La Sapienza

Le titre, l’affiche me plaisaient. Puis j’ai lu dans Trois couleurs des lignes qui m’ont fait comprendre que le film risquait d’être un peu beaucoup trop d’art et d’essai. J’ai repoussé et j’ai oublié. Un post de Poppies in October, comblée, a fait ressurgir devant moi les connotations magiques de ce mot, la sapienza.

Générique superbe, la caméra se promène en Italie, voyage sur la musique de Monteverdi, je commence à m’enfoncer dans mon siège et la contemplation. Brusque passage vers un paysage urbain d’une laideur consommée, quelque part d’où la signalétique routière indique Gare du Nord. Une voix annone un discours attendu et ennuyeux – pour la remise d’un prix d’architecture. Le contraste est tel que je l’interprète spontanément comme de l’humour. Cela me rend curieuse. J’attends que la voix s’incarne, puis j’attends que les palabres officiels prennent fin. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est que le débit de la voix ne se modifierait pas. Jamais. De tout le film1.

L’ironie que cette voix était si efficace à véhiculer (et que l’on sent encore lorsque l’épouse de l’architecte primé énonce des conclusions de psychologies sociales en rendez-vous professionnel) reflue, laissant des voix vides et des interstices immenses entre les mots, que rien, dans l’immédiat, ne vient combler. Le jeu est à l’avenant, même s’il est moins lent que leste. J’ai l’impression de me retrouver devant Shirley sans la puissance visuelle de l’oeuvre de Hopper et le mode contemplatif assumé. Ici, on n’est pas dans un tableau et le mouvement de la caméra ou des personnages crée une attente dramaturgique, que le débit de parole, ralenti à l’extrême, vient entraver. Je sens l’impatience monter, mais quelque chose, autre que le monsieur bouchant le bout de la rangée, m’empêche de partir. Je sens qu’il y a quelque chose.

Alors je commande à mes nerfs de se détendre et je me raccroche au visage des actrices. Les deux acteurs sont bons, eux aussi, mais les deux actrices ont des visages, des regards, qui me subjuguent. Aliénor (Christelle Prot), l’épouse de l’architecte, a un regard à la fois limpide et perçant, qui irradie à travers les quelques rides ayant entrepris de parcheminer le visage ; lorsqu’elle sourit, son sourire triste et tendre semble ouvrir sur une vie entière qui nous reste à deviner mais qui lui donne du poids, une présence. Livinia (Arianna Nastro), la jeune fille rencontrée par le couple lors de leur voyage en Italie, est au contraire légère, légère, fine et diaphane, rattachée à la pesanteur terrestre par son regard magnétique et ses malaises, prompte à s’évanouir.

Si ce sont les femmes qui donnent de l’épaisseur au film, ce sont en revanche les hommes qui le font avancer. Alexandre, architecte qui doute de ses travaux, part se ressourcer en Italie, sur les traces de son idole Borromini. C’est à Stresa que sa femme et lui rencontrent Lavinia et son frère Goffredo, qui se destine à l’architecture. Alexandre se voit contraint d’accepter, suite à la proposition d’Aliénor, d’emmener Goffredo avec lui dans son pèlerinage architectural. Et si l’architecte montre à l’apprenti ce qui fait la beauté des églises de Borromini, c’est le regard neuf de Goffredo qui va faire la lumière sur le sombre passé d’Alexandre qui a autrefois conçu, par rigueur scientifique, un hôpital sans fenêtre – et sans espoir. Cette anecdote, racontée lors d’un dîner avec les occupants de la Villa Médicis, dans une pièce sombre, est l’un des rares retours de l’humour noir pressenti au début du film, dans la laideur parisienne d’une architecture purement fonctionnelle (mais quand a-t-on décrété que le fonctionnel n’était jamais aussi fonctionnel que quand il était moche ?). Ce qui s’impose ensuite, ce qui prend de plus en plus d’importance devant la caméra, dans les discours et la vie des personnages, c’est la lumière – lumière des regards féminins, lumière sculptée par les courbes et les ellipses de Borromini (par opposition à la rigueur du Bernin, son rival). Coupoles, corniches, fenêtres, vitraux, ces courbes et ellipses sont filmées tête en l’air jusqu’à donner le vertige. Même à moi, qui ne suis d’ordinaire pas sensible à ce type d’architecture. Sous le regard d’Alexandre et d’Eugène Green2, les églises s’animent et la lumière vient habiter le vide qu’elles sculptent, faisant ressentir sinon la présence divine, du moins une certaine présence au monde.

On aurait mauvais jeu de reprocher, à qui nous offre le monde, un ruban mal noué, et je me mets à regarder avec davantage de bienveillance ce qui m’était apparu comme les tics poseurs d’un cinéaste d’art et d’essai et qui n’était peut-être qu’une manière maladroite de nous amener à regarder autrement. À lever les yeux aux ciel et à témoigner de l’espoir plutôt que de l’exaspération. À mettre en sourdine la connaissance (et le trop bien connu) pour entendre la voix de la sapienza, la sagesse, dans les interstices d’une parole sur-articulée. Alors oui, il y a eu de l’ennui et de l’agacement, mais il reste des images qui se distillent lentement et qui, longtemps après, se contemplent encore avec étonnement, comme un souvenir (heureusement) muet.

1 C’est plus supportable lorsque ça parle italien (sûrement parce que je ne parle pas cette langue).
2 Je découvre que c’est le réalisateur de La Religieuse portugaise, film lui aussi mi-fascinant mi-insupportable, emprunté totalement au hasard à la médiathèque de mon employeur quand j’étais en apprentissage. Tout concorde !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

11 + quatre =