Souvenir de la soirée des jeunes danseurs chorégraphes

La vague McGregor, très sensible lors de la soirée Jeunes danseurs chorégraphes d’il y a deux ans, est passée : il n’y a plus, cette année, d’influence dominante. Bien sûr, on peut toujours s’amuser à énumérer des noms de chorégraphes mais aucun ne s’impose comme dénominateur commun. La seule tendance qui s’esquisse ne relève pas tant du mouvement que de son rapport à la musique, traitée de manière un brin désinvolte : la musique de Bach s’écoule sans que la gestuelle fluide de Deux à Deux se mêle jamais totalement à la rapidité de son flux, tandis que celle choisie par Julien Meyzendi pour Smoke Alarm tempère la flamme du chorégraphe et des interprètes.

Kalidéoscope enchaîne quant à lui les musiques faciles sans transition mais cela relève davantage de l’esprit du numéro que d’une faiblesse dans la musicalité – Allister Madin est bien moins chorégraphe que metteur en scène. En voilà un qui sait s’entourer : les costumes sont sexy, les filles aussi ; tous s’éclatent comme à un spectacle de fin d’année. On en retrouve aussi bien les tics (les éventails, les passages écart de dos…) que l’enthousiasme (et hop, une acrobatie).

Un autre qui a le sens du spectacle, beaucoup plus travaillé, c’est Samuel Murez. Son Premier cauchemar, peuplé d’hommes d’affaires hypnotisés par leur mallette, me rappelle un peu trop le numéro de la Défense que notre compagnie amateur avait monté pour sembler original mais il est bien rodé – comique assuré.

Pour ce qui est de l’onirisme, il faudra plutôt se tourner vers les Songes du Douanier, traversés par la silhouette de paon de Letizia Galloni et rendus lumineux par Charlotte Ranson. Les costumes qui s’épurent jusqu’au ringrave, le crâne chauve d’Aurélien Houette et les sourires complices du trio formés avec Alexandre Carniato dessinent une animalité sans bestialité : une jungle où l’on joue à chats perché et aux chaises musicales sur des souches d’arbre.

Ce que j’aime, à l’amphithéâtre de Bastille, c’est que l’on est proche des corps : les courbes et les angles que l’on aperçoit d’habitude de loin, toute cette géométrie prend corps dans les dos qui ploient et les muscles qui tressaillent. J’aime la beauté de pudique meneuse de revue de Claire Gandolfi, la puissance d’aigle d’Aurélien Houette, la finesse ébène de Letizia Galloni… En attendant l’année dernière tire pleinement parti de cette proximité quasi charnelle : après un début qui fait tiquer (silhouette se détachant à contrejour d’un fond rouge), les pattes interminables de Lucie Fenwick donnent au solo langoureux chorégraphié par Gregory Gaillard une élasticité assez fascinante et rappellent au présent une pièce que ses lumières et son costume (sorte de grand pull au-dessus des jambes nues) teintent d’un esthétisme un brin daté.

Au final, la pièce dont l’impression est restée la plus vivace est La Stratégie de l’hippocampe. Le titre me plaisait déjà sur le programme et il continue de me plaire, sans que je puisse imaginer le rapport qu’entretient l’hippocampe avec la chorégraphie de Simon Valastro. J’ai découvert ce danseur dans Proust ou les intermittences du cœur : un Charlus sautillant à l’assaut de l’insaisissable, applaudi par un banc d’esthètes aux gants blancs. Sa pièce est aussi expressive que les meilleurs moments de Roland Petit (le passage autour de la table me fait d’ailleurs penser à La Chauve-souris) : des gestes banals acquérant un relief étonnant tant ils sont ciselés, vivaces, si parfaitement attachés à la musique que celle-ci semble avoir été composée pour l’occasion. Cette évocation d’une famille Adams manque sûrement d’une trame narrative mais, franchement, j’ai hâte d’en voir plus. Cela a autrement plus de gueule que la chorégraphie d’une certaine étoile inscrite directement à la programmation de Garnier sans être passée par l’amphithéâtre de Bastille… Et lorsqu’on constate que l’on ne découvre pas seulement des chorégraphes, lors de ces soirées, mais aussi des danseurs (Claire Gandolfi, une totale découverte), on se dit qu’il y a peut-être un petit souci de gestion des talents à l’Opéra… Mais bon, Eleonora Abbagnato a enfin été nommée, les choses vont peut-être s’améliorer. Qui sait, Mathilde Froustey sera peut-être distribuée dans La Belle au bois dormant la saison prochaine. 

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