Manque d’aspiration ?

Lorsque j’aperçois les cinq chaises disposées en demi-cercle à l’avant-scène, un vieux flash back d’Elena’s aria me fait dire que c’est de mauvais augure. En réalité, sur l’échelle murine, Vortex temporum se situerait plus près de Partita 2, en moins sensuel (on a troqué Bach contre la pièce éponyme de Gérars Grisey) et plus construit (les rosaces dessinées à la craie sur le sol se retrouvent dans les mouvements de groupes, circulaires). Musiciens et danseurs se mêlent dans un élégant tourbillon, trop sporadique cependant pour vraiment m’entraîner – malgré les chouettes élans qui se répercutent en cascade et les bruits étranges des instruments, notamment le violoncelle qui hésite entre la sirène soupirante et le frisage de bolduc.

Anne Teresa De Keersmaeker se dit « fascinée par la façon dont cette musique compose le temps, comment elle passe d’un temps codé, régulier, pulsé, à une sorte de temporalité liquéfiée où la pulsation vacille et se dissout ». Je préfère quand la pulsation est dissoute par Dutilleux mais pourquoi pas, la dislocation met le mouvement en branle et ouvre tout un champ de possibilités. Seulement, ces possibilités, la chorégraphe va les chercher du côté de la construction mathématique de la pièce, « qu’on ne découvre qu’en lisant la partition », et, même si ça équilibre l’univers en contrebalançant les chorégraphies plaquées sur la musique, ça ne me met pas du tout l’enthousiasme en asymptote.

J’aime voir les danseurs épars se mettre à tourbillonner comme des feuilles mortes jusqu’à se trouver rassemblés et suis un peu déçue que la bourrasque retombe à chaque fois si vite. On entend nettement le souffle des danseurs (surtout lorsque leurs baskets crissent dans le silence1) mais je n’entends pas la respiration d’ensemble (sauf à la toute fin, où les cordes font un bruit d’expiration sous scaphandre et que la main du chef bat la mesure comme un cœur, se contractant en un poing fermé pour mieux se dilater doigts ouverts). On est moins inspiré qu’aspiré dans Vortex temporum.

(Je commence à avoir un peu peur qu’Anne Teresa De Keersmaeker fasse partie de ces chorégraphes que j’ai découvert à travers la seule de leur pièce qui pouvait m’émouvoir, et que je continue à aller voir en espérant retrouver le même émerveillement.)

 

1 Comme j’étais en quête de baskets avant le spectacle, je me suis peut-être un peu trop focalisée dessus – alors que ce n’était rien en comparaison des chaussettes roses et surtout du pull d’un des danseurs, avec le dos… en dentelle #PointGender.

Partita 2 en 3

Partita 2, comme son nom ne l’indique pas, est en trois parties : la musique de Bach jouée dans l’obscurité par Amandine Beyer, le duo de Boris Charmatz et Anne Teresa De Keersmaeker dansé dans le silence et les deux, enfin, réunis. Sur le moment, cela paraît moins schématique que ça. En l’absence de lumière qui s’allume, on met un certain temps à comprendre que ce qu’on a pris pour le prologue est en réalité une partie entière du spectacle. La présence de quelques ninjas de Pleyel ou de l’Opéra aperçus par Palpatine prend alors son sens ; pour les spectateurs du théâtre de la Ville, venus voir de la danse, en revanche, c’est un peu comme si le spectacle n’avait pas encore commencé : ça s’agite dans tous les sens, ajuste son manteau, finit de ranger son sac et tousse à qui mieux mieux miasmes… Petit à petit, ça se calme, l’œil s’habitue à l’obscurité et la musique rigole sur une cascade de têtes faiblement éclairées par la signalétique des issues de secours, créant pour chacun une auréole de quelques cheveux fous. Alors qu’à Pleyel, la musique de Bach fait apparaître les espaces vides de la salle et y circule comme la lumière des vitraux à l’intérieur d’une cathédrale, nous rapprochant ainsi un peu du passé, elle résonance moins au théâtre de la Ville, se heurte à la masse des corps, confinée dans la chaleur. J’attrape quand même le bras de Palpatine au cas où Bach m’entrainerait dans ses montagnes russes émotionnelles mais en réalité c’est surtout parce que ses fringues sont douces et qu’il n’y a rien à voir que je risquerais de louper en posant ma tête sur son épaule. On est bien, on s’endormirait presque quand la violoniste arrête soudain de jouer et sort de scène. Ah bah, au revoir.

Les deux danseurs rentrent alors dans la pénombre : les cônes et bâtonnets de votre rétine se font des politesses, c’est un peu usant. Heureusement, le jour se lève plus vite que dans Cesena ; malheureusement, la poésie de l’aurore est oubliée. Les deux danseurs marchent, courent, sautent et dansent sur une espèce de rosace dessinée au sol, qui promet un joli bouquet de trajectoires et ne tient qu’à moitié ses promesses – dans le terme de rosace, que tout le monde a tout de suite adopté sans s’en rendre compte, affleure le parfum un peu fané de Rosas danst Rosas. Il y a bien des gestes qui me font sourire mais dans l’ensemble, je regrette Bach.

On s’ennuie tranquillement jusqu’à ce que les danseurs partent, à la suite d’une dizaine de spectateurs lassés, et reviennent avec la violoniste. Comme la superposition des calques sur Photoshop, celle de la danse et la musique fait apparaître les formes ; on ouvre l’œil. Les mouvements trouvent enfin leur raison d’être, ne serait-ce que par la répétition : lorsqu’on s’aperçoit qu’on les a déjà vus, qu’on reconnaît les premiers, on se met à attendre les suivants, à l’identique. Il ne peut en être autrement puisque tout a déjà eu lieu. La musique ne fait que mettre en relief les pics de jubilation, où l’envie de sauter l’emporte sur le bruit que feront les baskets à la réception. Mais en dehors de ces moments qui me faisaient déjà sourire, j’ai du mal à suivre Keersmaeker qui semble volontairement laisser de côté des accents par lesquels je me serais laissée emporter avec joie. J’essaye d’entendre la musique comme elle la danse et finit non sans mal par deviner une espèce de ligne sous le flot des notes, presque inexistante à force de constance – le silence de la musique, comme il y a le silence de la mer (en termes musicaux : la basse). En suivant cette ligne musicale, tracée à la craie, la danse très mesurée de Keersmaeker installe un rythme qui laisse la place à l’écoute, comme celui de la marche laisse place à la réflexion. Il y a quelques années, j’aurais peut-être apprécié qu’on m’entraîne vers la musique par le corps. Mais depuis, j’ai appris à l’écouter (assise, avec mon imagination propre) et Partita 2 est trop humble (ou trop mathématique1 ?) pour me la faire entendre autrement et renouveler l’image que je m’en suis faite. Elle ne fait qu’en proclamer la suprématie par une danse toujours à la limite de la redondance.

 

1 « Ce qui m’intéresse, c’est que […] la danse permette de visualiser la structure de la partition, ses fondations. » A. T. D. K., citée dans le programme.