Essais d’avril

La dernière moisson de médiathèque aura été de trois essais pour un roman (mais un pavé de 600 pages, ça équilibre), inversant la vapeur de cette année pour l’instant très fictionnelle.

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De grandes dents, enquête sur un petit malentendu, de Lucile Novat

Lu en dernier, commenté en priorité : j’ai déjà déversé mon enthousiasme-admiration pour cet improbable essai sur les contes, l’inceste et son tabou.

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La Voyageuse de nuit, de Laure Adler

Certaines thématiques s’incrustent dans mes lectures sans que je sache pourquoi. À côte de l’inceste (un roman-poésie, un texte littéraire et l’essai susmentionné, plus un épisode dans le pavé de ce mois-ci), la vieillesse serait presque un sujet fun. C’est en tous cas le mood qui émane de La Voyageuse de nuit : l’autrice adore son sujet et compte bien nous montrer que la vieillesse est sous-côtée.

Quand j’ai mentionné ma lecture au boyfriend, il a fait la moue : Laure Adler… Je n’ai pas trop compris sur le moment, dans l’enthousiasme de toutes les chouettes références littéraires que je retrouvais ou découvrais. Puis j’ai avancé, l’essai pas trop. Les biais ont commencé à me sauter au visage : la vieillesse, ça peut être une période de vie si libre… tant qu’on échappe à la maladie… quand on est un artiste de classe moyenne ou supérieure… L’essayiste évacue le vieillissement de la vieillesse ou le minimise en piochant dans le vécu des intellectuels (de son cercle de connaissances) qui, pour sûr, ont continué à jouir de leurs facultés sous leurs cheveux blancs. Mais c’est quoi, la vieillesse, quand on n’a pas été d’une catégorie socio-professionnelle privilégiée ? Quand le corps ou l’entourage ne suit plus ? Ah oui, c’est vrai, faisons donc un rapide tour des Ephad pour saluer le travail déconsidéré des aidants et dénoncer la mise à l’écart des vieux par la société. Ouf, nous nous sommes engagés.

La Voyageuse de nuit offre une chouette collection de références et citations que j’ai la flemme de recopier, mais pour un propos incarné, je continuerai de lui préférer Tout ce qui nous était à venir.

…L’empathie est politique, de Samah Karaki

L’essai n’est en soi pas difficile à lire, mais il est rugueux. Je m’aperçois à son contact que j’ai l’habitude de lire des critiques littéraires, philosophes, sociologiques — essayistes qui ont tous une sensibilité littéraire. Samah Karaki, elle, est scientifique de formation et son écriture sans fioriture ne facilite pas l’entrée dans les détours de la pensée. On comprend toujours, mais cela ne coule pas de source, il faut suivre, faire effort.

Je ne vais pas faire de fiche de lecture en reprenant les diverses étapes du raisonnement fort bien articulé et des biais déprimants qui y sont mis à jour (genre plus l’empathie est forte pour un « nous », moins on en a pour « eux » — quand ce n’est pas carrément de la Schadenfreude). Outre ce que j’en ai déjà rapporté dans mon journal (preuve que ça me taraudait), j’ai surtout envie de garder une trace de la dernière partie « Contre le regard empathique ». L’autrice n’est pas contre l’empathie dans l’absolu, cela n’aurait pas de sens, mais contre sa domination / son utilisation dans la sphère médiatique et politique — car l’empathie, en plus d’être biaisée, dépolitise. Paradoxalement pourtant, ce qui m’a marquée dans ces pages, ce n’est pas tant la prise de conscience politique à laquelle elles appellent, que l’éclairage qu’elles m’apportent sur des gênes très personnelles. Encore que le passage du politique au personnel, aussi regrettable soit-il, n’est pas si paradoxal que ça ; il est même en cohérence avec la démonstration de l’autrice. Empathique, je tire jusqu’au bout la couverture à moi.

L’empathie, c’est l' »impéralisme du même » (elle emprunte la formule à Levinas). On se met si bien à la place de l’autre qu’on annihile sa spécificité, on l’objectifie en le réduisant à sa souffrance, souffrance que l’on s’approprie avant de l’écarter quand on juge que c’en est assez — pouvoir choisir à quel moment on détourne le regard est en soi un privilège.

Ainsi, contrairement aux idées reçues, dans l’empathie, on reste isolé et seul en tant qu’individu : isolé dans son cerveau, ses affects, ses automatismes et ses réflexes culturels.

Phénomène inhérent à une position de pouvoir et de domination, le regard empathique transforme et consomme la souffrance pour en faire des expériences esthétiques.

[…] ce tourisme émotionnel dépolitise les doléances et les transforme en spectacle perpétuel.

L’empathie, en provoquant parfois une crise psycho-existntielle chez la personne qui l’éprouve, devient un outil de développement personnel.

C’est ainsi que plutôt que d’être un phénomène qui pourrait conduire à une action, l’empathie plonge l’empathisant dans son propre affect et dans sa détresse personnelle. En cela, l’empathie est une expérience égocentrique.

Bien agir face à la différence ne consiste donc pas à chercher à savoir et à comprendre, mais à supporter le fait de ne pas savoir ni comprendre. […] Dans l’empathie extimisante, il ne s’agit plus seulement de s’identifier à l’autre, ni même de reconnaître à l’autre la capacité de s’identifier à soi en acceptant de lui ouvrir ses territoires intérieurs, mais de se découvrir à travers lui différent de ce que l’on croyait être et de se laisser transformer par cette découverte.

Après ces prises de conscience bien déprimantes, l’autrice nous donne quelques espoirs avec des leviers pour contrebalancer les biais de l’empathie (ce sont des titres de sous-parties) :

  • rompre avec les cadres hégémoniques (les médias mainstream qui confortent nos biais empathiques) ;
  • accepter la culpabilité et la honte (se laisser transformer et pousser à l’action par ces émotions désagréables plutôt que de les fuir) ;
  • développer une connaissance critique et historique du monde — car cette connaissance informe (façonne) nos affects :

La connaissance de l’expérience de l’autre et de son histoire « produit » de l’empathie. […] L’empathie n’est plus l’origine du comportement moral, mais en est la conséquence.

L’empathie s’engouffre dans nos biais : à nous de travailler à les réduire pour que nos affects s’expriment de manière plus altruiste. C’est, je pense, le sens du sous-titre, sur lequel j’ai bugué à chaque fois que j’ai fait une pause dans ma lecture et que je continue de trouver mal formulé : « Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments. » Les normes sociales façonnent les sentiments empathiques, ok, ou interagissent avec la biologie des sentiments, mais c’est justement parce que la biologie est ce qu’elle est que l’empathie se modèle à partir de nos connaissances et de nos biais, en offre pour ainsi dire une cartographie. Dis-moi pour qui tu éprouves de l’empathie, je te dirai à quel(s) endogroupe(s) tu appartiens.

De grandes dents

De grandes dents, enquête sur un petit malentendu : j’ai croisé ce bouquin à plusieurs reprises, mais c’est une newsletter d’Amélie Charcosset qui m’a donné envie de le lire :

Envie de parler de ce bouquin à toutes les personnes qui réfléchissent à la forme de leur texte en se demandant « Mais est-ce que ça se fait ? Est-ce que c’est possible ? » : essai qui part de l’analyse d’un conte populaire, émaillé de notes de bas de pages où l’autrice raconte en miroir son expérience personnelle, suivi d’une deuxième partie en forme de livre dont vous êtes le héros… sans sortie. 🤯

Autant une analyse du Petit Chaperon rouge, bof bof, les contes et moi ça fait deux, autant la réflexion formelle a aiguisé ma curiosité. J’ai vraiment un faible pour les notes en bas de page. Et le faible a frappé fort sur ce coup. Quand j’ai découvert au détour d’une note de bas de page que Lucile Novat a été interne à l’école du ballet de Marseille, je suis devenue surexcitée : la meuf est brillante et drôle et danseuse ? Pardon, mais c’en est trop, c’en est fait, j’ai envie de devenir sa pote.

[…] c’était la grande époque de Moulin Rouge — et, avec mes copines du Ballet, nous avions revu à l’unanimité nos plans de carrière : au diable l’Opéra, nous serions courtisanes à Pigalle !

L’essai articule analyse littéraire d’un conte populaire et réflexion sur l’inceste, rapport de la CIIVISE à l’appui ; à quel moment on pouvait anticiper qu’on allait se marrer même pas jaune et trouver la lecture jouissive ? Vous allez me dire : le nom de la seconde partie de l’essai était quand même un sacré indice. En tout petit sur la quatrième de couverture : suivi de Barbie-bleue, un conte dont vous êtes le Perrault. L’amoureuse du jeu de mot pourri brillant frétille en moi rien que de le recopier.

L’autrice est probablement à la distance idéale pour aborder le sujet — si tant est qu’être concernée même au second degré par un sujet tel que l’inceste puisse jamais être idéal. Au fur et à mesure des anecdotes familiales narrées en notes de bas de page, on comprend que sa mère en a été victime, et elle, la fille, sans rien dévoiler de cette histoire qui ne lui appartient pas, répare par ses mots une béance dans le non-dit, le déni social. Le thème la travaille personnellement sans lui tenir à cœur saignant, et le conte lui offre le paravent parfait pour cacher-dévoiler ce loup qu’on ne saurait voir.

Mais sa thèse, alors ? Le Petit Chaperon rouge est un red flag. Pas de spoiler en annonçant son interprétation du conte, elle le fait dès le début :

Je crois que ce que nous enseigne Le Petit Chaperon rouge, c’est que le danger n’est pas dans la forêt, mais bien plutôt dans le foyer. Qu’il n’y a pas tant à me méfier des loups inconnus que des loups familiaux. Qu’on risque moins quand on part à travers bois que lorsqu’on glisse dans le lit d’un membre de sa famille.

La suite de l’essai déplie déploie cette hypothèse à pas de loups, en douceur, nous travaille au corps, dans la répétition-variation (affinité de danseuse) et l’analyse détail à détail. Car c’est là que réside l’essai, la tentative : désamorcer le déni. On sait, encore faut-il y croire.

Je veux bien vous en faire la démonstration, mais je vous préviens : probablement, après, vous oublierez. Vous n’y êtes pour rien, enfin, pas pour grand-chose en tout cas, c’est un mécanisme naturel, l’amnésie du confident, qui est comme la répétition spéculaire de l’amnésie traumatique.

Si cela vous déplaît, vous pourrez toujours, comme dans les contes, ouvrir le ventre de ma théorie avec le premier couteau de cuisine venu et en expurger ce qui vous aura moins convaincu — mais prenez garde à ne pas vous blesser. Ayez la gentillesse de recoudre ensuite — une grosse aiguille et du fil, ça ne craint rien, ce corpus hystérique a l’habitude qu’on le charcute.

Tout le génie de Lucile Novat (je suis fan girl si je veux), c’est de faire sa démonstration avec une égale pertinence et impertinence. Dans son travail « imprégné de tératologie, de pop culture et d’une petite envie de révolution » comme le résume sa mini-bio en tête d’ouvrage, les critiques littéraires côtoient les films d’horreur (convoquer The Village n’a pas aidé à réfréner mon crush) et tout le monde peut être pris à parti comme s’il foutait le bordel en cours (elle est enseignante). Je me suis mis à glousser dans le chapitre « Troubles dans le genre » : « Dear J.K. Rowling, agrippe ta Ventoline, je t’explique. » (L’explication en question, avec mes gros sabots : la dichotomie enfant/adulte prime sur le féminin/masculin.)

On se perd dans ces métamorphoses, mais ce n’est pas une faiblesse argumentative. C’est une méthode, fluide et flottante, d’attention au texte.

Quand je serai grande, j’écrirai des essais comme Lucile Novat.

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Je vous laisse sur cette page d’extrait, que j’ai déjà lue à voix haute au boyfriend. Il y a tout : analyse brillante, sens de la narration, humour des descriptions, compréhension fine et commentaires à l’emporte-pièce :

[…] Freud va être le premier à écouter ce que l’on appelle la « phase de délire » des hystériques. Il va prendre au sérieux ce qu’elles disent au cœur de la crise. Pas froid aux oreilles, Sigmund.
Il rentre à Vienne avec, dans ses valises, pléthore de retranscriptions qui l’amènent à l’évidence suivante : dans leur délire, ces femmes parlent toutes de violences sexuelles. Il tient quelque chose, quelque chose d’important. Son complexe d’Œdipe ne seyait pas très bien aux petites filles, voilà qu’il pourrait compléter le puzzle, y ajouter une diagonale…

Petit garçon —> Maman
Papa —> Petite fille

Pendant que maman est convoitée par son fils, papa convoite sa fille. Et si le premier cas de figure relève du fantasme infantile, le seconde se trouve régulièrement consommé, puisque le père tout-puissant ne rencontre pas d’obstacle à l’assouvissement de ses désirs. L’hystérie, ainsi, serait la réaction physique et psychique des filles à ces abus bien réels.
Ça se tient. Mais Freud, qui continue de recueillir la parole de ses patientes à Vienne, commence à douter. Il dort mal la nuit, se masse les temps, déchausse ses lunettes. C’est le déni qui monte, opacifie sa clairvoyance. C’est trop : il y en a trop, ce n’est pas possible. La corde lâche. C’est fini. Il n’y croit plus. Sigmund rafistole sa théorie, inverse le sens de la flèche : ce délire hystérique n’est pas l’expression d’un événement refoulé (l’agression des pères sur leurs filles), mais la manifestation d’un désir refoulé (celui des filles pour leur père), confer ses travaux sur le complexe d’Œdipe. Flop historique.

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Au passage, l’essai m’a offert ce moment d’eurêka, si l’on peut qualifier d’eurêka une suspension de la perplexité :

« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Vous n’avez jamais compris à quoi correspondait exactement ce système de loquet compliqué, mais vous avez l’idée. C’est normal : cette formule presque magique est une invention de Perrault et ne renvoie à rien d’existant.

Seimei (Pureté et clarté)

(Clarté et pureté de la nature renouvelée, dixit une traduction la plus complète.)

Les hirondelles sont de retour

Vendredi 4 avril

Une belle journée de météo et de repos, achevée par une résurgence d’anxiété à l’idée des chorégraphies qui n’ont pas avancé.

Des branches dépassent des fenêtres d'un immeuble abandonné et tagué (mais pas décrépi, bizarrement)

Après avoir lu tout mon saoul au soleil, je range La Voyageuse de nuit dans mon sac, un essai de Laure Adler sur la vieillesse. Trois gamins en trottinette passent à tout berzingue devant de vieilles personnes en fauteuils roulant ne roulant pas, stationnés sous un magnolias en fleurs qui les perd. Une personne plus jeune, encore valide, est appuyée sur un déambulateur comme on s’assoit à califourchon sur une chaise, les coudes sur le dossier, tandis que la propriétaire dudit déambulateur est assise en face, sur le banc. Aidants et vieux, ils font cercle, ellipse.

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Samedi 5 avril

L’anxiété avait tort, tout s’est bien passé. Un bon tiers des élèves étaient déjà partis en vacances et les cours se sont déroulés paisiblement, plus d’espace, moins de bavardage. Moins d’attentes, aussi, j’en prends conscience en lisant Prof en Scène :  « Je l’avoue, je me laisse porter […] sans forcément chercher à atteindre les objectifs que je me suis fixé pour cette dernière heure. […] terminer tout en douceur, ça oui. »

Nos essais chorégraphiques sur Grease Lightnin’ font oublier aux plus jeunes leur crainte des pointes ; elles se lancent à qui mieux mieux dans des relevés parallèles genoux pliés. Une jeune fille s’exclame que c’est génial, elle adore Mickaël Jackson ; on la regarde tous perplexes, ce n’est pas Mickaël Jackson lui souffle une autre jeune fille, qui connaissait les mouvements de la comédie musicale avant même que je ne les montre. Oui mais le mouvement, ça ressemble ! Il me faut du temps pour remettre l’image, retrouver la silhouette main sur le chapeau et sur la pointe des chaussures, façon tap dancer.

Au fur et à mesure de nos essais, de leurs propositions de poses et de mouvements, je vois des yeux qui s’agrandissent (on peut faire ça en classique ?) et des sourires qui se retiennent de s’élargir (et ça on pourra le mettre dans la choré ?). On va bien s’amuser, je crois.

Avec les grands, on teste des séquences sans décider des placements — trop d’absents. Les Rockettes ne parlent qu’aux élèves plus âgées de troisième cycle, mais les deuxième cycle sont ravies que leur idée soit étendue à toute la classe. Là aussi, on devrait bien s’amuser. En atelier, les élèves cherchent des portés ou des interactions sans porter, je précise ; leurs tentatives sans différentiel de corpulence (et sans gainage) me font parfois peur.


Mon collègue a l’air au bout de sa vie : il n’a pas beaucoup dormi et me confie des insomnies récurrentes avant le samedi. Lui ne se sent pas stressé, mais apparemment son inconscient oui. Je suis bêtement soulagée ; lui aussi voit son sommeil perturbé par les cours.


J’ai du mal à y croire : je suis en vacances ! Euphorie du temps qui paraît infini à la veille de.

…Dimanche 6 avril

Il faut que… avant de… Que je descende la poubelle avant de partir quinze jours et de retrouver ma cuisine transformée en local à ordures. Que je plie le linge. Que je coupe le ballon d’eau chaude pour qu’il ne chauffe et ne coûte pas inutilement. Que je mette au congélateur le bout de fromage qu’il reste (j’ai oublié). Que je prenne ma carte Navigo en plus du Pass pass. Que je fasse ma valise. Que je n’oublie pas le micro que je dois rendre à L. Et le masque-à-zieux pour dormir. Que je me douche. Que je tire les rideaux, un peu pour le soleil, pas trop pour qu’on puisse penser que je suis là. Que l’appartement soit à peu près en ordre pour ne pas buter sur mille choses qui restent à faire quand on embrasse une pièce du regard. Il m’est plus facile de partir s’il en émane impression de calme, de chaque chose à sa place. Mes TOCs peuvent alors vérifier les prises, les lumières et les robinets sans s’attarder sur un mouchoir à ramasser, une tablette de chocolat à ranger, la couverture à rajuster sur le canapé…

Dans ces moments, je finis par ne plus réussir à distinguer ce qui est prioritaire (faire ma valise, me doucher…), ce qu’il serait bien de faire (couper le chauffe-eau, mettre au congélateur les aliments qui pourraient se perdre…) et ce qui s’amalgame sans raison, un reste de to-do list non prioritaire qui se met à crier famine précisément à ce moment-là : faire mon lit (ok), jeter la poudre de noix de coco rance (soyons fou) et la confiture de gingembre qui s’est mis à pourrir (j’ai oublié), finir de désherber la terrasse (j’ai remis), réparer le trou dans mon sweat à zip (6 mois que je procrastinais, recousu en moins de 6 minutes)… La psy a raison quand elle dit que je dois rétablir des priorités. Je le remarque désormais comme une évidence : l’anxiété ressurgit dans l’aplatissement des perspectives, quand tout se met au même niveau — nivellement par le plat.


Dans la ligne 4, une enfant s’amuse à garder son équilibre un pied sur chaque plateforme dans la zone mouvante entre les deux rames ; elle ajuste, se retourne comme à la marelle… Quand Margot, rappelée par sa mère, est descendue du métro, je surprends une autre trentenaire, blonde, hâlée, très droite, sourire avec tendresse en regardant une ado scout fourrager dans son sac. La trentenaire d’allure bourgeoise cesse de sourire quand elle sent ou surprend mon propre regard, songeur de constater que l’on regarde d’abord avec tendresse ce que l’on a soi-même été.


À l’arrivée, il y a le boyfriend, du soleil et un gâteau au chocolat maison. Après dîner, il réussit à me faire regarder Mad Max — avec un massage aux pieds.

…Lundi 7 avril

La journée passe en un tournemain. Un instant, deux, je lis longuement au soleil. Ou pas tant : Le Chaos sur la toile est une bonne lecture, mais dense. C’est à peu près tout, c’est frustrant ; les vacances vont-elles passer à cette vitesse ?


La dinde au poivre sent bon dans l’assiette du boyfriend, qui m’en propose un morceau, duquel je prélève un morceau plus petit encore. Périodiquement, je vérifie si la texture est toujours de trop par rapport à l’odeur que je continue à trouver alléchante. Cette fois-ci, je ne me sens pas envahie et dégoûtée par la chair comme je m’y attendais, c’est autre chose, comme si je commettais une faute morale, je ne devrais pas, vite avaler ne surtout pas recommencer  — sentiment de culpabilité. C’est intéressant, constate le boyfriend, ça dit quelque chose. Mais quoi ?


Le soir, nous regardons l’animé issu des Carnets de l’apothicaire. Au bout de quelques minutes à peine, le boyfriend doute que cela se passe au Japon : ne serait-on pas plutôt dans la Cité interdite ? La musique est chinoise, les costumes des femmes pourraient l’être aussi, mais ça ne va pas, les poteaux rouges et les ornementations là sont coréens, même si l’arrondi des tuiles plutôt japonais. Je suis épatée par sa science, par mon ignorance : je ne me suis posée aucune question en lisant le premier tome du manga ; c’était au Japon, c’était une cité interdite. Suis-je encore étonnée de trouver des samoussas chez le traiteur chinois ? Le boyfriend lui est si perturbé par les indices contradictoires que je cherche sur Wikipédia : l’intrigue se déroule dans un pays de fiction.

…Mardi 8 avril

[rêve] je devais donner cours on était jeudi et je n’avais aucun souvenir d’avoir vécu mardi et mercredi, j’étais arrivée la veille lundi, je surprenais quelqu’un allongé dans la petite maison attenante au studio où je dormais, je n’avais pas pensé que d’autres profs s’y reposaient posaient leur tête sur l’oreiller où j’avais dormi, je prenais le cours de pilates avec mum qui ensuite m’attendait, m’attendait, trois élèves faisaient des bêtises aqueuses dans les toilettes, le temps que je les en sorte les autres étaient partis, deux minutes avant la fin du cours


Énergie et envie ne s’accordent pas, le repos m’ennuie m’angoisse, je n’ai la ténacité pour rien et rumine malgré le beau temps. J’aimerais des amies et des discussions en marchant dans la ville, de la gaité, autre chose. Je m’enferme dans l’inertie, le rabâché. Heureusement, l’effet de la lecture comme méditation.

Quand je suis ainsi et que je ne suis pas seule, j’ai tendance à attendre qu’on me sorte de là, je traîne autour du boyfriend en attendant une consolation qui m’absolve de moi. Il me corrige : pas une consolation, une force motrice. Et s’excuse, cette force motrice, il ne peut pas l’être, pas quand il est chez lui, dans une inertie dont il ne sait pas s’abstraire parce qu’elle lui convient, parce qu’il l’a construite, un espace-temps en auto-suffisance. Il la ressent donc aussi, cette inertie ! À la différence qu’il s’y sent bien quand elle me pèse. Serait-ce donc pour cela que je suis toujours mieux avec lui chez moi ? Heureusement, il s’absente pour une session de code à l’auto-école et, sans plus personne à qui me raccrocher, comme un culbuto bousculé, je finis à forces d’oscillations amoindries par retrouver mon aplomb. Même avec le boyfriend si facile à vivre, vivre à deux me semble si compliqué.

…Les oies sauvages volent vers le nord

Mercredi 9 avril

Quelques exercices sur le tapis de yoga détendent mes tensions dans le dos et me donnent un début de barre au sol. Il ne faudrait pas trop traîner à s’y mettre.


Ces jours-ci, je me sens enfermée, peu importe le temps que je passe à lire dehors au soleil. C’est comme si je ne me déplaçais qu’à travers un tunnel vitré qui, en la guidant, rétrécissait insidieusement ma vie. Tout est là, bien visible, bien agencé, le tunnel se déplace avec moi, je pourrais aller n’importe où, mais il se déplace avec moi, je m’y heurte, ne vais plus nulle part même lorsque je me déplace. J’ai des envies d’échappées, du hors-piste hors du bien-connu, du tout-tracé, tout va bien, qu’est-ce qui déraille, qu’est-ce qui ne déraille pas ? (Ma tête ?)

Tout est formidable : je suis avec le boyfriend, nous allons déjeuner au restaurant, il m’invite, le ramen sauce cacahuètes est délicieux, il y a du soleil, la journée est belle. Tout est un peu à côté aussi, à commencer par moi : le moindre mouvement, frémissement d’humeur de sa part me semble être de ma faute, je le prends pour moi ; il y a du monde trop de monde autour de nous et plus loin, partout dans un Paris ensoleillé, entouristé ; il fait un peu trop beau pour digérer un plat si roboratif ; le soleil reste à l’extérieur du bus, du restaurant. Tout est là, sauf la gaité. Ou plutôt elle est là, de l’autre côté du tunnel transparent. Je ne comprends pas pourquoi je ne la ressens pas vraiment, alors que je sens l’alliance parfaite du piment et de la cacahuète, je sens le soleil sur mon visage quand nous marchons dans la rue, je sens son parfum à lui que j’aime tant, je sens sa main sur mon épaule dans le bus, je la recouvre de la mienne pour être sûre qu’elle reste là.

Il y a de sacrés personnages autour de nous : le blondinet ado qui se la pète tellement premier degré avec ses lunettes de soleil qu’on en vient presque à se demander s’il a toute sa tête ; les vieilles personnes qui ne feront pas un pas de plus pour avoir la place libre derrière, font plutôt descendre pour obtenir la place convoitée côté fenêtre ; l’Allemand qui porte son gros chien dans les bras pendant tout le trajet ; l’original qu’on croirait presque un marginal avec sa mise bizarre tout en noir quand on l’aperçoit par la vitre devant la fondation Cartier ; et les caricatures de grande bourgeoisie tout une partie du chemin. On ne bitche pas joyeux pourtant, alors que j’adore ça, je nous entends de l’extérieur, un peu amers, gratuitement.

Je voudrais marcher des heures au soleil en devisant gaiement, arpenter la ville en papotant pendant des heures, je regrette que les pieds du boyfriend ne puissent pas le supporter, et soupçonne que même si c’était le cas ou même si j’étais seule, je ne parviendrais pas à échapper à un certain sentiment d’errance, d’à quoi bon qui fait reculer l’envie d’un cran : j’ai envie d’avoir envie de marcher des heures au soleil en papotant, avec une glace que je n’ai pas la place d’ingérer. Je n’en ai donc pas vraiment envie. Envie d’embardée, de fuir ou de saccager.

Ce n’est qu’une question de filtre, pourtant. Il suffirait d’une gélatine chaleureuse pour braquer sur les jours un tout autre regard. Cette séance d’essayage chez Uniqlo, par exemple, pourrait être tout aussi drôle que dépitante. Imaginez un peu : le boyfriend qui n’aime pas faire les boutiques, moi qui n’aime pas faire de shopping, nous deux glanons des articles dans une boutique bondée puis attendons dans la file pour les cabines d’essayages avec la conscience aiguë qu’aucun de nous ne serait là si l’autre n’y était pas non plus : j’aurais déjà fait demi-tour et lui ne serait pas même entré, mais il estime à juste titre que racheter quelques basiques ne serait pas du luxe et m’y encourage. Quand c’est mon tour, il m’enjoint de ne pas prendre trop de temps quand même : lui pense à son ex qui adorait ça et pouvait y passer des heures, moi à mes hésitations prolongées avant de me décider à acheter quoi que ce soit. Je coupe court aux hésitations : caraco trop grand, legging trop petit, pantalon bouffant pile à la bonne taille pour me donner l’air d’un sac à patates, haut jaune qui aurait presque pu me convertir au loose mais trop transparent (je ne suis pas spécialement pudique, mais les aréoles bien visibles, bof), chemise en lin pas mal, mais une tache miniature me dispense de m’habituer au col et de me demander si je ne vais pas sans cesse tirer dessus. Je rends 5 article sur les 5 essayés, c’était rapide. À la sortie, ça me gratte, j’ai des rougeurs sur les bras et le ventre, en conclus guillerette que je suis officiellement allergique au shopping auprès du boyfriend qui objecte les apprêts.

Le tunnel disparait en fin de journée, quand je n’ai plus rien à attendre ni d’elle ni de moi. Là, c’est doux : la lecture sur le canapé dans les derniers rayons puis la suite des Carnets de l’apothicaire après dîner. Plusieurs fois je mets sur pause, clique éventuellement une ou deux fois sur le bouton de retour arrière : qui a empoisonné qui en essayant de faire porter le chapeau à qui ? On partage ce qu’on a chacun compris, ça me fait autant marrer que les passages comiques où le dessin se simplifie à l’extrême pour accentuer l’émotion ou le rire au milieu des traits soignés.

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Jeudi 10 avril

[rêve] mon corps est un peu trop grand pour lui je tente un porté avec un élève de deuxième cycle, tourne autour de son bras comme autour de la barre basse des barres asymétriques et finit sur le ventre cambrée plus ou moins en équilibre / dans un autre rêve de rendormissement, il y a une intimité difficile à obtenir avec le boyfriend, d’autre habitants autour, et des pro du bus habitués aux longs voyages filmés l’un après l’autre comme s’ils participaient à un show TV

Je n’avais pas reconnu la jacinthe ; j’ignorais que ça ressemblait à une asperge avant floraison.

Mum m’invite à son cours de Pilates et nous debriefons ensuite devant de délicieuses entrées italiennes (une assiette de stracciatella ! en France ! avec du vinaigre balsamique de folie ! et une huile d’olive où l’on sent presque l’olive se reconstituer-désagréger en bouche !). Ici c’est Versailles, clame un néon à côté de notre table ; je l’ai aperçu quand nous sommes passées en voiture devant ma devanture tout allumée, l’absence de la négation attendue m’a fait rire.

Néon "Ici c'est Versailles" sur un panneau de faux gazon

Formation Pilates ou pas cet été ? Les dates sont possibles. Mais c’est onéreux. Mais cela m’ouvrirait la porte des studios de fitness et yoga, avec des cours sur les créneaux du déjeuner. Mais je ne suis pas certaine d’adhérer complètement à la méthode : je comprends la logique des exercices, l’engagement abdominal, l’allongement de la chaîne postérieure… mais reste dubitative sur l’aspect pédagogique de la chose. Cela peut vite devenir contre-productif, je l’ai déjà constaté par le passé : à moyen terme, le gain de gainage finissait supplanté par des tensions supplémentaires dans le psoas. Et, malgré mes progrès des dernières années, je n’ai toujours pas une maitrise suffisante pour ne pas ressortir du cours avec les abdos superficiels inutilement gonflés vers l’avant (ça me fait du ventre alors que ce n’est pas ma morphologie, je déteste ça).

J’ai l’impression qu’il faut déjà avoir une maîtrise très fine de son corps pour pouvoir réussir les exercices censés nous permettre de l’acquérir. L’enseignante (qui est aussi formatrice) a eu beau m’expliquer qu’il manque quelque chose aux gens qui commencent par les machines, qu’il y a une recherche préalable à effectuer sur tapis, seul à seul avec son corps, je continue à penser que le concepteur de la méthode ne l’a pas conçue en sens inverse pour rien : la résistance et le soutien des machines facilitent la compréhension de mouvements que l’on peut ensuite convoquer sans leur aide. Donner la priorité au Pilates mat sur le Pilates machine, c’est me semble-t-il s’arranger avec la pédagogie pour faire avec les contraintes économique (les machines coûtent chacune quelques milliers d’euros, le temps d’amortissement est délirant). Je comprends ces contraintes ; j’aime moins qu’on les déguise…

J’hésite, donc. L’exercice que j’ai découvert pour travailler la contre-torsion nécessaire dans les arabesques (et aussitôt piqué pour la barre au sol que je donne) me confirme qu’une formation m’apprendrait de nouvelles choses, raffinerais ma compréhension du mouvement, des mécaniques musculaires… ce que je fais déjà avec ma prof de stretching postural, de manière plus approfondie et à moindre coût. À ceci près que ce que j’apprends avec elle n’est pas certifiant, ni même identifiable sous le nom d’une discipline déposée (telle que Pilates, Gyrotonic, PBT…) ou à la mode (genre le fit’ballet). Ai-je vraiment envie de faire une formation pour sa labellisation ? Dans l’absolu, le Gyrotonic me plairait davantage (les mouvements spiralés sont hyper agréables dans le corps), mais c’est un investissement financier à la rentabilité plus douteuse encore que celle du Pilates : il y a un véritable business autour du label, qui doit être renouvelé tous les deux ans moyennement une nouvelle formation, évidemment fort onéreuse.

Reflet de lustre dans la table du restaurant

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Vendredi 11 avril

[rêve] pluie de billes noires (comme des boules de tapioca plus petites, d’une densité de plomb), quand elles entrent en contact avec la peau, elles s’y accrochent et l’empoisonnent, la font vieillir en accéléré

(Dans un vieux vieux rêve de quand j’étais enfant, j’étais coincée aux toilettes quand un tueur surgissait, soufflant de petites billes de plomb grises qui rebondissaient partout et qu’il fallait éviter sous peine d’y passer.)


On fait la fermeture du restaurant avec JoPrincesse tant on a discuté avant, pendant et après nos entrées et notre dessert avalés (je retiens le gorgonzola dans la sauce des poireaux vinaigrette, bafouille prononce pour la première fois quesadillas à voix haute et goûte fort le mascarpone qui baigne dans l’espuma à la sauge sous couvert de cheesecake déstructuré). À la table d’à côté, on demande à JoPrincesse si c’est son premier et on la complimente, on la fait parler ; celles que je pensais amies sont une mère et sa fille, toutes deux charmantes, toutes deux âgées, la plus jeune en fauteuil. Il faut dire que JoPrincesse est rayonnante — de fatigue, mais rayonnante quand même, douce et belle et tranchée, il ne faudrait pas la croire effacée, dans le stéréotype de la femme enceinte. Le temps passe trop vite, j’aimerais passer tout l’après-midi avec elle, il est déjà quatre heures, je file rejoindre C.

C. me fait découvrir un square coquet de Montrouge et surtout le cimetière de Bagneux où l’on peut, enfin, marcher longtemps loin des voitures. Chaque allée est bordée d’une essence particulière si bien que la cimetière prend des allures de parc botanique. L’herbe de l’allée centrale donne l’illusion d’un chemin de campagne et les écureuils, quoique roux, réveillent par moment des souvenirs londoniens. (Le boucan que fait cette petite bestiole en mangeant !) On visite d’abord comme on visite le père Lachaise, ici Barbara, là Badinter ; je m’étonne de la drôle de forme des double stèles juives (comme des tables de la loi ?), des médaillons incrustés dans la pierre des tombes familiales, d’une stèle remplacée par un magnifique vitrail (je suis pour ; être mort est déjà assez triste pour ne pas être affublé en prime d’une pierre moche). Puis on oublie les morts, c’est facile quand on n’en a enterré aucun, et on se promène, on discute : boulot, santé mentale, anxiété, émotions, besoins associés, mal nourris — contrairement à nous, qui finissons par un goûter tardif chez Kreme.

Une stèle en vitrail qui se devine derrière les stèles sombres en pierre

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Samedi 12 avril

[rêve] G. m’embrasse, introduit sa salive dans ma bouche, peu après mes dents deviennent branlantes, l’une se défait lorsque je constate du doigt qu’elle bouge et j’en récupère successivement trois ou quatre dans la paume de ma main, avec ou sans le mécanisme qui me permettrait de les refixer

Comme l’emplacement des dents a l’air significatif pour l’interprétation des rêves où elles tombent, je me note : des molaires en haut à gauche. Récupération de mon cerveau : le mécanisme pour clipper les touches de clavier d’ordinateur / les empoisonnements dans Les Carnets de l’apothicaire.


Une glace puis un thé avec L. pour épouser l’évolution de la météo. Je marche au ralenti pour ménager mon genou. Dans un inventaire à la Prévert, on cause salle de sport (elle ne pensait pas, mais elle kiffe les machines, c’est amusant), recherche d’appart (où l’on trouve globalement moins bien pour pas moins cher), ePub (médiathèque de Paris, DRM et plastique dégueu des liseuses qui vieillissent mal), tombe (à végétaliser plutôt qu’à fleurir de fleurs coupées bourrées de pesticides), lecture (d’affilée ou pas du tout), blogs (et fatigue), grignotage (et courses pour elle, cours pour moi), chat (les lanières de mon sac à dos ont toujours du succès) et santé mentale (on fait ce qu’on peut). De l’enthousiasme parfois passe sur nos visages un peu fatigués.

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Dimanche 13 avril

[rêve] je donne cours à des élèves franchement nombreux (dont un groupe de grands ados black qui semblent plutôt venir du hip-hop mais qui ont l’air hypé par le cours de classique) et mets à chaque fois un temps infini à traverser la salle les barres les élèves pour rejoindre mon téléphone et sélectionner, arrêter ou relancer la musique, le cours en devient un peu chaotique


Le temps s’est couvert, mon humeur tout l’inverse. Ça fluctue. Et encore.


Je screenshote par erreur en voulant raccrocher : une heure et vingt minutes au téléphone avec Melendili. J’aime nos discussions fleuve.

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Lundi 14 avril

Les jacinthes sont devenues des jacinthes :

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Les premiers arcs-en-ciel apparaissent

Mardi 15 avril

[rêve] un champignon atomique sort du Vésuve, l’horizon est saturé de nuages sombres qui ne cessent de se fissurer et se boursoufler de feu, suite à l’éruption le monde n’est plus que poussière apocalyptique et orange c’est graphique c’est la fin, Mum en est sûre, maintenant ou sous peu, j’espère que cela ne viendra pas jusqu’à nous, que nous allons en réchapper, encore un peu

Ah oui, pour toi, prendre un train à l’aube, c’est vraiment la fin du monde — littéralement, s’amuse le boyfriend quand il me trouve éveillée bien avant l’heure prévue et que je lui raconte le rêve.


Insomnie à 5h du mat’, train avant 7h30. « Pour un voyage plus serein, prévoyez d’arriver avec 30 minutes d’avance »  indique le mail de la SNCF. Pour un voyage plus serein, merci de pratiquer des tarifs décents tout au long de la journée, oui. Nous arrivons à Tours à l’heure où nous serions sortis de notre lit, Tours toute de blanc bourgeois et de glycine bleu-mauve — je vois les hauts porches et les touches de couleur sur un carnet de croquis que je ne matérialiserai pas. Quelques instants seuls avant une journée de sociabilité non-stop.

 

Deux salles, deux ambiances : à une boutique de bondieuseries et d’angelots blancs à peindre soi-même succède une boutique Warhammer.  J’imagine le partenariat, le gros kitsch chrétien installé au milieu des geeks minutieux et de leurs figurines guerrières. On en rit en même temps.

Je ris avant lui quand, devant une vitrine de DocMartens, il avise un modèle léopard rose et imite une amie à lui, qui en serait en transe — j’ai beau ne l’avoir vue que trois ou quatre fois, d’un coup je la vois, là devant moi, c’est sa gestuelle, je la reconnais d’évidence sans jamais l’avoir retenue.

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Mercredi 16 avril

Après une nuit en plusieurs parties, il y a le babil constant d’une enfant de 4 ans que je n’ai pas envie d’ignorer mais si ça pouvait s’arrêter, des bonnes choses à manger, du soleil et du vent, la visite de la maison repérée par le boyfriend, les fresques abouties ou esquissées sur ses murs, le debrief dans la voiture, dans le train, les projets, les désillusions, le soutien et les tiraillements, à un moment le boyfriend ne veut plus en parler, je ne veux pas raconter, même si on en reparle, on déplie, tout à plat même froissé.

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Jeudi 17 avril

Ma grand-mère ne souffle aucune bougie à son dîner d’anniversaire, ma mère fait son one woman show, je ne saurai pas grand-chose de ma cousine. Qu’est-ce donc que ça ? demande pour la deuxième ou troisième fois ma grand-mère en avisant la portion de moussaka qu’elle a déjà goûtée. Elle a toute sa tête, se perd juste dans les mezzés. Ce sont des aubergines, s’impatiente ma mère qui a pourtant oublié aussi sec ce qu’est le baba ghanouj après l’avoir demandé et le confond de visu avec la purée de lentilles. Je mange avec plaisir et passe un bon moment, oublie dans la gaité les diverses tristesses ravalées que je sens en sous-main sous-marin, qui s’étendront sur le souvenir qui se forme déjà dans la digestion : l’âge qui se transmet des unes aux autres, les micro-lésions des petites bêtes affectives que nous sommes avec ou sans les autres.

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Vendredi 18 avril

La journée est gaie, ou plutôt je suis gaie durant cette journée à trop rien faire. Le soir venu, devant mon chirashi, je me promets que demain, c’est choré.
— Envie de bimbimbap ? réinterpète le boyfriend qui nous voit partis pour un tour du monde culinaire. (Choré / Corée)

On regarde la moitié du troisième volet des Animaux fantastiques : la danse pour imiter et échapper aux scorpions est inénarrable, je ne comprends pas pourquoi je ne l’ai pas déjà vue circuler comme meme.

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Samedi 19 avril

Pour ce jour en attente de rédaction, j’ai noté : Blocage.

L’anxiété grandit à mesure que je repousse, que je me paralyse. Ces p***** de chorégraphies. Ce n’est que de la danse, je peux me le répéter, sincèrement le penser, mais n’en suis pas moins paniquée, seule sur le coup, pas à la hauteur.  Tout mon être est tendu vers, et je ne veux pas, je mets une force égale à freiner, à aller contre. La tension est telle sur ce point de patinage, j’ai l’impression que je vais rompre. J’aurais presque envie que mon dos lâche à nouveau, n’importe quoi pour être déchargée, déclarée inapte et remplacée, ne plus être responsable de rien et que ce ne soit pas de ma faute. Je ne tiendrai jamais le rythme par avance, je voudrais que ça s’arrête, que quelqu’un d’extérieur me dispense comme une enfant. Acmée dans les larmes, dans les bras de.

Ces jours-ci, je rêve encore de dents dévitalisées : elles ne tombent pas cette fois-ci, elles s’effritent, j’en ai plein la bouche, des petits morceaux durs, dégueu.

Je me serai assez bien gâchée les vacances ainsi, en sourdine. Je me suis divertie tant que j’ai pu, agréablement d’abord, puis de moins en moins efficacement, tendue dans une attente qui transforme toute activité en remplissage — et toute distraction en activité potentielle, embrassée à défaut d’être choisie :  hébétée, je me suis ainsi retrouvée à zoner avec le boyfriend pendant une bonne heure devant une compétition japonaise de skate sur des parcours complètement barrés. Kasso-des. Je sais maintenant qu’un saut où la planche semble rester collée aux pieds du skateur est un ollie, et ça se conjugue : he ollied the obstacle. Divertissement pascal(ien).

Revue de blogs #11

Je n’aime pas l’été, c’est la mort de tout, par cuisson, alors que le printemps est un pétillement de vie.

Bonne humeur : Nom féminin. Synonyme : Colline,
Un peu chaque jour

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love, is simply being able to be utterly ourselves with each other, and that same love incubates a space for the other to become. as i become more of my self, the more i understand how much of her love plays a part in my becoming, the deeper my love for her goes. i would be so much less of a person without her, because she sees and knows who i am, before i can recognise it in myself.

Winnie Lim, 107 months together

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[…] sometimes knowing a situation is entirely irredeemable gives us permission to stop struggling

[…] people in general will take every opportunity to dismiss our suffering from a chronic illness – because it is always about their uncomfortable feelings, not ours.

I feel less and less disappointed with people, because the more I accept where I am, the more I understand where they are. I don’t expect much out of people anymore. Maybe people would see that has a positive evolution, but for me it is in tangent with the reality that expectations only develop when there is enough care.

Being aware of the richness that exists in these moments and awareness, knowing that a ton of things have to be in place before they can exist – this is what happiness looks like to me at age 44. Happiness is being capable of noticing the potential and richness of our own lives, […] it is being able to discern what is actually noise and extraneous.

Winnie Lim, 44

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Enfantillages ? Absolument, mais dans le bon sens du terme.

Anne Savelli, L’enfant en soi

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Et cette peur que ça brûle revient, augmentée du désir d’incendier tout soi-même.

Extrait de Décor Lafayette d’Anne Savelli
(j’ai envie de le lire maintenant, mais il n’est pas à la médiathèque)

J’étais consciencieuse (j’aurais pu l’être moins) tout en ne mettant aucune implication émotionnelle sérieuse dans ce que je faisais […] je me rendais compte que cela me faisait du bien, de ne ressentir aucun enjeu.

L’implication émotionnelle est réservée à l’écriture […].

L’implication émotionnelle, je ne peux pas y couper non plus quand j’anime des ateliers. Dans ces moments-là, je suis tout entière présente, raison pour laquelle je n’ai jamais voulu exercer ce métier à plein temps. J’ai fait de drôles de choix, de ceux qui sont aujourd’hui valorisés dans les discours de développement personnel (trouver ce pour quoi on est fait, se centrer, aller vers son désir), mais plus difficilement par la société (euphémisme).

Anne Savelli, L’implication émotionnelle

L’implication émotionnelle, voilà un critère important pour un choix de métier — encore que le curseur soit difficile à régler, j’ai toujours un peu envie de repartir en sens inverse. Trop d’investissement crame toutes nos ressources, mais trop peu les éteint à peu près aussi sûrement, j’en ai fait l’expérience en CDI dans un job que je pourrais pourtant exercer à nouveau si je le savais borné à quelques mois — comme un divertissement professionnel qui offrirait un répit à petite dose, mais redeviendrait mortellement ennuyeux sur le long terme.

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Sacrip’Anne rectifie l’expression : dans les cadeaux, ce n’est pas l’intention, mais l’attention qui compte.

Et ce n’est pas si courant, dans la vie, d’avoir justement l’idée de quelque chose qui plairait à l’autre. Il y a toujours une sorte de pari — des paris, même : celui de louper le coche, de ne pas avoir réussi à transmettre… l’intention.

[…] J’adore quand surgit l’idée d’un cadeau pour quelqu’un. J’ai autant de joie à préparer mon méfait que, j’espère, la personne à qui il est destiné en aura à le recevoir.

Tout pareil, je n’aime pas « les cadeaux-obligations », pour lesquels je manque souvent d’idées. Quand j’en ai trouvé une que j’estime bonne en revanche, je jubile, contente de mon coup (surtout si le destinataire ne s’y attend pas).

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Le mois d’avril au cours des années est étrangement devenu un mois rempli de bons et mauvais souvenirs. Quel étrange phénomène que celui des événements qui s’accumulent ici plutôt que là par le hasard du vent ou de la géographie du cours de l’existence.

Choses du calendrier, Les Carnets Web de La Grange

J’ai un ami qui prends des photos de ses réalisations culinaires tout au long de l’année. À la fin de chaque année, il en fait un livre qu’il nous envoie. Ses livres/journaux/photographies font partie des livres de poésies les plus beaux sur mes étagères.

Peut-être qu’il faudrait retrouver ce sens de l’adresse. Créer consciemment de petites choses pour un petit nombre — qui n’en serait plus un nombre (ni les choses petites).

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J’aimerais ne vivre que là, dans cette mélancolie d’enfant de primaire, à bricoler, et perdre à l’occasion cette empreinte terrible de l’âge adulte, la crainte des aiguilles qui tournent. Je vis, et chaque matin pourtant je goûte le jour comme s’il était déjà parti. […] Je me demande comment m’extraire de cette mécanique, celle où je note inconsciemment que bientôt, le temps libre ne sera plus.

Je n’ai rien fait cette semaine. Vécu pourtant, mais qu’en dire ?

Soleil & mots, Tant qu’il nous reste des dimanches

Recopié à J-4 de la reprise.

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Je n’ai pas assez de temps seulement dans ma journée, pour tout découvrir, lire, tester, me lancer, vivre.

Toutes ces petites choses qui, journal d’avril de Dame Ambre

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Le bruit dehors et en dedans un silence caressant. Rien n’existe que la lumière qui se faufile.

Des dentelles de douceur, Accrocher la lumière

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Toujours beaucoup de plaisir à suivre le récap des « trucs créatifs » de Lawrence sur Deadly Breakfast, notamment ses linogravures.

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The thing with getting used to a place is that you stop seeing beauty everywhere. I love travelling because the stark contrast between the foreign place and my home country makes me drunk in the pleasure of constant marvel.
[…] I have expanded my awareness of beauty.

This is why I like making art, taking photos and even writing. They are basically impressions of my different selves. Behind these things lie an interior world that would only exist in that moment, and to browse these things again it is like time travelling back into those selves […]

Winnie Lim, Taipei after 7 years
(allez voir ses photos)

Un voyage dans le temps des soi successifs <3 On pourrait aussi définir le blog comme ça.

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De même, je me réfugie souvent dans une longue marche, dans un univers hors-de-portée du « eux. » Je m’extrais de ce « nous » qui ne sait plus être « nous » mais juste des micro-condensations de « nous » entourées de nombreux « eux. »

Orthodoxie, Les carnets Web de La Grange

Revue de blogs #10

In the world of self-something, I know a lot about self-doubts, self-judgement, self-pity at times, self-talk.
Nothing to do with confidence at all.

Self-confidence, Accrocher la lumière

Confidence is not the belief in self, confidence is the willingness to try. — Mel Robbins

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[écrire sur son blog] Ça permet de boucler des évènements ou de les remettre en perspective.

Week-end à Nîmes, Un peu chaque jour

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Et comme les images du monde flottant (Ukiyo-e) étaient l’expression d’une modernité contemporaine de la période d’Edo, n’oublions pas notre propre modernité.

Fleurir le souvenir, Carnets Web de La Grange

Souvent cette tentation de gommer tout ce qui ancre dans le présent — un présent qui nous semble trop prosaïque pour être un jour daté et susciter une quelconque forme de nostalgie ou de beauté. On voudrait directement l’atemporel, l’éternité.

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Je ne coupe pas par souci de pureté, mais par instinct, ce qui est peut-être l’autre nom du hasard, hasard choisi.

block note — objectif, Tentatives

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Ça fait comme un curieux vide ; il ne s’agit plus d’être l’unique coupable sur laquelle ma Bavarde peut s’acharner en me disant que j’ai bien mérité mon sort. Si ça n’est pas de ma faute, alors c’est juste dur ? […] Curieusement, ne pas avoir de coupable à blâmer ne fait pas toujours du bien.

Faire taire la bavarde chez Sacrip’Anne

Se blâmer pour conserver l’illusion rassurante qu’on a encore prise sur les choses.

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Les (nombreuses) citations qui suivent sont extraites de la newsletter La moins bonne version de moi-mêmeThis is 35.

J’ai complètement revu mon rapport au travail, je ne veux plus du métier passion qui dévore et détruit […]. Je ne vis pas pour mon travail, je le fais bien mais sans plus, et je profite de mon temps libre pour écrire pour moi.

Combien de temps avant que le travail alimentaire ne nourrisse plus l’intellect ? C’est un curseur bien difficile à ajuster.


J’aimerais être amoureuse, mais je ne veux plus du couple conventionnel. J’aimerais ne pas avoir besoin d’amour, arriver à coucher sans m’attacher, ne pas avoir besoin de marques d’attention des personnes avec qui je relationne, mais je n’y parviens pas. Alors pour l’instant, je préfère faire sans.

La gueule de bois affective au petit matin après une relation d’un soir… j’ai découvert ça pendant ma brève période Tinder, je n’aurais pas pu continuer longtemps.

Quant au couple conventionnel, je ne l’ai jamais connu jusqu’à la vie commune et n’y aspire pas spécialement (le rapprochement géographique, si, en revanche).


J’aimerais surtout vous dire que je suis heureuse et que je ne comprends pas exactement pourquoi. Je ne sais pas à quoi c’est dû, puisque rien n’a vraiment changé. Et comme je ne sais pas comment c’est arrivé, j’ai peur que ça s’arrête à tout moment.

L’autrice de cette newsletter raconte avoir connu des épisodes dépressifs, alors je suis tentée par une réponse très terre-à-terre : la chimie du cerveau.


Elle m’a raconté qu’elle n’était pas contre l’amour, le couple et les enfants, mais qu’elle avait arrêté de les attendre et de les chercher. Que si ça lui tombait dessus elle serait super heureuse, mais que si ça n’arrivait pas, elle serait super heureuse aussi. Elle avait l’air sincèrement alignée avec elle-même et épanouie, et je me suis dit que je voulais être comme elle, que je voulais son secret. Sur le papier, j’étais en phase avec ce qu’elle disait, mais je n’arrivais pas à le ressentir VRAIMENT, à être heureuse seule.

Au plus fort de ma dépression, j’étais obsédée par la question du sens de la vie. […] Les petits plaisirs (manger une glace, avoir un fou-rire, voir le soleil se lever), ça me semblait dérisoire. J’avais l’impression que les gens étaient dans le déni du vide de l’existence, qu’ils le comblaient avec des choses superficielles.

Et puis ça m’est tombé dessus, pour de vrai. Moi aussi je suis devenue heureuse, alors que rien de fondamental n’a changé dans ma vie.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser parfois que c’est moi qui suis dans le déni. […] Qu’au fond je suis triste d’être seule et que je me persuade d’être heureuse pour supporter ma condition.
Quand j’en ai parlé à ma psy, elle m’a demandé pourquoi ce serait grave que je sois dans le déni ?


Il est anarchiste et polyamoureux, très soucieux de sa liberté. Quand il s’est rendu compte de ce qu’il éprouvait pour D., il a dit « je suis amoureux, je suis dans la merde ».

Tiens, tiens, y’avait pas amoureux dans polyamoureux ?


même si j’ai l’endurance d’un Tamagotchi en fin de vie et le cardio d’un paresseux, je me suis dit que j’avais envie de me mettre aux claquettes


Une reconnaissance violente. Métaphysique. L’éclat de l’iconographie byzantine. Je ne veux pas le rencontrer ; je veux l’avoir connu durant des années et des années.

– Ton/Nom, Esther Yi (Je ne sais toujours pas trop comment gérer les citations dans les citations)

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Scrollez lentement :

Le format fait un effet incroyable (il me semble que Karl affectionne les panoramiques à la verticale). Cela rend l’émerveillement devant la profusion florale sans que l’on se dise devant la photo, oui, bon, des fleurs.

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L’émerveillement de Karl devant les mille petites pièces de vieux magasins d’électronique me rappelle le mien, enfant, devant des casiers similaires remplis de perles, boutons et fermoirs…  Travaux manuels ou circuits imprimés avec diode, même rêve de choses à assembler, à bricoler.

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Les débuts du Covid, c’était il y a 5 ans. Pour l’occasion, Marie Le Conte republie un essai écrit durant le confinement. J’ai été troublée de constater que certaines choses qui me paraissaient propres à cet épisode résonnent bien au-delà, comme si le confinement avait été un miroir grossissant de certains traits de notre époque (ou de notre psyché ?).

[…] I am living through this like an artist is preparing for an exhibition.

On a maintenu le lien en se mettant en scène les uns pour les autres. Est-ce qu’on ne le faisait pas déjà ; est-ce qu’on n’a pas continué à le faire, sur Instagram et ailleurs ?


Everything doesn’t happen for a reason, but if you don’t construct a reason for everything that has happened to you, I’m not sure how you keep on living.

Ce besoin de faire sens toujours, quitte à le construire, l’inventer.


[…] ensuring that I can look back on those months and feel safe in the knowledge that I did not waste them.

Cette angoisse de ne pas gâcher son temps, je m’y retrouve tant. Et pas seulement pour le confinement.


Resting is only worth it when you know what you’re resting for […]


I worry about turning myself into a spectacle, about ripping my ribs open when no-one asked me to. In darker moments I see it as desperate attempts to foster immediate intimacy, from someone who isn’t very good at forming relationships.
I have no idea if that’s the case; if I’m being kinder to myself, I simply see it as a habit that I have, because I have always had it, because I am of the generation that grew up pouring its secrets into screens, and right now screens are all we have.
There is something to be written about the internet once being where we went to escape from our real lives, and presently being the one place we go to in order to try and cling on to those real lives.

Cette conclusion me semble articuler de manière beaucoup plus claire la distinction que je tente souvent de faire entre intime et privé : au début du web et des weblogs, on « déversait nos secrets dans les écrans » — ce n’étaient pas nécessairement des choses à cacher, plutôt des bouts d’intimité qu’on ne savait pas comment partager dans la vraie vie, où l’on demande plus volontiers si on a des frères et sœurs (enfant) ou ce qu’on fait dans la vie (adulte) qu’on ne nous interroge sur nos doutes ou notre rapport à la mort (big up à Eli, je ne retrouve plus le billet en question). Sur des forums, sur des blogs ou des pages personnelles, sous pseudonyme, on écrivait des tartines, des bouteilles à la mer pour un partage hypothétique, lointain.

Avec Facebook, Instagram et compagnie, tout s’est peu à peu inversé : on se connecte d’abord avec les gens qu’on connait IRL ; le partage est proche, similaire à celui de la « vraie vie » et le privé a pris le pas sur l’intime, de nouveau plus compliqué à partager (sans compter que les données privées se vendent bien mieux aux annonceurs ; nos états d’âme présentent moins d’intérêt pour Meta que de savoir où on habite et à quelle fréquence on va au restaurant). Le pseudonymat, avatar d’une identité réinventée, est devenu un anonymat suspect : que peut-on avoir à cacher ? pourquoi cette rétention de données ? Aujourd’hui, même si on commence à vouloir faire machine arrière, on se géolocalise à tout va, on donne mille détails qui croisés permettent de nous identifier, alors qu’on prenait soin d’effacer les indices quand on entrouvrait nos entrailles.

On a migré de nos arrières-boutiques secrètes pour les vitrines. L’ailleurs un peu utopique qu’était le web est devenu une réplique de la vraie vie, professionnelle, marchande, normée, un nouvel ici qui donne à nouveau envie d’aller voir ailleurs si la vraie vie ne s’y serait pas réfugiée.

Je continue et le blog à l’ancienne et les réseaux sociaux, et c’est probablement la juxtaposition des deux qui me met mal à l’aise, qu’il soit possible de recouper le privé et l’intime. L’intime se partage bien, c’est la dimension la plus enfouie et la plus commune ; couplé au privé pourtant, il en devient obscène. On peut dire les caresses et l’extase amoureuse si on ignore l’identité du partenaire, de même qu’on peut connaître l’identité du partenaire si on ne dit rien de ce qui se joue entre les corps ; les deux ensemble mettent mal à l’aise. J’essaye de cloisonner autant que je le peux, autant que j’y pense — mal.  À défaut de pouvoir éviter les recoupements, je conserve une distinction symbolique : au journal du blog l’intime (les ressentis, les émotions, les doutes, le flou), aux réseaux sociaux les détails privés (les stories de voyage en temps réel ou presque, les annonces de stage de danse…), avec des comptes distincts pour ceux qui sont couplés à mon identité bloguesque (où j’évite de poster des images de moi reconnaissables) et ceux qui sont couplés à mon identité nominative (LinkedIn, compte Insta danse…).

happy birthday to youuu COVID-19, Young Vulgarian

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Au-delà de l’amusement à voir ce qu’il y a dans l’assiette d’un auteur qui n’est pas du genre à partager sa morning routine, je souscris à la quête d’énergie de Thierry Crouzet via son régime alimentaire

 J’en suis arrivé à ce régime pas à pas, avec les années, en même temps que mon corps se transformait et pour répondre à ses transformations. Dès que je déroge au régime, je me sens moins vif, moins alerte.

Ça recoupe d’ailleurs ce que disait Sylvie Guillem en interview : abandonner une alimentation carnée lui avait donné plus de stamina à l’âge où l’énergie est censée baisser. (En revanche, vous pouvez m’exclure du jeûne intermittent, je mords si je n’ai pas mangé depuis plus de quatre/cinq heures.

Pour ma part, le sport est le meilleur moyen de me garder affûté intellectuellement, le sport à ce moment de ma vie m’est plus important que la lecture.


Je désinstalle de mon mobile les applications Facebook, Messenger, LinkedIn, BleuSky, Instagram. J’avoue que le geste n’a pas été si facile. Des années de réflexes pavloviens à défaire. C’est à ce moment précis que je découvre que je suis sous emprise. J’ai physiquement mal.

Je suis sur Mastodon, mais le fil est moins nourri, même si sa qualité est supérieure. Ce n’est pas si simple de quitter.


La chambre ne devient lieu de créativité que quand j’y suis seul, et c’était déjà vrai dans ma jeunesse. […] Je pourrais presque écrire un petit éloge de la chambre à part.

Please do.


Le récit de la poursuite d’une œuvre est peut-être plus important que l’œuvre.

L’œuvre peut passer de mode, mais sa quête reste, parce qu’elle est celle de la vie […]

La quête me fascine parfois davantage que l’œuvre… s’il y a une œuvre qui la précède.


La souffrance regardée avec impuissance me traverse jusqu’à devenir souffrance en moi.

Écho à ma lecture de Samah Karaki.

Journal de mars de Thierry Crouzet