Bleu et ?

Bleuets. Le ton de Maggie Nelson m’a fait penser à Deborah Levy. Il m’a happé de même. Là, comme ça, à brûle-pourpoint, suivre les méandres d’une obsession développée pour la couleur bleu ? I’m in. Traces de divin ? Why not? Références tous azimuts à des philosophes, des souvenirs de baise avec un amant surnommé le prince du bleu, des oiseaux qui créent un nid avec des objets bleu pour y donner un spectacle de parade jaune ? Fire. Et : les veines dorées dans le lapi-lazuli qui sont en réalité de la pyrite de fer, un restaurant orange dans lequel l’autrice a travaillé et dont la rémanence visuelle — bleue — la suivait jusque chez elle, la peau bleuie par la teinture de leurs vêtements des Touaregs, dont le nom signifie « abandonnés de Dieu » alors qu’eux-même se désignent autrement comme « hommes libres ».

Est-ce que tout ça converge quelque part ou se noie-t-on dans la couleur ? La réminiscence de Deborah Levy aurait dû me mettre la puce à l’oreille : risque que le plaisant ne mène nulle part. La forme annonce pourtant d’entrée la couleur, les paragraphes sont numérotés après une citation de Pascal en exergue, l’aspect fragmentaire totalement assumé. C’est à la fois plus honnête et plus roublard, démerde-toi lecteur.

Clairement, j’ai déjà été plus fine lectrice. Il m’a fallu un temps infini pour passer outre la traduction et revenir à l’évidence polysémique de l’anglais : feeling blue. La couleur de la tristesse. D’où la dépression latente, d’où le divin pour en sortir ou s’y perdre, d’où le chagrin avec le prince du bleu, prince de la baise ajourné. Il n’y a pas plus de bleuets que de myosotis en branche. En français dans le texte, le décalage poétique a fait paravent. La couleur dans laquelle Maggie Nelson plonge est à la fois le remède et le poison, la fascination pour la couleur devenant le pendant intellectuel d’un état psychique qu’elle contrebalance et prolonge dans le même mouvement. Tu m’étonnes que les anecdotes érudites fassent diversion. Que je le aies lues à la légère parfois, les parcourant distraitement pour revenir au privé, à l’intime, au banal, voyeuriste moi ? À tout ce dont détourne un divertissement pascalien sans dieu.

Je n’avais pas tout à fait compris ça quand j’ai envoyé cette page à Eli, en écho à son dernier article sur les au-delà.

217. […] on serait bien en peine de trouver une leçon spirituelle qui exige de devenir tétraplégique. L’idée peu réjouissante qu' »il y a une raison pour chaque chose » […] représente à ses yeux une autre forme de violence. Elle n’a pas de temps à perdre avec ça. Elle est trop occupée à se demander, elle pour qui tout a changé, ce qui rend l’existence vivable et comment vivre.

218. […] j’ai vu la force étincelante de son âme. Je serais bien en peine de vous la décrire, mais je peux dire que je l’ai vue.

219. De même, je peux dire que de l’avoir vue m’a rendue croyante, même si je ne sais précisément ni quoi ni en quoi croire.

220. Imagine que quelqu’un dise : « Il y a de la joie dans le seul fait d’exister. » Maintenant, imagine-toi croire à cette phrase.

221. Non, oublie ça : imagine plutôt éprouver, ne serait-ce qu’un instant, que c’est vrai.

Ce qui rend l’existence vivable et comment vivre. Poésie et philosophie.

…

Les citations suivantes sont données avec leur numéro mais sont rarement complètes. J’ai passé sous ellipse les nombreux […] qui auraient du se trouver au début et à la fin de chaque fragment.

6. La réalité de ce bleu rend ma vie remarquable, ne serait-ce que parce que je l’ai vu. J’ai vu de si belles choses. Je me suis trouvée parmi elles.

7. Les aliments bleus sont si rares dans la nature — le bleu y désigne plutôt les aliments à éviter (moisissure, baies empoisonnées) — que les spécialistes en gastronomie déconseillent généralement la lumière, les peintures et les assiettes bleues dans les lieux où l’on sert à manger.

Les assiettes bleues : voilà pourquoi les bons plats du boyfriend semblent rarement appétissants sur mes photos !

9. Je ne dirai pas : X n’est-il pas merveilleux ? De telles revendications sont des attentats à la beauté.

10. Ce que je veux surtout, c’est te montrer le bout de mon index. Son mutisme.

22. Quand je suis entrée dans la chambre d’hôpital de mon amie, ses yeux étaient d’un bleu pâle perçant — la seule partie de son corps qui pouvait bouger. J’avais peur. Elle aussi. Le bleu palpitait.

26. J’ai entendu dire qu’il n’est pas rare que la dépression s’accompagne d’une déficience dans la vision des couleurs […]

73. J’ai surtout l’impression de me transformer en servante de la tristesse. Je continue de chercher de la beauté là-dedans.

79. « La vie est une suite d’humeurs pareilles à un chapelet de perles, et, quand nous les traversons, elles s’avèrent des lentilles multicolores qui peignent le monde selon leur propre couleur, et chacune ne montre que ce qui s’étend à sa portée », écrit encore Emerson. Se retrouver piégé dans l’une de ces perles, quelle que soit sa teinte, peut être mortel.

88. Comme beaucoup de livres de développement personnel, The Deepest Blue use et abuse d’un langage affreusement simpliste mais regorge aussi de bons conseils, il faut le reconnaître.

90. Cette nuit, j’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis longtemps. J’ai pleuré jusqu’à me vieillir. J’ai observé le phénomène dans la glace. J’ai regardé les rides apparaître aux coins de mes yeux, pareilles à des explosions solaires gravées au burin […]

92. Elle dit (gentiment) que d’après elle nous pleurons parfois devant la glace non par auto-apitoiement mais parce que nous voulons être vus dans notre désespoir.

101. […] j’ai effectué un sondage auprès de plusieurs amis pour voir combien de temps ils s’autorisaient entre « une période mauvaise et aveugle » et une vie tout simplement gâchée par la dépression ; ils se sont accordés sur une période de sept ans. Ce qui prouve à quel point ils sont généreux […]

104. Peut-être est-ce parce que depuis l’intérieur de sa douleur elle continue d’être si généreuse, parce qu’elle n’a jamais hiérarchisé les peines, que ce soit avant ou après son accident, ce qui me semble être rien moins qu’une forme de sagesse éclairée.

(Le boyfriend a cette même forme de sagesse.)

131. « J’ai l’impression que tu ne fais pas beaucoup d’efforts, c’est tout », m’a dit une amie. Comment puis-je lui expliquer que ne rien faire est devenu le but, le projet ?

132. C’est-à-dire : je m’efforce de me relâcher complètement face à mon chagrin d’amour comme un autre de mes amis le fait en cas d’anxiété. Imagine que c’est un acte de désobéissance civile, m’a-t-il dit. Laisse la police venir te ramasser.

(Quand décide-t-on de mettre les paroles rapportées entre guillemets ou en italiques ? J’ai constaté la même incohérence lorsque je blogue.)

135. […] à voir des teintes de bleu toujours plus foncées on finit par s’enfoncer dans les ténèbres.

144. Mais peut-être qu’en effet la dépression ressemble à un feu — au noyau bleu de la flamme et non à l’orange théâtral du crépitement.

168. [Wittgenstein] « Si on ne cherche pas à exprimer l’inexprimable, alors rien n’est perdu. L’inexprimable est plutôt — inexprimablement — contenu dans l’exprimé ! »

181. Pharmakon signifie médicament, mais […] ce terme grec est notoirement connu pour ne pas différencier le poison du remède.

Dans la bibliographie renommée « générique », l’autrice ne donne pas ses sources mais ses « fournisseurs » (et oui, Pastoureau fait partie des dealers).

185. [sur l’écriture] La plupart du temps, j’ai plutôt l’impression d’équilibrer les deux côtés d’une équation — à l’occasion, satisfaction relative, mais, le plus souvent, violente averse.

J’adore l’image, c’est exactement ça, équilibrer une équation.

190. Le passé est le passé. Lui aussi, on pourrait le laisser comme il est.

191. D’un autre côté, il existe bien des effets secondaires, des impressions qui perdurent longtemps après que la cause externe a été retirée, ou s’est retirée d’elle-même.

Les effets secondaires du passé : voilà une expression bien commode pour éviter le drama du trauma dans certaines situations également marquantes.

194. Mais je ne suis pas sûre encore de savoir comment détacher l’amour de l’amant sans provoquer de carnage partiel.

(Plus ou moins facile que l’homme de l’artiste ?)

199. Il paraît que cette douleur peut en quelque sorte être convertie en acceptant « l’impermanence de toute chose ». Cette acceptation me déroute : à certains moments, c’est un acte volontaire ; à d’autres, une capitulation. J’oscille souvent entre les deux (mal de mer).

205. Cet homme arborait un unique tatouage, un serpent bleu marine que j’aimais regarder danser sur le blanc de son poignet quand sa main avait disparu à l’intérieur de moi.

[à propos des souvenirs dont on ne sait s’ils convoquent une trace en nous ou remplacent cette même trace à chaque ressouvenir] 206. Peut-être qu’écrire tient moins du pharmakon que du mordant — la substance qui fixe le colorant à son objet, ou qui l’imprègne, comme l’aiguille du tatoueur qui martèle l’encre dans la peau. Mais le mot « mordant » est à double tranchant : il dérive de mordere, mordre — ce n’est pas juste un fixatif ou un conservateur, mais aussi un acide corrosif.

208. Le 28 février 1947, Joseph Cornell écrit dans son journal : « Résolu en ce jour comme précédemment à dépasser dans mon travail la sensation de tristesse écrasante qui a entraîné tant de limitations et de gâchis par le passé. »

This one hurts.

230. [à la recherche de bleu dans le ciel gris] Chaque soir, je regagnais ma chambre le regard vide, les mains vides, comme si toutes la journée j’avais tamisé en vain le fond d’une rivière froide.

236. Ne soyez pas troublés outre mesure. « Neuf jours sur dix, écrit Merleau-Ponty au sujet de Cézanne, il ne voit autour de lui que la misère de sa vie empirique et de ses essais manqués, restes d’une fête inconnue. »

La Femme aux mains qui parlent

Le titre s’escamote, le génitif se défait, l’imparfait me vient : la femme qui parlait avec les mains. Ce n’est pas ça. C’est plus poétique que ça : La Femme aux mains qui parlent, au présent, qui ne cessent de parler, qui ont leur vie propre, presque, petits animaux furtifs. J’ai aussitôt pensé à l’histoire d’Helen Keller qui m’avait tant marquée enfant, qui a marquée Louise Mey aussi, j’en ai la confirmation dans les remerciements.

Leurs parents étaient gentils mais un peu bornés, leur mère surtout, incapable d’apprendre à épeler la moindre chose dans le creux de la main de sa fille cadette, pas même son prénom, rien. Elle se contenait de pleurer en faisant des signes de croix, persuadée que si sa plus jeune fille était tombée malade et devenue sourde, aveugle et presque muette, c’était pour la punir, elle — pendant que les doigts minuscules d’Élisabeth appelaient Maman, Maman dans sa paume, sur ses avant-bras, ses cuisses, partout où la mère laissait parler, occupée qu’elle était à se signer en triturant des mouchoirs en dentelle.

Récit, nouvelle, novella, conte…  C’est beau et cruel comme un conte, la narration si bien menée que, lorsque la chute arrive, elle est désamorcée. Presque d’entrée la sœur aveugle et la sœur valide sont rendues orphelines, grandissent en accéléré sans qu’on sache ce qui revient au drame ou au récit, sont déjà adultes, Élisabeth installée par Geneviève dans une maison à la campagne, se baignant dans l’étang en nouant autour d’elle une corde accrochée à un arbre (mon imagination l’a installée dans la maison de mon père en Dordogne, la microscopique mare agrandie en étang).

Toute son enfance, leur mère lui avait répété qu’il était gentil, mais vraiment pas finaud, pas comme son frère. […] Leur mère  avait répété qu’il était pas finaud comme son frère mais, au moins, gentil, et Thierry avait finalement compris que c’était un compliment. Et même s’il n’était pas finaud, il avait pensé que peut-être, si sa mère avait mis les mots dans le bon ordre depuis le début, les choses auraient été différentes.

Ça ellipse et alterne dans les points de vue, on sent le drame arriver, mais quand il est sur le point de se produire, le point de vue change totalement, devient animal, des animaux de conte qui ne sont jamais nommés en tant qu’espèce, mais comme individus, Ur, Em, El, Kaar…

[…] Em mit bas un mâle et une femelle petits, très petits.
Mais les nuits étaient douces, on trouvait aisément de quoi manger, et les petits le furent de moins en moins.
On cessa d’avoir peur et on les nomma.

On suit leur histoire après avoir suivi celle de la femme aux mains qui parlent, on comprend que la femme aux mains qui parlent n’a jamais été que leur histoire à eux, c’est eux qui la nomment, la femme aux yeux morts, aux yeux vides, aux yeux comme des mares gelées, cette drôle d’humaine qui ne porte pas de fusil, sent à tâtons et pleure son chien (ils nomment aussi sa sœur, la femme-automne parce que ses cheveux auburn, dans sa voiture vrombissante comme une libellule en colère). Quand ce qui devait arriver arrive, les animaux de conte balaient le drame humain. Ni la violence ni l’amour des humains n’arrive jusqu’à la femme aux mains qui parlent, retenue avec le lecteur (préservés) dans un monde où la violence est sans intentionnalité, la mort cyclique et la vie quelque chose que l’on sent, dans l’air, sous les mains, en soi, chaleur, fourrure, écorce, le reste balayé, ce n’est pas là ce qui importait.

Je pense que ça te plairait, Dame Ambre, même si te rajouter des recommandations de lectures chamboulantes n’est sûrement guère judicieux. 

Lectures 2024

Janvier : Deux vies, d’Emanuele Trevi / Février : La Danseuse, de Patrick Modiano / L’Été où tout a fondu, de Tiffany McDaniel 🧡 / Mars : Naissance des fantômes, de Marie Darrieussecq / À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert / Odyssée des filles de l’Est, d’Elitza Gueorguieva ! 💜 / Le Nom secret des choses, de Blandine Rinkel / Vigile, de Hyam Zaytoun / Les cosmonautes ne font que passer, d’Elitza Gueorguieva / Avril : Le Sel de la vie, de Françoise Héritier / La Révolution du no sex, de Magali Croset-Calisto / Bleu de travail, de Thomas Vinau / Grapefruit, de Yoko Ono / Dune, de Frank Herbert (de mars à mai, en réalité) / Mai : Les Furtifs, d’Alain Damasio 🖤 / Nuits de noces, de Violaine Bérot 💛 / Le désir est un sport de combat, de Rébecca Lévy-Guillain / Nos puissantes amitiés, d’Alice Raybaud / Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ? ouvrage collectif 🩵 / Juin : L’Apiculture selon Samuel Beckett, de Martin Page / Hêtre pourpre, de Kim de L’Horizon / L’Odeur des pierres mouillées, de Léa Rivière / L’échec. Comment échouer mieux, de Claro / N’oublie pas pourquoi tu danses, d’Aurélie Dupont / L’Art d’être distrait, de Marina van Zuylen / Juillet : Tombée des nues, de Violaine Bérot / Sortir au jour, d’Amandine Dhée / À mains nues, d’Amandine Dhée / Éloge de la fadeur, de François Jullien / Dès que sa bouche fut pleine, de Juliette Oury 💛 / Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain, d’Amandine Dhée / Ça nous apprendra à naître dans le Nord, d’Amandine Dhée et Carole Fives / La Petite Communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon ❤️  / Août : Passagère du silence, de Fabienne Verdier 🖤 / Septembre : Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes, d’Artem Chapeye 💙 / Utopies féministes sur nos écrans, de Pauline Le Gall / Octobre : Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi, d’Hollie McNish ❤️ / Dehors, la tempête, de Clémentine Mélois / L’exil n’a pas d’ombre, de Jeanne Benameur 💛  / Novembre : Profanes, de Jeanne Benameur 💛 / Tout brûler, de Lucile de Pesloüan / Elles vécurent heureuses, l’amitié entre femmes comme idéal de vie, de Johanna Cincinatis / Décembre : D’images et d’eau fraîche, de Mona Chollet / Le Cœur sur la table, de Victoire Tuaillon / Les Falaises, de Virginie DeChamplain 🩵  / Une trajectoire exemplaire, de Nagui Zinet / Triste tigre, de Neige Sinno / Le passé est ma saison préférée, de Julia Kerninon

J’ai consacré un article à part aux bandes-dessinées. Quelques tendances de l’année pour tous les textes au noir :

  • des autrices que j’ai découvertes cette année et dont j’ai lu au moins deux livres : Elitza Gueorguieva, au ton décapant ; Amandine Dhée que j’ai lue en série comme si chaque ouvrage était un gros post de blog ; et surtout Violaine Bérot, que j’ai direct inscrite dans la lignée de Jeanne Benameur et Claude Pujade-Renaud (Nuits de noces m’a wow) ;
  • des autrices dont je continue à lire l’œuvre : Jeanne Benameur (même si je commence à repérer des motifs et systématiques, cette narration de l’intime…), Lola Lafon (son roman autour de Nadia Comăneci ne pouvait que me plaire, il m’a plu), Mona Chollet, Blandine Rinkel ;
  • une thématique amitié : Nos puissantes amitiés, Utopies féministes sur nos écrans, Elles vécurent heureuses ;
  • une thématique sexe/amour : La Révolution du no sex, Le désir est un sport de combat, Le Cœur sur la table ;
  • une timide incursion dans l’univers queer : Hêtre pourpre de Kim de L’Horizon & L’Odeur des pierres mouillées de Léa Rivière ;
  • une plongée dans la SF : peu de titres mais beaucoup de pages puisque Dune et Les Furtifs sont deux pavés (qui ont des raisons de l’être) ;
  • seulement deux erreurs de castings Si j’avais su, j’aurais pas lu : Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq et Danseuse de Modiano.

Hors catégorie :

  • L’Été où tout a fondu de Tiffany McDaniel, incroyable de maîtrise narrative ;
  • Dès que sa bouche fut pleine de Juliette Oury, complètement improbable, complètement réussi ;
  • Passagère du silence, autobiographie de Fabienne Verdier qui a étudié la calligraphie en Chine pendant dix ans auprès de maîtres écartés par la Révolution culturelle ; son parcours est ahurissant de dureté et de ténacité ;
  • Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes d’Artem Chapeye, témoignage de première main sur la guerre en Ukraine par un intellectuel pacifiste qui s’est engagé dans l’armée ;
  • Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi, recueil d’Hollie McNish qui a la poésie prosaïque.
  • Les Falaises de Virginie DeChamplain, récit intime transgénérationnel.

Comme souvent, j’ai du mal à chroniqueter les lectures qui m’ont le plus plu. De peur de ne pas leur rendre justice, les longs extraits recopiés restent en brouillon. J’espère en sortir quelques-uns de là dans un futur proche. En attendant, je n’attends plus, et je publie ce bilan annuel de lecture. Sans statistiques sur la part des autrices, sans calcul des sommes astronomiques que mon abonnement en médiathèque m’a fait économisé, et surtout sans le diagramme pieuvre que j’avais commencé sur les liens explicites ou souterrains entre toutes ces lectures. J’ai à lire.

Bulles de BD 2024

Janvier
Comme un oiseau dans un bocal de Lou Lubie, toujours géniale dans la bichromie et le mélange de récit et d’essai.

Février
Coming in d’Élodie Font et Carole Maurel, récit d’un coming out à soi-même.

Mars-avril
Un trou de trois mois sans lire de bande-dessinées, puis c’est revenu.

Juin
Céleste (seconde partie) de Chloé Cruchaudet 💜
Proust depuis le point de vue de sa femme de chambre. J’avais déjà beaucoup aimé la première partie.

Juillet
Au-dedans de Will McPhail 💚
La vie gourmande d’Aurélia Aurita

Août
Amalia d’Aude Picault

Septembre
Brontëana de Paulina Spucches
La jeune femme et la mer, de Catherine Meurisse : j’aime toujours autant le trait et l’humour, mais le récit pour moi ne fonctionne pas cette fois.

Octobre
Peau d’homme d’Hubert et Zanzim 🧡
Blanc autour de Wilfried Lupano et Stéphane Fert

Novembre
Un si grand amour, histoire d’une rupture de Pauline Aubry 💛
Plusieurs fois, je me dis qu’il faudrait mettre en récit ce qui se trame d’enquête chez le psy, et cette BD est un peu ça, en partie. Cela m’a fait l’effet que Liv Strömquist semble faire autour de moi (mais pas sur moi).

Décembre
La Mer verticale de Brian Fresch et Ilari Urbinati
L’été du vertige d’Adlynn Fischer

(Les quatre dernières BD n’ont pas été empruntées mais lues sur place, entre les cours que je prends et ceux que je donne.)
(J’essayerai de mettre en forme les planches capturées en souvenir qu’il reste encore dans mon téléphone…)

Bulles de BD : Comme un oiseau dans un bocal

Lou Lubie confirme avec Comme un oiseau dans un bocal qu’elle est toujours géniale dans la palette restreinte et le mélange de récit et d’essai.

Seul bémol à cette bande-dessinée : l’animalisation / anthropomorphisme des personnages m’a parfois dérangée. Autant ça fonctionne bien pour le drôle d’oiseau, autant le poisson à l’étroit dans sa tête-bocal m’a perturbée par moments (mais si elle est le poisson, alors quid de corps avec bras et jambes ? elle n’est que son cerveau ?). Et globalement, les animaux avec des seins (qui ne peuvent pas s’apparenter à des mamelles), ça me eww depuis les pubs Orangina.

…

Cette dimension animal anthropomorphisé mise à part, j’adore les métaphores graphiques de Lou Lubie, comme ici les idées qui brindillent et arborescent quand on voudrait dormir.

Et j’aime son humour. Notamment quand il est question de bouffe :

Et pas que de bouffe.

Bonus pour avoir décorrélé l’intrigue principale de la sous-intrigue amoureuse et développé pour les deux personnages principaux une relation d’intimité qui ne soit pas romantique.

…

J’ai gardé essentiellement trace de ce que m’a fait sourire, mais la dimension didactique est toujours aussi bien amenée. Sur le fond, pas mal de choses m’ont parlé, comme l’hypersensibilité au bruit, bien rendue ici sur la case du milieu, avec un lissage et une disparition de toute hiérarchie visuelle qui correspond bien aux superpositions sonores qui assaillent de toutes parts :

Ou encore cette envie de tout faire, soulignée avec cet humour que j’aime tant :