Il y a toujours un mai

Journal de mai, suite

Lundi 11 mai

Grappiller du repos et tenter de reprendre pied, reprendre en main mon appart à vau-l’eau.

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Mardi 12 mai

Passer un entretien d’embauche pour un poste que j’occupe déjà : le concept d’entretien de renouvellement me laisse perplexe, mais c’est la règle, alors on s’y plie, et je parle, je parle, j’improvise mon enthousiasme, l’émulsionne depuis le stress que toute prise de parole évaluée génère en moi. Ensuite, je pense à tout ce que j’aurais pu dire — ou penser — d’autre.


Plutôt que de passer mon temps dans les transports, je meuble mon après-midi par du shopping — mission renouveler les basiques dont les fibres sont incrustées de transpiration, quand ils ne sont pas déjà troués. Je marche et piétine cinq kilomètres dans le centre commercial, perds le compte du nombre de fois où je me déshabille et me rhabille. En début de session, je fuis les magasins qui diffusent de la musique trop forte, on ne s’entend pas penser — ce qui est le but, dé-penser, pour passer plus vite à la caisse, c’est juste un peu trop efficace pour moi, je déguerpis sitôt le seuil franchi. À la fin, pourtant, je m’y essaye, déjà abrutie, je ne suis plus à ça près. C’est trop, trop d’essayages, de stimuli, de vêtements — à parser (quand il y a une telle profusion, le regard fait du data mining), à essayer — trop de choix à faire, de paramètres à coordonner, une taille ou une autre, une coupe, une couleur, des matières. Je me rends compte in extremis de ma confusion entre viscose et modal, les deux matériaux « synthétiques naturels », l’un qui respire, l’autre qui transpire, repose les T-shirts sur leur portant. À la fin de la journée, j’ai acheté un pantalon d’été, orange, fluide, qui ressemble furieusement à un pantalon de danse.


L. m’a rapporté un porte-bonheur blanc du Japon. Le blanc, c’est la santé, m’explique-t-elle ; on se sait.


Rentrée tard chez moi, je ne retrouve plus mon portable. Après avoir tout retourné, demandé à la conductrice qui m’a raccompagnée, aux élèves qui sont retournés sur le chemin jusqu’à la voiture, il faut se rendre à l’évidence : je l’ai perdu. Je vrille. Crises de larmes, sanglots, secousses, je vrille, je veux que ça s’arrête — pas juste la crise, les cours, pas juste les cours, les obligations et les attentes et les déceptions de moi à moi, leur appréhension même. Le temps de me calmer par-dessus le Stresam qui peine à faire effet, je ne suis pas au lit avant 1h30 du matin.

La mission cookie suivie du bide en vrac, l’afterwork suivi de l’intoxication, la session shopping suivie de la perte du téléphone… Le truc cool mais le backlash, il y a toujours un mais. J’ai l’impression de payer chaque tentative de faire un truc un peu inhabituel. Je suis probablement trop fatiguée pour mettre en application les conseils de la psy et nourrir ma vie privée quand j’arrive tout juste à suivre le rythme de la vie pro. Ou je ne m’écoute pas assez, je veux faire trop d’un coup ? suggère S. Discuter avec elle (par écrit) m’aide à descendre. Elle suggère des choses plus petites : dessiner de petits dessins, écrire sur des émotions de la semaine, mais en quelques vers, pas au long cours dans ce journal…

[…] il a su en peupler sa vie dite privée. Il songe aux mots. Privée bien sûr. Privée de quoi ?

La Patience des traces, Jeanne Benameur

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Mercredi 13 mai

Nausée à cinq heures du matin. À sept heures trente, la sonnerie programmée sur l’ordinateur ne retentit pas, après quoi il me reste vingt-cinq minutes pour me préparer, avec des vertiges. La journée de cours se passe, se donne. Mieux vaut un cours moyen que pas de cours du tout, je me rattache à cette idée et gagne du temps avec l’essayage des costumes.

Une sculpture d'un homme à cheval en cape, qui lutte contre le vent (impression renforcée par le reflet des néons dans la vitre)
Reproduction exposée dans le métro à la station République Beaux-Arts : j’y passe toute les semaines depuis deux ans, mais cette fois, ça m’a frappé comme étant particulièrement accurate.

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Jeudi 14 mai

Il est toujours difficile de repartir après s’être relâché sans s’être encore reposé, mais j’ai choisi les cours maintenus — et remplacé celui des ados par un cours particulier avec la pétillante A. On travaille ensemble l’alignement et l’engagement nécessaire pour qu’elle puisse remonter sur pointes en toute sécurité. Pour le moment, de pointes, il n’y en a que dans des relevés en parallèle ; mais il y en a.

À la barre au sol, je retrouve des élèves croisées lors du stage de l’an passé. Certaines restent au cours classique qui suit, et c’est joyeux malgré les crampes d’estomac que je malaxe en vain de mes mains.

J’ai proposé au groupe d’aller boire un verre ou, mieux, manger un morceau après le cours et du monde répond présent — pour le verre plus que pour le morceau, malédiction sociale habituelle. Il y a de tout autour de la table :
des bières, des cocktails, du jus de tomate (qui n’apaise pas les crampes), un chocolat chaud viennois dont je suis la confection au bar, déposé devant quelqu’un qui me surprend à l’avoir commandé ; des étudiantes, des plus étudiantes, un professeur de théâtre et A., « 37 ans à l’envers » ; des professions ou des études para-médicales, juridiques, une licence en langue de signes (en langue des signes ! je ne modère pas mon enthousiasme). S. commence à se vernir les ongles sitôt que je lui file le vernis doré pailleté qu’on m’a offert mais que je ne mettrai pas (c’est tellement pas ta vibe, dixit S. qui me connaît pourtant depuis bien moins longtemps que qui me l’a offert)(je n’ai même pas de dissolvant chez moi). L. l’aide pour l’autre main, bar ou salon de manucure même combat.

La table est longue, je manque plein de conversations, mais suis heureuse de laisser mon attention papillonner ou s’abstraire, parfois. Plus tard, j’essaye de m’esquiver à la pharmacie de garde pour choper quelque chose pour le bide, mais aussitôt nous sommes quatre, cinq, je marche sous escorte jusqu’au coin de la rue, c’est absurde, mais ça amuse tout le monde. S. argumente avec le jeune pharmacien, battle de prescription. Au final, le médoc ne fait pas grand-chose ; les crampes passent quand je mange de retour chez moi, reconduite en voiture par A. Je ne suis pas au mieux pour recevoir ce qui est confié dans l’habitacle, c’est trop à cette heure, à cette période de ma vie, et j’aurais voulu faire mieux.

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Vendredi 15 mai

Des colis à récupérer pour le boyfriend occasionnent une cueillette à la médiathèque adjacente.


Ce que je ne sais pas encore être une contracture apparaît juste avant de partir pour le cours de posture. Je ne me formalise plus, le corps ne sait plus quoi inventer, j’attends l’opération.

Basculer le bassin en avant de 30° sur genoux tendus en contractant sous les fesses : le mouvement de balancier n’est pas aisé, je le perds sitôt trouvé. C’est pourtant ce qui permet le travail de dégagé derrière sans partir en antéversion.

En haut, on travaille je ne sais trop quel muscle en contraction excentrique, ça doit tourner au niveau du soutien-gorge, ça ne tourne pas. Quand j’ai trouvé, je ne bouge plus, j’ancre la sensation.

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Samedi 16 mai

des courbatures autour de la cage thoraciques
mon oreiller de voyage autour du cou
un caddy de courses plein
une babka pas assez cuite, mais du bon pain au levain moelleux
une heure de travail à reculons, ma réactivité appréciée, mon besoin d’efficacité qui se retrouve bredouille ensuite, trop d’horaires, de dates, d’oublis à ne pas oublier
deuxième jour de repos d’affilée : pas seulement une pause, le temps de se déposer
l’Eurovision prise en cours et abandonnée dans la discussion avec ma princesse

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Dimanche 17 mai

Instantanés du jour :

  • En tailleur sur le canapé, à lire sur écran et sur papier
  • À quatre pattes dans le bac à douche avec mes nouveaux gants sans latex
  • Agenouillée devant la cuvette des chiotte avec un cutter et une brosse à dents (grosse satisfaction d’essuyer le calcaire de la lame sur un Sopalin)
  • Accroupie au rayon des huiles et vinaigres pour trouver une bouteille de vinaigre cristal à 0,70 €, de celles qu’il faut entamer aux ciseaux pour qu’elles fassent pipi (plutôt que le pschit de vinaigre ménager en belles lettres blanches sur fond bleu à pas loin de 5€ au rayon ménage)

Après ça, le temps est à l’à quoi bon.

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Lundi 18 mai

Je n’avais donc pas sauvegardé mes photos faites à l’iPhone depuis… août 2024.


Drama au cours de danse, rien de bien grave, des stress qui ont des besoins incompatibles pour être rassurés, mais je me serais bien passée de ça maintenant. La prochaine fois que je dois rassembler deux cours dans une chorégraphie, je réglerai des entrées et sorties qui se succèdent, sans chercher à maximiser le temps de scène de chacun en les faisant danser ensemble — c’est impossible en répétition, il n’y a jamais tout le monde.

Je rentre tard et récupère le boyfriend à la gare sur le retour. Nos peaux ont besoin de se toucher jusque tard dans la nuit.

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Mardi 19 mai

Rendez-vous chez mon généraliste. Il connaît bien le parcours de soin : sa femme a eu un cancer il y a trois ans et a été soignée dans le même hôpital. Il doit avoir la quarantaine.


Le hug de L., que je ne reverrai pas avant l’opération, me surprend et me fait du bien.

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Mercredi 20 mai

Dernière journée de cours avant l’arrêt. Je filme les chorégraphies pour mes remplaçantes, ça va, ça devrait aller, malgré les absences présentes et projetées.

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