Monsieur Gustave

Si tu aimes les frères Coen, tu aimeras The Grand Budapest Hotel. Cet indice de ma collègue ne m’a guère avancée : j’avais plutôt ri devant A Serious Man et The Dude m’avait plutôt ennuyée, Inside Llewyn Davis me laissant mi-figue mi-raisin. Heureusement, le côté éternel loser de The Grand Budapest Hotel est enlevé par le ton acide et les couleurs acidulées du conte.

L’esthétique de boule de neige, qui affadissait un Anna Karénine kitschifié, est ici doublée par un côté œil de bœuf, qui grossit les traits des personnages jusqu’à en faire, justement, des personnages : un tueur avec une tête de tueur et des têtes de mort à tous les doigts, une soubrette comme on n’en fait plus que chez Sacher, trois sœurs plus hideuses les unes que les autres, une jolie pâtissière avec une tâche de vin en accroche-cœur sur la joue et surtout, un maître d’hôtel aux grandes manières et aux petites manies, qui a baisé à peu près toute sa clientèle avec beaucoup de charme et de discrétion. Monsieur Gustave, maître d’hôtel du Grand Budapest Hotel à l’époque de sa grandeur, a eu le temps de devenir un personnage de légende depuis que Zero (zéro études, zéro expérience, zéro famille), groom débutant, a été témoin de ses péripéties : ce n’est que bien des années plus tard, lorsque l’ancien garçon d’étage a pour ainsi dire hérité de l’hôtel fort décati, qu’il raconte leur histoire à un écrivain de passage, qui lui-même ne la publiera que bien des années plus tard et qu’une jeune fille lira un beau jour neigeux quelque part sur un banc (attention à ne pas se pincer les doigts dans ces poupées russes à grande vitesse).

En sortant de la salle, on n’est déjà plus certain d’avoir bien suivi cette aventure rocambolesque d’héritages multiples, entre testaments à rebondissements, course à l’œuvre d’art et apprentissage du métier. Le fil narratif n’est qu’un prétexte d’Ariane pour remonter vers un monde perdu1 à coups de souvenirs déformés. Toute disproportion est bonne à prendre : l’affreux tableau que tous les héritiers d’une fortune considérable se disputent aussi bien que les outils de poupée cachés dans des pâtisseries pour faire évader des prisonniers, le sermon poétique dans un placard à balai, la vieille dame de 80 ans définie comme un sacré bon coup, les télécabines musicales pour s’assurer de ne pas être suivi, le réseau clandestin de maîtres d’hôtel dans les palaces du monde entier ou encore le sens des priorités de l’élégant tout juste évadé de prison, qui préfère se parfumer avant de s’enfuir. De ce capharnaüm surgit la nostalgie d’un monde qui n’existait déjà plus à l’époque de monsieur Gustave, bien qu’il en ait maintenu « l’illusion avec une grâce merveilleuse », et qui n’a en réalité jamais existé que sous la forme de cette illusion. Tout comme l’histoire de Wes Anderson. Tout dans la manière, les manières, du maître (d’hôtel).

 

1 Seule référence à Zweig que j’ai pu trouver, malgré la revendication explicite des romans de l’auteur comme source d’inspiration.   

Mit Palpatine, qui a lui aussi trouvé jubilatoire ce « conte passé à la lessiveuse-enjoliveuse des histoires passées de bouche à oreille ».