Bouclé et sautillant

Dernier rang du dernier balcon. Pour un peu, je me jetterais dans le vide tellement j’ai l’impression qu’on doit voler en se lançant de cet endroit déjà suspendu dans les airs. Pleyel est plein à craquer : l’âge du chef et/ou du soliste accroît la précipitation mélomaniaque. Il faut vite réserver, de crainte que le chef et/ou le soliste meure avant que l’on ait assisté à l’un de ses concerts. Sans attentes, j’ai parfois du mal à partager l’enthousiasme ambiant, véritable prophétie auto-réalisatrice, qui s’accomplit parce qu’elle a été annoncée, quel que soit le déroulement de la soirée. Mais parfois, aussi, il suffit de cette seule soirée pour comprendre l’origine de la prophétie et se mettre soi-même à y croire. Autant je n’ai toujours pas d’opinion sur Claudio Abbado, star number one du concert, autant j’envisage très bien à l’avenir de me battre pour entendre à nouveau la star number two, Radu Lupu, que j’aurais volontiers débarrassé de l’orchestre dans le Concerto pour piano n° 27 de Mozart. Le piano, qui paraît parfois un peu incongru en concerto, au milieu de toutes ces cordes, redevient le roi des animaux, se substituant à lui seul à toute la jungle des instruments – sans rugir, paisiblement, ses grosses pattes majestueuses paisiblement croisées devant lui, ronronnant le couvercle à l’air.

Ne vous méprenez pas, je n’ai rien à reprocher à l’orchestre, surtout pas aux cordes, surtout pas aux violoncellistes, surtout pas à… passe-moi tes jumelles que je mate ces boucle folles. Juste à côté de la violoncelliste qui fait saliver Palpatine, se trouve le violoncelliste qui, avec un de ses collègues de pupitre, un peu plus loin, me fait découvrir la loi de la bouclette : un musicien aux cheveux bouclés est inversement proportionnellement attirant à un danseur frisé. Et plus précisément : un violoncelliste aux cheveux bouclés de l’Orchestra Mozart est inversement proportionnellement attirant à une étoile frisée de l’Opéra.

C’est le rôle des ouvertures de concert, en plus d’offrir un sas entre le bruit de la ville et le silence musical, que de laisser au spectateur le temps de prendre ses repères – le repérage incluant aussi bien la disposition des pupitres que la localisation de la climatisation (juste au-dessus de ma tête, en l’occurrence – un truc à vous donner envie de prendre le voile) ainsi que des créatures de Prométhée des musiciens les plus canons, expressifs ou engagés. Et il y a fort à faire avec l’Orchestra Mozart : je ne sais plus où donner des yeux entre les flûtistes plus synchro que pour un pas de deux, le percussionniste couché sur ses tambours comme un Sioux sur le sol, à l’affût du moindre tremblement, et la rangée des contrebassistes, dont les crânes diversement dégarnis me rappellent les catégories fantaisistes des Chroniques de l’Oiseau à ressort, et l’engagement, celui du poète de Spitzweg ; vu d’en haut, leurs archets horizontaux ressemblent à un fil à froncer passé d’instrument en instrument, reliant des vaguelettes de bois précieux tandis que l’on tire dessus.

Reinhold Friedrich assure la suite du spectacle avec sa trompette qui fait des siennes : arrêt total et inopiné de l’orchestre, conciliabule avec le chef d’orchestre, solidarité de pupitre avec délégation d’un trompettiste, disparition en coulisses… Après un rire bonhomme, la salle retient son souffle : reviendra-t-il avec un autre instrument ? Va-t-il réussir à réparer le sien ? Peut-il y avoir un changement de programme de dernière seconde ? Mais voilà que le trompettiste de l’orchestre reprend sa place. Quelques secondes plus tard, une gamme descendante de clown marri précède l’entrée dans l’arène du soliste, les bras en l’air, trompette au poing, salué comme il se doit par des rires et des applaudissements. Des mimiques je-n’en-puis-mais viennent ponctuer les passages du soliste, qui souffle alors non plus dans l’embouchure mais dans le pavillon de son instrument. Un Concerto pour trompette de Haydn décidément réjouissant.

Plus réjouissant encore, la première symphonie de Prokofiev. Qui aurait cru qu’un ensemble nommé Orchestra Mozart serait encore meilleur en jouant de la musique russe ? Cela sautille de bout en bout, d’une fesse à l’autre, que dis-je ? d’une note à l’autre, d’une bouclette à l’autre ! À la fin du morceau, la tête débarrassée du manteau qui, selon Palpatine, me fait ressembler à un Sith, je lui demande si on ne pourrait pas ravoir toute la symphonie comme bis. Ou, à défaut, s’il ne m’aiderait pas à kidnapper les violoncellistes. (On a été raisonnables, on a laissé passer les cars et notre chance.)

 

Seuls bémols hors partition : le discours moralisateur d’ouverture, consacré au travail des enfants, la climatisation polaire et le sifflement des enceintes, franchement désagréable pour les oreilles…  

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