Bulles de BD : Coming in

Coming in d’Élodie Font et Carole Maurel : un joli titre pour le récit d’un coming out à soi-même, lu d’une traite à la médiathèque de Montrouge.

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Sans surprise pour qui me connait, j’ai apprécié les métaphores des processus mentaux, notamment ce combat de catch entre deux voix intérieures chez la narratrice :

La séquence se termine par une victoire rouge, qui lance à la bleue défaite « Dramagouine, va ! »

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J’ai eu un instant de surprise en découvrant ce dessin du parc de la Citadelle : hé mais je connais, c’est (presque) chez moi ! Autant les représentations de  Paris ou New York ne me surprennent pas, autant je n’associe pas Lille à un cadre (cinémato)graphique et ça me semble improbable de retrouver la ville dans un livre, comme si elle existait dans un monde résolument imperméable à la fiction.

Bulles de BD : La vie gourmande

J’ai failli ne pas lire La vie gourmande d’Aurélia Aurita : j’ai cru l’avoir déjà lue et en fait non, je confondais avec Comme un chef. Aurélia Aurita emploie le même principe de monde en noir et blanc, d’où les saveurs surgissent en couleurs — cette fois-ci non plus au service d’une biographie, mais d’un nouveau volet de sa production autobiographique.

Le récit, un peu déstructuré, commence au moment où elle répond à une commande du chef de Comme un chef (d’où l’air de déjà vu) et finit par évoquer son cancer, en passant par tout un tas d’épisodes culinaires et amoureux qui l’ont complètement enseveli dans ma mémoire. Si je n’avais pas pris en photo une planche ironique sur l’atelier « bien-être » dédié à des femmes cancéreuses sponsorisé par des grandes marques de cosmétique, j’aurais carrément zappé l’épisode. J’ai surtout été marquée par ce que je connaissais déjà d’Aurélia Aurita et qui me plaît dans ses bande-dessinées : la gourmandise avec laquelle elle parle de sexe, et l’enthousiasme avec lequel elle parle de bouffe.

— Qu'est-ce qu'on mange de bon ?— Oh, un truc simple ! Des spaghettis…
— Je vois ça ! La sauce, c'est fait avec quoi ?
— Avec amour.
Case suivante : « Ce soir, l’amour a un goût de bisque de homard. »
Un maki à l'oursin "Visuellement, c'était pas terrible. Ça me faisait penser àd es petites langues coupées…""Mais au goût…" L'autrice s'est représentée sur une barque, cheveux hérissés devant la vague d'Hokusai… vague orange, de la couleur du maki à l'oursin.
Je crois me souvenir de ce souvenir déjà narré dans ses chroniques japonaises…

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Bonus pour le récit de sa rencontre et de son amitié avec Mona Chollet, mais noooon ?! entre petit pincement de jalousie, incrédulité de voir mes mondes entrer en collision et joie du cross-over :

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C’est amusant, on ne sait jamais quel détail d’une lecture viendra se rappeler à nous dans un contexte qui n’a rien à voir. Il y a peu, alors que le boyfriend se réjouissait que je n’ai pas senti l’ail dans le plat qu’il contribuait néanmoins à équilibrer, j’ai repensé à ce passage de La Vie gourmande dont je n’avais pas même cherché à garder une trace, où Aurélia et une amie dégustent dans un étoilé un plat où le chef a inséré une pointe infinitésimale d’une substance qui, en plus grande quantité, agirait comme poison. Sur le moment, j’ai trouvé ça complètement con. J’y ai repensé aujourd’hui encore en testant une recette de risotto de coquillettes et petits pois au fromage ail et fines herbes, qui m’attirait inexplicablement dans ce bouquin alors que je n’aime toujours pas l’ail. Il faut croire qu’un goût peu aimable excite les papilles et qu’on en a parfois autant besoin que le réconfort procuré par, par exemple, le chocolat aux amandes que je boulote en rédigeant ce paragraphe. En écho me revient l’anecdote d’un programmateur musical ou d’un critique, je ne sais plus, qui se demandait si, vraiment, la vieille bourgeoise qui s’indignait d’un morceau contemporain n’en avait pas davantage profité que le Mozart sur lequel elle avait roupillé…

Bulles de BD : L’été du vertige

C’était le grand silence dans ma tête.
Et là j’ai compris : c’est pas que j’arrivais plus à réflechir
c’est qu’il y avait une idée qui tournait en boucle, et que je voulais pas écouter.
Cette idée, c’était : m’enfuir.
Tout laisser, tout ce poids.
Toutes ces choses auxquelles je ne pouvais rien.
Les laisser là derrière et faire mes propres choix, mes propres pas.

Peu d’attrait pour le trait, mais les couleurs le débordent, et chaudes se mettent à jurer sur les froides, flamboient de leur propre chef, comme si tout était illuminé par un feu secret, intérieur ou hors-champ qui menace d’embraser le reste. J’ai trouvé ça particulièrement réussi dans cette séquence où les draps mis à sécher deviennent des flammes (attention spoiler) :

Le feu est loin de n’être qu’une métaphore passionnelle dans ce récit porté par l’envie de tout cramer. L’ambivalence du feu qui purifie et détruit se retrouve dans la relation entre les deux personnages : fascination libératrice ? influence malsaine ? Impossible de dire si l’héroïne se trouve ou se perd. Sans doute les deux en même temps, d’où un coming of age dérangeant qui sonne un peu comme un manifeste pour la maison d’édition qui le publie (aux côtés de Tout brûler et Un monde plus sale que moi pour ceux que j’ai lu) : La Ville qui brûle, pyromane quand This is fine au milieu des flammes.

le vertige c’est
à la fois une peur
et une attraction
comme un appétit
de soi-même
l’envie de découvrir
ce dont
on est capable
perdre pied
pendant un instant
se rendre compte
de l’immensité
de l’immensité du vide
et vouloir y plonger

Bulles de BD : Brontëana

Une bande-dessinée sur les sœurs Brontë avec de telles couleurs, je ne pouvais pas ne pas l’emprunter ! Pauline Spucches retrace dans une lande fauve le destin jalonné par la mort des trois romancières, et notamment d’Anne, souvent moins valorisée que ses sœurs.

Triptyque des trois sœurs avec une illustration tirée du roman-phare de chacune.

De fait, j’ai lu Emily (Wuthering Heights) et Charlotte (Jane Eyre), mais d’Anne, rien. Il faudra que je tente la lecture de The Tenant of Wildfell Hall pour voir si ce roman est moins marquant ou s’il a été éclipsé en raison d’une histoire un peu trop féministe pour son époque.

Bandeau de visage avec les yeux froncés, cheveux et sourcils roux.

Alors que Charlotte et Emily décrivaient ces hommes destructeurs pour qui on finit par se sacrifier par amour, Anne, elle, racontait l’histoire d’une femme fuyant un mari violent. Et cela alors que la dissolution du mariage était illégale et faisait grand débat dans l’Angleterre victorienne.

Anne et une jeune femme regardent un tableau de la Renaissance et trouvent l'expression de la femme triste. "Peut-être que si elle avait lu votre roman, cela lui aurait donner l'impulsion de partir."

Dans la postface, l’autrice écrit aussi :

Je m’attendais à trouver un paysage froid, brumeux et menaçant. […] Mais ma rencontre avec la lande et le presbytère d’Haworth, aujourd’hui devenu musée, me fit prendre conscience à quel point je méconnaissais leur histoire.
La lande est teintée de rouge, mauve et vert, et les soeurs n’étaient pas ces êtres mélancoliques et furieux que je me représentais.

Image de fantôme et corbeau sur la page de gauche ; lande multicolore à droite.

De fait, dans cette bande-dessinée (en réalité plus peinte que dessinée), la lande est un personnage à part entière. Les plus belles pages sont celles où le mouvement qui agite les hautes herbes se propage aux héroïnes, âme et chevelure. Ces tableaux métaphoriques sont d’une grande beauté et contrebalancent l’aspect pâteux, parfois maladroit, que prennent les personnages dans des plans plus serrés — la métaphore (peinte) sied mieux à l’autrice que la narration (dessinée).

case du haut : les heures de la lande
cases du bas : cheveux en train d'être peignés et assemblés en chignon

Dans un paysage de tempête bleu, Anne avec ses cheveux roux et une jupe jaune, fouettés par le vent

Silhouette jaune-vert et violette dans un paysage géométrique violacé
Cette case-ci me fait penser aux espaces de Chirico…
Un rinceau végétal entre deux cases représentant Anne
J’aime bien ce rinceau végétal qui surgit de temps à autres.

Deux silhouettes des sœurs dans le vent. L'une chute et se transforme en fantôme. Souffles au clair de lune

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Bizarrement (ou en raison des rides ?), le père a un visage moins pâteux, plus détaillé :

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Rien à voir, mais ce portrait d’Anne Brontë par Charlotte Brontë reproduit à la fin de l’ouvrage m’a fait penser à la danseuse Bleuenn Battistoni…

Amalia sans villa

Ce n’est qu’aux trois-quarts de la lecture d’Amalia que je me souviens avoir déjà rencontré ce prénom : Villa Amalia, de Pascal Quignard. Là, c’est une bande-dessinée d’Aude Picault sur le burn-out d’une mère et d’une société (la nôtre).

J’ai aimé que l’environnement mis en cause ne soit pas seulement familial et professionnel, mais aussi celui qui, par périphrase, a éloigné-remplacé la nature. Les hurlements de la môme ou même juste les paroles envahissent l’espace, ne laissent aucune respiration sur la page, tandis que les planches reprennent à tout instant l’intrigue par un autre bout, mimant la charge mentale d’un cerveau surmené ; il faut attendre la seconde partie de l’ouvrage pour qu’un certain silence s’installe et que le dessin reprenne ses droits de paysage.

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Deux moments hors-temps dans ma lecture :

Amalia salue son voisin au moment d'ouvrir la porte de sa maison mitoyenne, tout en brique. Son voisin a un arrosoir à la main pour s'occuper de la plante qui grimpe au-dessus de sa porte.

Hé, mais ça se passe par chez moi ! Complicité devant les briques en arc au-dessus des portes et la végétation occasionnelle des rues du Nord.

Sur le trottoir, sous la pluie, Amalia regarde dépitée la petite plante morte d'avoir été oubliée dans la voiture.

L’émotion que suscite la mort d’une petite plante oubliée m’a touchée : les campanules blanches en pot qui m’avaient été offertes par une élève étaient mortes à mon retour de vacances. Cela m’a fort attristée.

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Et de l’humour :

Visite d'une usine de boulangerie : "Ça donne un pétrin toutes les dix minutes."

Le pétrin, comme si on n’y était pas avec notre obsession du rendement.

Moitié de la page : des élèves qui bûchent sur leur copie d'examen. Seconde moitié : zoom sur celle de l'ado, qui noircit scrupuleusement un carreau sur deux, dessinant un damier au lieu de composer

Le gros plan sur le damier m’a fait revenir sur l’image du dessus ; la différence de copie, déjà visible mais non remarquée, m’a fait sourire.