C’est précisément la raison pour laquelle, à rebours de la plupart des « grands lecteurs » je préfère les grandes surfaces du livre (Fnac, Gibert, Furet du Nord…) aux petites librairies, où je me sens observée et rapidement coupable de ne rien acheter. Quant aux salons, je crois que la dernière fois que j’ai bravé mon inconfort, c’était pour Lou Sarabadzic.

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« […] plus personne ne veut prendre le temps de faire les bons choix. Tout le monde est maintenant programmé pour la satisfaction immédiate (donuts, chocolat, réseaux sociaux, gabarits, etc.) plutôt que la projection dans le futur (apprentissage, progression, compréhension, etc.). »

Chantier, Les Carnets Web de La Grange

*éloigne la tablette de chocolat de vingt centimètres*
(Je le sens, le redoute en moi, ma persévérance qui se délite, les gratifications qui deviennent frustrations immédiates.)

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« Toujours, toujours sourire en les accueillant. »
[les élèves]

Prof en scène

Parfois je suis tellement happée par le tumulte de ce qui se passe, vient juste de se passer, à analyser, et de ce qui doit ou ne doit pas arriver, à anticiper, que j’oublie, et soudain je me souviens que j’oublie de sourire. Que c’est plus important pour les enfants que bien montrer l’exercice, marquer les comptes ou donner des corrections judicieuses. Alors je souris.

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« se rend-on bien compte de la quantité d’énergie et de vitalité qu’il faut mobiliser pour jouer cette délirante partition ? »

Prof en scène

Non. Enfin si, on imagine ce qu’implique d’enseigner. Quand on le vit, c’est différent, on comprend dans son corps la nécessité de s’économiser. (Et encore, j’ai peu d’heures et un public qui a priori a choisi d’être là.)

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[à propos de son dentiste] « Il est beau gosse, décontracté, sympa et très loin de ses patients. Je pense qu’il vous a oublié dans la seconde où vous quittez le cabinet. »

Reprise chez Alice du fromage

La dernière phrase, c’est tellement ça. Meilleur portrait de dentiste ever.

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12 mois, 12 photos : j’aime toujours beaucoup lire le bilan annuel de Chloé Vollmer-Lo, photographe et autrice.

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“[…] i’ll continue to champion for writing about one’s failures and shortcomings in public. not because it is an attempt to rebel against the mainstream propensity to display only success and positivity, but simply because failures, flaws, shortcomings, negativity – they are simply part of life and part of the norm. am just advocating the fullest possible spectrum of life be shared, within one’s personal comfort. i do have my skeletons, but everything else i would like to share, because i think reality and life deserves to be whole.”

because reality and life deserves to be whole, Winnie Lim

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“I first started using the word “uneventful” when my traditional chinese medicine physician asked if I had any symptoms between my visits: there were rare times when I would tell her I didn’t have any symptoms in the couple of weeks since I last saw her, and she would respond, “oh so it was uneventful?” – that was when I learnt that having an “uneventful” time was actually a good thing.

[…]

Like my bouts of health that were “uneventful”, I have personally come to realise it is precious to have days when nothing much is happening. In the world we are in now, being able to go about our days without much pain, anxiety, worry or sadness is almost like a miracle.”

2025: may I have an uneventful year, Winnie Lim

L’ataraxie en 2025.

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« Les pierres aussi se fanent quand on les sort de l’eau. »

galets, les carnets Web de La Grange

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« Je lis les deux premières phrases et m’arrête. « Stella s’était précipitée dans le jardin. Elle l’avait vu s’effondrer au sol. » J’ai pensé « une histoire de tremblement de terre ». […] Parce que c’est plus facile à faire qu’à défaire, je vois ça comme une faute. Je dois être trop scientifique. Je n’utilise une variable dans une phrase que si elle est d’abord instanciée. »

(J’ai si spontanément postulé une personne dans le L apostrophe que j’ai dû relire pour comprendre l’incompréhension.)

« L’idée : nous vivons le plus souvent la terre plate (ou vallonnée, voire montagneuse). La terre sphérique est alors perçue comme une narration. Être platiste, c’est donc remettre en question la narration dominante plus que réellement croire que la terre est plate. »

Thierry Crouzet, Décembre 2024

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« Certaines [rencontres] ne durent que quelques secondes, d’autres ne nous lâcheront plus jamais. Il y a les gens avec qui on ne se souvient même pas comment ça a commencé, et ceux dont l’histoire même du premier contact est tellement fondatrice dans la relation qu’elle en devient une sorte de légende.

Le père de Cro-Mi, je l’ai rencontré sur internet à une époque où ça faisait un peu peur de voir en vrai quelqu’un issu du monde virtuel. C’était une très jolie histoire, très « You’ve got mail ». Enfin sauf que je ne suis pas Meg Ryan et qu’il n’est pas Tom Hanks. Bon, et qu’il n’était pas complètement la personne qu’il semblait être. C’est probablement toujours un peu le cas, pour tout le monde. C’est aussi quelque chose de très caractéristique chez lui, mais on s’en fout, c’est du passé. Disons que, pour toujours, j’ai une jolie histoire de rencontre à raconter. »

Des rencontres, Sacrip’Anne

J’ai connu cette époque. « Vous vous êtes rencontrés comment ? » Ça faisait tellement wierdo de répondre « sur Internet » que je précisais toujours « par blogs interposés ». Les sites de rencontre  avaient des relents d’agence matrimoniale pour freaks.

Il n’y a pas que l’époque. Y’a aussi l’histoire à raconter. Et la partie à taire, la personne qui n’est pas uniquement celle qu’elle semble être.

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« Tout – de travers – la journée passe et la sensation de tout manquer se dresse entre moi et le monde. […] Je virevolte entre le chaud, le froid, j’entends le compliment puis le non, j’aperçois un rictus puis un sourire et me demande ce qui est ou n’est pas vrai. Je suis perdue face à l’autre. »

« […] je pose des couleurs sur l’ennui, je colorie le gris de l’hiver, j’invente des planètes, des espaces secrets pour porter mes rêves. Et garder mon espérance, mon enthousiasme, ma confiance, intacts. »

Cocon sur le blog Accrocher la lumière

Emmitouflée dans mon plaid comme dans un cocon géant devant mon écran, la lecture de ce billet m’a provoqué une détente physique dans les trapèzes, un apaisement à l’idée d’un retour à soi et à une pratique artistique qui préserve.

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« Donner aux mômes des supports. Un château de conte de fées, Colette, l’intérieur d’un journal au XIXe siècle. Je suis souvent effaré – sans aucun mépris – du fait que les élèves n’ont aucune idée de quoi parle un texte, parce qu’il leur manque des représentations. […] leur donner un vocabulaire précis. Parce que c’est l’un des premiers discriminants sociaux. […] Ce à quoi j’aspire, c’est à leur donner de quoi s’emparer de la réalité. Qu’ils la subissent moins. »

Prof en scène

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« Des jours, j’écris trop peu, d’ailleurs je lis trop peu, d’ailleurs je tout trop peu, à mon goût, trop de jours d’affilée. »

Interfacécrire chez Joachim Séné

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j’ai vu mes proches perdre le peu de raison qui leur reste

par exemple mes tantes, kabyles et athées, disent ‘les arabes’ et ‘les musulmans” pour parler d’elles par exemple, mon père dit des choses comme : “avec tout ce qu’il se passe on va pas en plus s’engueuler”

c’est vous dire

un ami me dit : j’aime bien penser qu’être vivant c’est influencer la vie des vivants, comme mon père m’influence, il est encore en vie

en 2024 – apprendre à renaître (1) chez Selmakovich

je dis à L. : j’en reviens pas qu’à notre âge, on soit pas mort.e.s.

Alors pour 2025, je nous souhaite :

-de continuer à porter nos mort.e.s sur nos épaules -de fabriquer de toutes petites choses avec nos doigts -de renaître de renaître de renaître.

en 2024 – apprendre à renaître (2) chez Selmakovich

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« Reste à savoir évidemment si lire Proust, aimer Proust, ce n’est pas toujours vouloir écrire. »

Roland Barthes cité par Thierry Crouzet

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« […] mon cœur est allé cogné toutes les parties de mon corps comme une bille de flipper.

Et depuis, ma vie est un long fleuve tranquille… Je vis d’amour et d’eau fraîche, des papillons dans le ventre et des étoiles dans les yeux.
En fait, absolument pas, j’ai l’impression d’être en chute libre, sans parachute et j’attends de m’écraser au sol. Pendant que lui, se laisse porter, plane, serein, confiant, c’est une évidence m’a-t-il dit. Pour moi, c’est une évidence que ça va foirer à un moment. […] J’ai l’impression que ma vie est vide et n’a aucun sens alors qu’avant lui, elle était chouette, je l’aimais bien. […] Je vais mal parce qu’un homme est gentil et ne joue pas avec moi… c’est dingue et ce constat me rend encore plus triste. »

Comédie romantique, sa mère la p*! chez les Sisters Cia

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« Mon pantalon est gris, alors aujourd’hui je porte des chaussettes roses. Je sens bien que la fatigue de la grippe est encore là blottie. »

Rose, Les Carnets Web de La Grange

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“This is how modern oligarchs work. They don’t burn books—they bury them in content. They don’t silence the news—they reframe it as entertainment.”

Citation d’un article de Joan Westenberg
sur Les Carnets Web de La Grange

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« Au coin d’une rue, je trouve un magasin de imagawa-yaki (今川焼き) juste cuisiné, bien chaud, avec de la pâte de haricot rouge à l’intérieur. Voici le bonheur retrouvé de l’enfance des marrons chauds sur les trottoirs de Paris quand de Rouen, nous venions voir les vitrines illuminées et animées des magasins Le Printemps et les Galeries Lafayette avant le jour de Noël près de la gare Saint-Lazare, ou encore la vingtaine de croustillons chauds […] vendus dans un sac papier vite coloré de tâches de gras mais qui brûlait la paume de la main et que l’on mangeait avec les dents pour éviter de se brûler les lèvres et la langue tout en aspirant l’air froid. […] Au moins, ce froid là, aujourd’hui, m’aura fait revivre ces lieux « inoubliés » de mon enfance, à défaut d’être inoubliables. »

Traversée sur Les Carnets Web de La Grange

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“I have also always thought that compassion is an emotional quality, but in recent times I think of it as an intellectual quality. We don’t have to feel for the other, we can simply intellectually believe in doing what is right for the person.”

Winnie Lim on learning the definition of endodontist, and compassion

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“The Thai language has a wonderfully playful, almost childlike, pronunciation. On this trip, I decided to try imitating it. To be honest, it feels both unnatural and strained, as if I’m making fun of their language.

But the response has been absolutely fantastic! I get answered in Thai (talk about shooting yourself in the foot, since I have no idea what they’re saying), they praise my pronunciation, ask how long I’ve lived here, and so on. This despite using the same phrases I have used for years.

[…] Suddenly, as if overnight, she had incredibly good pronunciation. Everyone noticed it. How could she have improved her pronunciation so suddenly?

She explained that she thought Swedes sounded like they were singing when they spoke. With that in mind, she took courage and started « singing » in Swedish. To her ears, it sounded completely crazy, but everyone around her thought it sounded fantastic.”

Don’t hold back de Robert Birmingblog

Revue de blogs #2 (parenthèse méta)

Avec l’envie de fuir Twitter, il me semble sentir un frémissement, une envie chez certains de renouer avec l’ancienne blogosphère ou du moins des réseaux sociaux décentralisés. Des espaces sans publicité, avec des échanges apaisés et une curation humaine plutôt qu’algorithmique. Vous me direz que c’est probablement parce que je traîne sur les blogs et sur Mastodon, mais ça ne m’en réjouit pas moins. Ça me donne d’autant plus envie de faire cette revue de blogs, de mettre des liens partout, de commenter chez les uns et chez les autres, de parcourir les blogrolls… Je m’autorise donc une revue de blog un peu méta. Vive l’intertextualité bloguesque !

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D’abord, un peu de remise en contexte avec Thierry Crouzet :

2005 […] Peu à peu Google pénalise les liens entre les sites, parce que cette pratique autorise des recherches transversales, décentralisées, concurrentes de Google […]. « Si tu lies ton contenu à d’autres, je ferai en sorte qu’on te trouve plus difficilement. » C’est le premier arrêt de mort de la blogosphère. Tout un écosystème de sites interconnectés à la main, humainement, commence à s’effondrer et des algorithmes décident de ce que nous lisons et trouvons, des algorithmes propriétés des oligarques qui, que nous le voulions ou non, et même qu’ils le veuillent ou non, nous manipulent.

∼2010. Plus Google casse la blogosphère, plus il pousse les internautes vers les réseaux sociaux où ils retrouvent matière à débat et lieux d’expression. […] Des blogs survivent, mais isolés. Le web, initialement décentralisé, a été recentralisé par Google et les réseaux sociaux, donnant un pouvoir démesuré à quelques acteurs.

Leur but n’est plus de nous informer ou de nous faire réfléchir, mais de nous exposer aux publicités. Leur seule ambition : nous retenir chez eux, comme jadis le faisaient les TV, à ceci près que nous produisons nos propres contenus (nos propres chaînes). Idée géniale !

Le technofascisme est-il une fatalité ? par Thierry Crouzet

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Resonance is such a powerful emotion. This is why I collect quotes – to remind myself I am not alone.

why we should tell our stories, Winnie Lim

Eli a relevé le même extrait, j’ai découvert. Correspondances souterraines.

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« Ce serait chouette d’écrire tous les souvenirs de l’année 2024. Comme ils viennent sans regarder les photos, sans discuter avec les autres et de voir ce qu’il nous reste d’une année entière. »

Cent souvenirs, Les Carnets Web de La Grange

Il y a eu cette idée de Karl que j’ai prise au pied de la lettre. Reprise par Dame Ambre sur son blog. J’aime ces ricochets.

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Je suis toujours surprise (et heureuse) de trouver des échos de ce que j’ai écrit chez quelqu’un d’autre, comme ici ou (Les Carnets Web de La Grange me font retrouver le dialogue différé d’un blog à l’autre).

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Je vais tenter par contre de me tenir à ce que je m’étais dit l’année dernière : tenter d’écrire tous les jours, plusieurs choses différentes. […] Peut-être un peu de blog ? Accepter de radoter, un peu ? De tourner en rond autour des mêmes sujets ?

Le cycle, Carnet d’un passeur

J’adore apprendre à connaître quelqu’un que je ne connaitrai probablement jamais par le biais d’un blog qui radote et tourne en spirale autour des mêmes sujets (je trouve que ça tourne en spirale plus qu’en rond, on se décale à chaque fois).

…

J’aime beaucoup me forcer à écrire sur ce que je vois ou lis, parce que ça m’aide à m’en souvenir et que j’aime partager, mais c’est de toute évidence devenu une contrainte.

Carnet orange

Je me demande sans cesse quelle forme adopter pour conserver le plaisir en évacuant la contrainte. Mais peut-être est-elle inhérente à ma personne.

…

« Un blog, un site, est un endroit à soi […] où les interventions sont différentes, parce que les commentateurices se sentent ailleurs que dans une zone de non-droit typique des RS, on est chez l’autre, je ne sais pas, quelque chose de cet ordre, qu’il me plairait de voir revenir. »

Exode numérique de Joachim Séné

Effectivement, ça déborde beaucoup moins en commentaire que sur les réseaux sociaux. La sensation d’être chez quelqu’un est réelle, on s’y sent moins à l’aise que dans un espace d’échange commun déjà investi. À tel point que l’espace commentaires sous un article de blog est devenu un peu trop solennel, un livre d’or que personne ne veut entamer. On ne veut pas laisser de trace, des fois qu’on n’aurait pas bien esssuyé nos chaussures en rentrant. Les échanges ont été délocalisés sur les réseaux sociaux… et en partie perdus. Pour les autres lecteurs : quelqu’un qui arrive par un autre réseau social (voire par son lecteur de flux RSS, soyons fous) manque la conversation engagée ailleurs. Et pour les petits êtres narcissiques et sensibles que sont les blogueurs : les tweets, toots et autres sont autant de petits bouts de papiers pliés et fourrés dans une trousse à l’arrache. Ils s’abîment, s’égarent, alors qu’on aurait pu les écrire sur le sacro-saint agenda !

Sur Envisager l’infinir, je suis tombée sur cette note, tout en bas des billets :

Si vous souhaitez réagir à ce billet, merci de commenter de préférence ci-dessous plutôt que sur les réseaux sociaux.

La tournure m’a déclenchée la même réaction de rejet instinctif que les injonctions adolescentes à lâcher ses comm’ sur les feu Skyblogs. Passée la surprise pourtant, je suis d’accord. Je préférerais pourtant passer par le plaisir tel que l’exprime si bien Dame Ambre, un plaisir qui n’est peut-être pas évident pour le non-blogueur :

. Surprise-sourire par les mots laissés sous une critique
. Surprise-sourire par ceux laissés par ici
. Surprise de m’apercevoir que j’aime profondément les mots qu’on me laisse, bien que je sois moi-même une silencieuse-née

Journal de Dame Ambre

Un commentaire de blog, c’est comme une carte postale (qu’on n’a même pas besoin d’affranchir, hé).

Lâche tes comm’ !

Bleu et ?

Bleuets. Le ton de Maggie Nelson m’a fait penser à Deborah Levy. Il m’a happé de même. Là, comme ça, à brûle-pourpoint, suivre les méandres d’une obsession développée pour la couleur bleu ? I’m in. Traces de divin ? Why not? Références tous azimuts à des philosophes, des souvenirs de baise avec un amant surnommé le prince du bleu, des oiseaux qui créent un nid avec des objets bleu pour y donner un spectacle de parade jaune ? Fire. Et : les veines dorées dans le lapi-lazuli qui sont en réalité de la pyrite de fer, un restaurant orange dans lequel l’autrice a travaillé et dont la rémanence visuelle — bleue — la suivait jusque chez elle, la peau bleuie par la teinture de leurs vêtements des Touaregs, dont le nom signifie « abandonnés de Dieu » alors qu’eux-même se désignent autrement comme « hommes libres ».

Est-ce que tout ça converge quelque part ou se noie-t-on dans la couleur ? La réminiscence de Deborah Levy aurait dû me mettre la puce à l’oreille : risque que le plaisant ne mène nulle part. La forme annonce pourtant d’entrée la couleur, les paragraphes sont numérotés après une citation de Pascal en exergue, l’aspect fragmentaire totalement assumé. C’est à la fois plus honnête et plus roublard, démerde-toi lecteur.

Clairement, j’ai déjà été plus fine lectrice. Il m’a fallu un temps infini pour passer outre la traduction et revenir à l’évidence polysémique de l’anglais : feeling blue. La couleur de la tristesse. D’où la dépression latente, d’où le divin pour en sortir ou s’y perdre, d’où le chagrin avec le prince du bleu, prince de la baise ajourné. Il n’y a pas plus de bleuets que de myosotis en branche. En français dans le texte, le décalage poétique a fait paravent. La couleur dans laquelle Maggie Nelson plonge est à la fois le remède et le poison, la fascination pour la couleur devenant le pendant intellectuel d’un état psychique qu’elle contrebalance et prolonge dans le même mouvement. Tu m’étonnes que les anecdotes érudites fassent diversion. Que je le aies lues à la légère parfois, les parcourant distraitement pour revenir au privé, à l’intime, au banal, voyeuriste moi ? À tout ce dont détourne un divertissement pascalien sans dieu.

Je n’avais pas tout à fait compris ça quand j’ai envoyé cette page à Eli, en écho à son dernier article sur les au-delà.

217. […] on serait bien en peine de trouver une leçon spirituelle qui exige de devenir tétraplégique. L’idée peu réjouissante qu' »il y a une raison pour chaque chose » […] représente à ses yeux une autre forme de violence. Elle n’a pas de temps à perdre avec ça. Elle est trop occupée à se demander, elle pour qui tout a changé, ce qui rend l’existence vivable et comment vivre.

218. […] j’ai vu la force étincelante de son âme. Je serais bien en peine de vous la décrire, mais je peux dire que je l’ai vue.

219. De même, je peux dire que de l’avoir vue m’a rendue croyante, même si je ne sais précisément ni quoi ni en quoi croire.

220. Imagine que quelqu’un dise : « Il y a de la joie dans le seul fait d’exister. » Maintenant, imagine-toi croire à cette phrase.

221. Non, oublie ça : imagine plutôt éprouver, ne serait-ce qu’un instant, que c’est vrai.

Ce qui rend l’existence vivable et comment vivre. Poésie et philosophie.

…

Les citations suivantes sont données avec leur numéro mais sont rarement complètes. J’ai passé sous ellipse les nombreux […] qui auraient du se trouver au début et à la fin de chaque fragment.

6. La réalité de ce bleu rend ma vie remarquable, ne serait-ce que parce que je l’ai vu. J’ai vu de si belles choses. Je me suis trouvée parmi elles.

7. Les aliments bleus sont si rares dans la nature — le bleu y désigne plutôt les aliments à éviter (moisissure, baies empoisonnées) — que les spécialistes en gastronomie déconseillent généralement la lumière, les peintures et les assiettes bleues dans les lieux où l’on sert à manger.

Les assiettes bleues : voilà pourquoi les bons plats du boyfriend semblent rarement appétissants sur mes photos !

9. Je ne dirai pas : X n’est-il pas merveilleux ? De telles revendications sont des attentats à la beauté.

10. Ce que je veux surtout, c’est te montrer le bout de mon index. Son mutisme.

22. Quand je suis entrée dans la chambre d’hôpital de mon amie, ses yeux étaient d’un bleu pâle perçant — la seule partie de son corps qui pouvait bouger. J’avais peur. Elle aussi. Le bleu palpitait.

26. J’ai entendu dire qu’il n’est pas rare que la dépression s’accompagne d’une déficience dans la vision des couleurs […]

73. J’ai surtout l’impression de me transformer en servante de la tristesse. Je continue de chercher de la beauté là-dedans.

79. « La vie est une suite d’humeurs pareilles à un chapelet de perles, et, quand nous les traversons, elles s’avèrent des lentilles multicolores qui peignent le monde selon leur propre couleur, et chacune ne montre que ce qui s’étend à sa portée », écrit encore Emerson. Se retrouver piégé dans l’une de ces perles, quelle que soit sa teinte, peut être mortel.

88. Comme beaucoup de livres de développement personnel, The Deepest Blue use et abuse d’un langage affreusement simpliste mais regorge aussi de bons conseils, il faut le reconnaître.

90. Cette nuit, j’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis longtemps. J’ai pleuré jusqu’à me vieillir. J’ai observé le phénomène dans la glace. J’ai regardé les rides apparaître aux coins de mes yeux, pareilles à des explosions solaires gravées au burin […]

92. Elle dit (gentiment) que d’après elle nous pleurons parfois devant la glace non par auto-apitoiement mais parce que nous voulons être vus dans notre désespoir.

101. […] j’ai effectué un sondage auprès de plusieurs amis pour voir combien de temps ils s’autorisaient entre « une période mauvaise et aveugle » et une vie tout simplement gâchée par la dépression ; ils se sont accordés sur une période de sept ans. Ce qui prouve à quel point ils sont généreux […]

104. Peut-être est-ce parce que depuis l’intérieur de sa douleur elle continue d’être si généreuse, parce qu’elle n’a jamais hiérarchisé les peines, que ce soit avant ou après son accident, ce qui me semble être rien moins qu’une forme de sagesse éclairée.

(Le boyfriend a cette même forme de sagesse.)

131. « J’ai l’impression que tu ne fais pas beaucoup d’efforts, c’est tout », m’a dit une amie. Comment puis-je lui expliquer que ne rien faire est devenu le but, le projet ?

132. C’est-à-dire : je m’efforce de me relâcher complètement face à mon chagrin d’amour comme un autre de mes amis le fait en cas d’anxiété. Imagine que c’est un acte de désobéissance civile, m’a-t-il dit. Laisse la police venir te ramasser.

(Quand décide-t-on de mettre les paroles rapportées entre guillemets ou en italiques ? J’ai constaté la même incohérence lorsque je blogue.)

135. […] à voir des teintes de bleu toujours plus foncées on finit par s’enfoncer dans les ténèbres.

144. Mais peut-être qu’en effet la dépression ressemble à un feu — au noyau bleu de la flamme et non à l’orange théâtral du crépitement.

168. [Wittgenstein] « Si on ne cherche pas à exprimer l’inexprimable, alors rien n’est perdu. L’inexprimable est plutôt — inexprimablement — contenu dans l’exprimé ! »

181. Pharmakon signifie médicament, mais […] ce terme grec est notoirement connu pour ne pas différencier le poison du remède.

Dans la bibliographie renommée « générique », l’autrice ne donne pas ses sources mais ses « fournisseurs » (et oui, Pastoureau fait partie des dealers).

185. [sur l’écriture] La plupart du temps, j’ai plutôt l’impression d’équilibrer les deux côtés d’une équation — à l’occasion, satisfaction relative, mais, le plus souvent, violente averse.

J’adore l’image, c’est exactement ça, équilibrer une équation.

190. Le passé est le passé. Lui aussi, on pourrait le laisser comme il est.

191. D’un autre côté, il existe bien des effets secondaires, des impressions qui perdurent longtemps après que la cause externe a été retirée, ou s’est retirée d’elle-même.

Les effets secondaires du passé : voilà une expression bien commode pour éviter le drama du trauma dans certaines situations également marquantes.

194. Mais je ne suis pas sûre encore de savoir comment détacher l’amour de l’amant sans provoquer de carnage partiel.

(Plus ou moins facile que l’homme de l’artiste ?)

199. Il paraît que cette douleur peut en quelque sorte être convertie en acceptant « l’impermanence de toute chose ». Cette acceptation me déroute : à certains moments, c’est un acte volontaire ; à d’autres, une capitulation. J’oscille souvent entre les deux (mal de mer).

205. Cet homme arborait un unique tatouage, un serpent bleu marine que j’aimais regarder danser sur le blanc de son poignet quand sa main avait disparu à l’intérieur de moi.

[à propos des souvenirs dont on ne sait s’ils convoquent une trace en nous ou remplacent cette même trace à chaque ressouvenir] 206. Peut-être qu’écrire tient moins du pharmakon que du mordant — la substance qui fixe le colorant à son objet, ou qui l’imprègne, comme l’aiguille du tatoueur qui martèle l’encre dans la peau. Mais le mot « mordant » est à double tranchant : il dérive de mordere, mordre — ce n’est pas juste un fixatif ou un conservateur, mais aussi un acide corrosif.

208. Le 28 février 1947, Joseph Cornell écrit dans son journal : « Résolu en ce jour comme précédemment à dépasser dans mon travail la sensation de tristesse écrasante qui a entraîné tant de limitations et de gâchis par le passé. »

This one hurts.

230. [à la recherche de bleu dans le ciel gris] Chaque soir, je regagnais ma chambre le regard vide, les mains vides, comme si toutes la journée j’avais tamisé en vain le fond d’une rivière froide.

236. Ne soyez pas troublés outre mesure. « Neuf jours sur dix, écrit Merleau-Ponty au sujet de Cézanne, il ne voit autour de lui que la misère de sa vie empirique et de ses essais manqués, restes d’une fête inconnue. »

Shôkan (Petit froid)

Le persil fleurit

dimanche 5 janvier

Repartir et s’activer pour ne pas y penser, ranger du linge, défaire la valise, faire des courses, une tarte butternut-sésame, la deuxième du livre offert par le boyfriend.


lundi 6 janvier

Se sentir femme : cette expression me donne l’impression que les attendus de la société vous tombent dessus. Non pas que je rejette en masse les codes de la féminité. J’en ai joué parfois, j’en ai conservé certains qui en valent bien d’autres, en ai abandonné d’autres encore qui m’auraient encombrée. La psy insiste. Il y a mille manière de. En quoi je me sens femme. La question me hérisse dans son insistance. Ça ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas femme. J’en suis une, c’est entendu, mais je me sens plus toon, zébulon ou souris. Juste moi, quoi. Femme, je peux l’être dans le regard désirant d’un homme et j’ai envie de dire, c’est son affaire ; je n’ai pas envie de me considérer avec un regard qui ne m’appartient pas, qui peut m’embellir mais aussi me réduire.

Obtenir un feedback des ados est mission impossible, mais M. en fin de vingtaine, chouchou et tatouage flamboyants sous les collants roses, n’a aucun problème. Elle aime bien le travail des épaulements, c’est agréable, c’est dansant. En revanche, elle aimerait que ça aille plus vite, moins marquer, qu’on danse, quoi. Et tant pis si on se plante, qu’on y aille — une approche qui paralyserait certaines ados du cours, moins avancées dans leur technique, mais surtout moins assurées, qui ont besoin d’être rassurées et ne se lancent qu’en périmètre sécurisé. M. n’est pas en désaccord avec mon observation, même si elle ne comprend pas : je suis cool, quand même. Trop ?


mardi 7 janvier

Mon profil de prof se dessine. Au cours barre au sol, Y. profite de ce que les autres ne sont pas encore arrivées pour me dire que je peux davantage les pousser. Les précisions de placement, c’est bien, ça lui fait comprendre des choses pour le cours de danse, mais il lui manque quelque chose, des courbatures en fait, il n’a pas de courbatures ensuite comme c’était le cas avec la prof dont j’ai pris la suite, il ferait bien une série supplémentaire à chaque fois. Je pense à la barre bourrine de l’ancienne prof, qui tétanisait inutilement les muscles, mais aussi à la satisfaction que j’ai à retrouver imprimés dans mon corps les chemins découverts en cours de posture (qu’on emprunte ainsi plus facilement pendant quelques jours). Je ne pense plus qu’à ça ensuite, à lui, sa remarque, à l’intensité du cours, et au cours suivant, ça se poursuit, je trace au milieu de au lieu d’évoluer avec. Alors que c’était le retour de C. après son opération et que l’atmosphère était aux retrouvailles.

La femme qui s’était fait mal à la cheville au dernier cours avant les vacances n’est pas là : entorse. :s


mercredi 8 janvier

Est-ce qu’on peut refaire ? Et gagner trois minutes de répit sur la conduite du cours ? Et comment qu’on peut refaire ! Je ne sais pas si c’est la simplicité de l’exo qui leur plaît, le lien aux autres (s’avancer et se reculer en cercle plutôt que travailler seul face au miroir) ou, comme je le soupçonne, la musique qu’elles probablement entendue ailleurs et qui se retrouve, délicieuse incongruité, dans le cours de danse classique. C’est raté pour la légèreté de la marche sur demi-pointes, mais R. donne tout ce qu’elle a pour cette version instrumentale d’Ed Sheran et scande de la tête chaque mesure. She’s in love with her body. 

Il se met à neiger pendant le troisième cours de l’après-midi. Les enfants vont à la fenêtre avant de remonter se placer dans la diagonale.

Dernier cours de la journée, les élèves sont désarçonnées, mettent deux exercices de barre avant de parler : j’avais dit que les parents pourraient assister au cours, qu’on leur montrerait la danse des mirlitons travaillée avant Noël. J’avais complètement oublié, rapatrie chaises et mamans dans le studio. L’une d’elles me confiera son soulagement à la fin du cours : elle a posé son après-midi exprès et travaillera jusqu’à 21h pour rattraper ses heures. Je ne sais pas ce que sa fille lui a dit, qu’il fallait absolument qu’elle vienne, sans doute. Je m’empresse de m’excuser auprès de cette mère, il y a eu une incompréhension, c’était une présentation sans prétention, je proposais aux parents de venir regarder bien installés plutôt qu’à travers la vitre de la porte, je ne pensais pas les faire déplacer exprès s’ils n’accompagnaient pas déjà leur enfant. Mais elle est ravie d’être là, n’a jamais l’occasion de voir sa fille en cours et c’est beau ce que vous leur faites faire. Mes mirlitons mirlitonnent gaiement l’heure durant. Une heure inattendue d’élèves attentifs.


jeudi 9 janvier

 

La neige fondue qui goutte des arbres ne fait pas le bruit de la pluie en tombant sur la neige encore blanche, elle crépite.

La neige fondue tombe sur la neige encore blanche. Elle goutte sans un bruit de pluie – elle crépite. La neige comme le feu.

Y. est de retour avec ses courbatures tant espérées, nous sommes saufs.
Les élastiques transforment la barre au sol en jeu, j’ai du mal à ne pas faire l’enfant. Professeur néanmoins, je m’emploie à corriger le dos arrondi de cette femme pourtant souple (mais relativement âgée, je n’avais pas encore osé).

Deux nouvelles testent le cours adulte débutant. Aucune n’est réellement débutante. L’une a passé un bon moment, mais reste sur sa faim, je ne la reverrai pas. L’autre, mieux placée, ports de bras splendides, y trouve son compte ; ça lui permet de reprendre en faisant attention à ses articulations.

Leur présence me donne l’impression de passer une évaluation. C’est étrange dans ce cours, qui est celui où je m’autorise le plus de choses, où je me sens le plus moi-même (parce que les élèves n’ayant pas d’autres référents, je ne cherche pas à me conformer à ce qui est attendu d’une professeure de danse classique ?). En temps normal, la pointe de stress se serait traduite par de l’inhibition ; ici, c’est le contraire, je surjoue mon personnage et quand une vingtenaire se marre en reconnaissant Pocahontas dans la musique des ronds de jambe, je lui demande si elle aussi pense aux pleurs du chat sauvage au petit jour.

…

Les sources se dégèlent

vendredi 10 janvier

Deux heures (2) pour régler dans les grandes lignes la choré sur laquelle j’angoissais en sourdine depuis une semaine (168 heures).

Je lis Liv Maria dans soleil, tente des croquis pour une première linogravure.

Cours de stretching postural : pas de révélation particulière ce soir, mais un travail musculaire intense qui petit à petit tombe en place. J’apprends ne pas être la seule à rester habiter dans le coin pour continuer à profiter de ces cours.


samedi 11 janvier

Je fais de la merde, patauge dans les chorés.
Puis passe chez Rougier & Plé (que le boyfriend appelle toujours Graphigro et que je prononce mentalement Rougie ép’lé) pour m’essayer à la linogravure, ça me travaille. J’achète une gouge et une petite plaque, mais pas de rouleau ni d’encre, je me méfie de moi, je repasserai au magasin si je surmonte ma peur de gâcher.


dimanche 12 janvier

Journée à la fois efficace et reposante, faite de menues tâches administratives, de lecture sur le rebord de la fenêtre au soleil et d’un coup de fil à Mum. En fin de journée, la frustration revient et je me botte les fesses pour faire un deuxième envoi de manuscrit.

Insecure S1E1 : not sure about it.


lundi 13 janvier

Le saule pleureur : rose puis doré puis jaune puis de nouveau écorce sous la lumière blanche.
Je me suis précipitée dehors pour la lumière, mais le parc Barbieux est brumeux, encore à l’ombre. Les rares rayons entre les arbres, divins par décret optique, en sont tout épaissis, presque palpables. Si le soleil était plus haut, il pourrait en surgir des cerfs avec des papillons pailletant autour des bois. À défaut, des promeneurs à bonnet. L’étang est gelé, moi aussi. Les canards nagent dans l’ellipse d’eau maintenue liquide par le jet de la fontaine. Je rentre fissa.

Je procède à un nouvel envoi de mon manuscrit, un seul à la fois ; les modalités diffèrent à chaque fois. À chaque maison d’édition, il faut revoir sa copie, rédiger un  message ou une présentation, inclure une référence aux ouvrages édités par leurs soins aux côtés duquel il ferait sens de publier le mien, vérifier les documents joints, leur poids, compresser, compiler, ilovepdf enfin ça dépend des fois. Et envoyer. Prendre mon élan me prend à chaque fois toute mon audace du jour.

Au cours de ce soir, axé sur les épaulements, ça commence à avoir de l’allure, à tomber en place. Il fallait manifestement laisser reposer pendant les vacances. Ou passer à plus artistique. Les élèves sont sérieuses et tristounettes pendant une partie du cours, l’amusement revient pendant les sauts (elles apprennent les sauts de basque) et à la toute fin quand on teste en diagonale un bout de la coda du cygne noir.


mardi 14 janvier

Qu’il puisse exister une salle de danse dans un lycée me sidère et me ravit. Une vraie salle de danse, avec un lino adapté, un miroir, des barres fixes et mobiles, mais aussi un tableau blanc interactif qu’on s’attend davantage à trouver dans un établissement scolaire que dans un studio de danse, et… un quart de queue ! Je donne cours avec un accompagnateur, c’est Byzance et gênance car il faut chantonner. Tu veux vraiment Prokofiev ou… ? Il ne complète pas, mais oui, je chantonne la marche des chevaliers par défaut comme 80% des profs de danse. Il joue autre chose. Et à un moment, je connais, c’est mais c’est L’Arlésienne !

Les élèves sont épatants. Ils sont du même niveau théorique que mes classes du conservatoire, mais en horaires aménagés plutôt qu’en horaires traditionnels. Forcément, à danser tous les jours, le niveau n’a rien à voir. Le cours file, un peu trop facile peut-être ; quand je m’étonne qu’il fasse si chaud dans cette salle pourtant, les élèves rétorquent que c’est parce qu’on bouge bien…

En sortant, le ciel est vaste au-dessus de l’immense bâtiment soixante-disard, ponctué des ramures d’arbres qui dépassent, de la ville au loin, des couleurs du jour qui ne s’est pas encore couché (une victoire de minutes). Je respire ce ciel de fin de journée dans le flot des lycéens qui ont fini la leur, tous immenses et semblables dans leurs habits noirs et leurs traits mal dégrossis de l’enfance dont ils se sont tout juste extraits. J’ai encore mes cours habituels à donner, mais je goûte la respiration, comme si moi aussi j’en avais fini de quelque chose.


J’avais oublié l’apéro de nouvelle année après le cours adulte. Mon dîner reste dans le sac, je houmousse et noix de cajoute en écoutant ces histoires d’adulte qui sont presque toutes des histoires de parents. Un fils a arrêté le lycée, refuse de passer le bac en candidat libre et passe ses journées à lire ; sa mère a découvert qu’on pouvait être en décrochage scolaire sans être en échec. Je suis comme la mère, je ne trouve pas ça très raisonnable ni rassurant, puis je pense au boyfriend qui a un bac+5 mais pas le bac, une équivalence passée au débotté dans une salle des Beaux-Arts, et pourquoi pas.

…

Les cris des faisans se font entendre

mercredi 15 janvier

Deux chevaux de manège en train de ruer sur un semi-remorque.
Démontage des manèges de Noël sur la Grand Place

Pas si pire, ce mercredi.


jeudi 16 janvier

Je ressors de chez le généraliste avec une ordonnance pour une radio, de la kiné et un check-up ORL. La dernière (et première) fois que je l’ai vu, c’était en 2023. Merci à 2024 d’avoir été une année blanche.

Le conservatoire me demande des appréciations pour les bulletins des élèves. C’est tellement dur à rédiger ! Je comprends mieux les copiers-collers que j’avais souvent sur mes bulletins scolaires pourtant manuscrits.

Eurêka non pédagogique : je me rends compte que si l’image d’un jeune chiot enthousiaste me vient au sujet d’une de mes élèves à la gestuelle approximative, c’est que j’ai entendu moult fois son prénom dans les anecdotes familiales… du chien de ma grand-mère.

À la barre au sol, je réitère un exercice de mon cru pour les attitudes et même réaction à Lille qu’à Lambersart, ça décrasse.


vendredi 17 janvier

Une douleur aigüe à l’aine me réveille dans la nuit. Je ne sais pas pourquoi, je pense à mon amie P. et à la torsion des ovaires qu’elle a enduré, avant de retrouver la raison et de chercher sur mon téléphone un schéma du nerf fémoral. Il passe bien par là ce petit enfoiré, même si ne s’était encore jamais manifesté à cet endroit.

Quand je me rendors enfin, c’est pour rêver dans mes rêves — des hallucinations. Le cauchemardesque ne concerne pas la vision, mais la sensation : allongée dans mon lit, ça se met à tourner violemment, je décolle (ou mes organes à l’intérieur de moi), comme attachée par les pieds à une centrifugeuse pour astronautes.

Un album de mon accompagnateur préféré vient de disparaître de Spotify sans crier gare, ruinant les correspondances musicales de plusieurs exercices de mes cours. Je n’avais donc pas supprimé les pliés par mégarde. Je voulais déjà le faire pour des raisons économiques et éthiques (payer moins / mieux rémunérer les artistes), mais il va vraiment falloir que je prenne le temps de m’organiser sans Spotify.

Je passe la journée ou presque à finir de saisir les appréciations, avant d’aller assurer un remplacement avec des élèves dont il est cette fois légitime que je ne me souvienne pas de leur prénom. Épatée par leur solidité sur pointes. Par leur plaisir à tenter avec mon pas de pirouette épaulé.

L’anxiété, évidemment. Je suis explosée physiquement, j’aurais voulu que le boyfriend soit déjà là.


samedi 18 janvier

Je vais les tuer. Je murmure de moins en moins à mesure que les bavardages ne cessent de reprendre. Que les petits aient du mal à rester concentrés, je veux bien, mais les grands… Je deviens désagréable, vraiment, menace de les retirer purement et simplement de la choré s’il faut en arriver là.

Au milieu du cours, nous quittons la salle pour aller marquer la chorégraphie dans le hall de l’auditorium (puisque la direction veut que les interventions aient lieu dans les espaces du conservatoire et ne pas cantonner la danse aux studios qui lui sont dédiés — bien pratiques pourtant). Il faut composer avec quatre poteaux, mais aussi avec les portes coupe-feux qui font perdre de l’espace, des bureaux poussés à la hâte ou encore un paillasson encastré dans le sol, dans lequel on risque de se prendre les pieds. Alors qu’on brainstorme et qu’on teste ensemble, une élève suggère de placer le public au fond de la salle et d’inverser les coordonnées de l’espace mais sans changer de place comme ça on reste devant. Le culot me sèche. Lorsque je propose de chercher des poses finales par groupe autour des poteaux, histoire de renverser la contrainte en créativité, la même élève réclame l’un des poteaux du milieu parce qu’elles ne sont jamais devant. La même élève qui, un peu plus tôt au studio, a essayé de me faire retirer un pas trop difficile alors qu’à peu près tout le monde (y compris elle) y arrivait. La même élève qui passe son temps à discuter et à tirer la tronche. C’est elle qui se plaint d’être derrière ? J’hallucine. Je doute aussi, aussi sec : est-ce que je n’aurais pas du prévoir des changements de ligne — sur 1’37 de musique ? est-ce que j’ai négligé cette élève au profit de chouchous involontaires ? et si ses bavardages étaient la conséquence et pas la cause de mon relatif désintérêt à son égard ? Mais j’hallucine surtout. Ou plutôt, je n’hallucine en rien : les appréciations déjà saisies sur son bulletin corroborent ma perception. Il y a un problème de comportement et on verra pour être devant quand il ne se posera plus.

Le professeur qui prend ma suite dans le studio me demande des nouvelles de cette élève extraordinaire. L’incroyable C. ? Non, non, pas elle, une autre blonde qui était déjà là l’année dernière. Je ne vois pas, on passe la liste en revue, et R. voilà c’est elle. R. est brune de chez brune, niveau origines asiatiques. Mais lumineuse, il est vrai.

Le boyfriend m’attend en haut de l’escalator à Lille Europe. Une poussette interrompt ma course de comédie romantique pour me jeter dans ses bras. J’ai envie de le manger pendant tout le trajet. On se raconte nos misères de voisine de TGV et d’élèves. Sa main autour de ma taille m’apaise même à travers le manteau, comme la première fois où je m’étais sentie bien sans comprendre pourquoi, sans réaliser de suite que c’est parce que sa main s’était posée là, et quand c’était monté au cerveau j’avais posée la mienne sur son avant-bras, comme un piaf affolé à la bourre sur sa migration dit je reviendrai. Sur le canapé, il faut se réapprivoiser, mais tard dans la nuit, alors oui. Trop fatiguée pour l’anxiété, je suis parfaitement en lâcher-prise et je me sens si bien englobée.

il est si beau               (je lui dis)
je suis biaisée            (objecte-t-il)
bien biaisée                (nous running jokons)


dimanche 19 janvier

Ivre de sa peau.

Moi qui aime le corps maîtrisé, les muscles en discrètes courbes de Bézier et les os saillants, je découvre ce week-end le plaisir du gras, de la peau qui n’adhère pas. Pas sur mon propre corps, il ne faut pas rêver, il ne faut pas que ça bloblotte, mais sur le sien. Je le parcours pourtant avec plaisir depuis quatre ans, mais ce week-end c’est différent, il se modèle à ma main, une cire chaude et douce comme jamais, je m’enivre du plaisir de la peau que la caresse amène à soi.