Gathering at my apartment

Mardi, chou blanc. Vendredi, chou blanc. Samedi, enfin, c’est ravioli, j’obtiens in extremis un Pass. Grâce soit rendue à mon guichetier préféré, qui n’a pas trop encouragé les trois touristes en lice pour le plein tarif à espérer un troisième retour, et pendant qu’elles se concertaient pour savoir s’il fallait ou non se désolidariser, nous a lancé : “Les filles, c’est le moment de prier !” Exaucées, donc. Je sautille sur place, tandis que ma voisine de Pass ne se départit pas de sa beauté sereine.


Dances at a gathering, un morceau de poésie en apesanteur. D’humeur béate, j’en ai plus profité encore que lorsque je l’avais vu dansé par le New York City Ballet. Robbins a chorégraphié un paradoxe : des variations d’une rapidité incroyable qui virevoltent jusqu’à la plénitude et métamorphosent la vivacité en douceur.

Josua Hoffalt ouvre le bal, nouvelle étoile qu’on commence à distinguer dans le ciel ensoleillé de la pièce ; premiers éclats d’humour, élégamment émoussés. Le printemps arrive avec le sourire jonquille de Muriel Zusperreguy, accompagnée d’une jeune pousse, Pierre-Arthur Raveau. Petite feinte à gauche, je bourgeonne à droite… ce jeu a la fraîcheur d’une femme qui ne fait pas l’enfant. Et voilà le moment venu de voir la vie en Aurélie Dupont, cueillie par un Karl Paquette violettement sexy. Ah, ces sauts tranquilles… il danse grand, comme d’autres voient grand. Forcément, les équilibres de sa partenaire font merveille et renforcent encore cette impression d’apesanteur – tout comme les portés, peu ou prou renversants, poupe ou proue renversées. Là-dedans, Agnès Letestu intervient comme une grande herbe folle, la tête recourbée par le vent. Eve Grinsztajn, impeccable, implacable, serait une digitale. Un peu sévère, un peu austère, illuminée par ses cheveux rouges, je ne l’ai pas reconnue de suite, Garance. Encore un peu de bleu (Mélanie Hurel et Christophe Duquenne) et de brique (Alessio Carbone), et la garden party peut commencer, avec ses couples sans cesse recomposés. Final tranquille comme une sieste digestive : les bras de toutes les couleurs font éclore les couronnes et retomber cette valse de pétales éparpillés.

 

Appartement transforme la grande maison en une coloc’ de Shadoks. Salle de bain, salon, cuisine… le tour de propriétaire nous montre que, chez Ek, toutes les pièces sont allumées. Vincent Chaillet, dans un costume pyjama à boutons-pustules, affalé sur un fauteuil en pilou pilou et éclaboussé de lumière cathodique, lorgne vers la télé d’une manière qui n’a rien à envier à La Linea ou aux triplettes de Belleville. Encore plus réjouissant que la toilette au bidet de Marie-Agnès Gillot, mais moins barré que le pas de deux enfumé plus qu’enflammé de Clairemarie Osta et Jérémie Bélingard, au terme duquel ce ne sont pas les carottes mais le bébé qui est cuit : manière radicale pour le couple d’accoucher de ses petites guerres intestines. J’ai ri, interloquée de retrouver une de ces petites horreures mitonnées par mon inconscient censuré (car, oui, j’ai déjà rêvé accoucher au-dessus de la porte ouverte d’un four, mais paradoxalement, c’était moins cauchermardesque qu’un autre rêve d’accouchement “normal” – d’où vous pouvez mesurer la force de mon désir de ne pas avoir d’enfant).

D’une pièce à l’autre, le couloir est toujours plein de gens gueulant. Tandis qu’Audric Bezard, en veste turquoise, pommettes effilées, cheveux décoiffés et mâchoire démantibulée par les cris, parle à mes hormones de balletomane primitive, Jérémie Bélingard a une version plus moyenâgeuse de l’homme des cavernes, avec son pantalon marron boudiné de rayures horizontales et des yeux exorbités. Excellent ! Le prince ne me fait ni chaud ni froid, mais le gueux bouffon me plaît infiniment plus. Au milieu de cette mauvaise troupe, meilleure qu’une bonne blague, il y a aussi Nicolas Leriche, toujours viril dans une côte de maille allégée jusqu’au tulle transparent et teinte en rose fuschia. Dans son duo avec Alice Renavand, l’émotion est à fleur d’humour. J’adore le moment où, recroquevillée sur le dos, elle le bloque avec ses pieds et où il lui débarbouille la figure à coup de caresses (cf. la dernière photo). Et celui où il vient nicher sa tête sous ses côtes (juste déposée, là où, dans Le Parc, Aurélie se laissait tomber contre Manuel comme un coup de bélier) et où, à peine touchée, le bonheur ruisselle comme un pommeau de douche sur sa tête renversée.

Appartement, c’est aussi la pièce après laquelle vous ne regarderez plus jamais votre aspirateur comme avant. Parce qu’on peut danser la gigue irlandaise avec un aspirateur-polochon. Et invectiver comme des harengères le groupe de rock en fond de scène parce qu’il déménage*. Définitivement à part.

* Au final, c’est Laure Muret qui part, avec quelques larmes et un énorme bouquet. Elle fait tellement jeunette que j’ai cru qu’il s’agissait de son anniversaire et non de son départ à la retraite.

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